Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 40 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXXIX

 

Quand Agustín s’approchait, en montant quatre à quatre les escaliers de la haute demeure d’Amparo, doña Nicanora descendait.

— Ah ! C’est vous ? dit, surprise, l’épouse d’Ido. Elle va mieux. Hier, elle s’est levée. Il y a un moment, elle a très bien mangé… Monsieur n’a pas besoin de frapper. J’ai laissé la porte ouverte, parce que je reviens tout de suite.

Amparo était assise dans un fauteuil, bien emmitouflée, et elle se couvrait la bouche de la main droite entourée des plis de son châle. Par la fenêtre étroite, elle regardait les moineaux qui s’ébattaient gracieusement sur le toit voisin et ensuite s’envolaient en groupe, en se perdant dans le ciel bleu. Le jour était splendide, et en regardant ce ciel, on ne comprenait pas qu’il puisse exister de la pluie. Quand elle entendit grincer la porte, qu’elle regarda et qu’elle vit qui entrait, elle faillit perdre connaissance. Elle ne prononça pas une parole, l’imbécillité des autres jours la reprit. Agustín, très poli, sourit, et pénétré d’émotion, il lui demanda comment elle se trouvait. On ne peut affirmer qu’elle ait dit ni « oui » ni « non », ni même qu’elle ait dit quelque chose. Celui qui avait été son fiancé prit une chaise et s’assit à côté de la malade.

— Comment ça va ? dit-il après une pause, en la dévorant du regard. Tu t’es alimentée ? Comment vont les forces ?

— Il y a un moment… moyen… bien.

Le juge et la délinquante avaient l’air de deux criminels.

— Je viens prendre congé, indiqua Agustín après une longue pause. Cette après-midi, je pars pour la France.

Amparo clignait des yeux, en le regardant. Elle battait continuellement des paupières.

— Ne pleure pas, calme-toi, dit l’ex-fiancé. Tout est fini entre nous, mais je ne te garde pas de rancœur. Ton manque de sincérité m’a autant blessé que ta faute, dont je ne sais rien concrètement encore, parce que personne ne m’a encore donné les preuves que j’attends… Mais quoi qu’il en soit, tu m’as toi-même donné suffisamment d’indications pour que tu ne puisses plus être ma femme. Je n’ai pas besoin d’en savoir plus, je ne veux pas en savoir plus… Tu ne me mérites pas. Reconnais que tu ne me mérites pas… En partant, je te mettrai à l’abri de la misère pour quelque temps… parce que je dois partir loin, et il est sûr que tu ne me reverras plus et moi non plus.

La fermeté dont il faisait preuve était en train de se fissurer, et il crut bon pour cela de se retirer, afin que sa dignité n’en souffre pas. Il se levait pour sortir, quand il se sentit saisi par une main. Il tira fort, mais elle ne se détachait pas. La main étrangère qui agrippait la sienne avait une force surnaturelle. Et en vérité, comment le laisser partir sans une explication ? C’était vraiment le moment opportun. Une fois passé le premier instant de honte, la confession sortait de sa bouche, librement, d’une façon fluide, sans trébucher, avec des morceaux de son âme ; tout n’était que vérité et sentiment.

Doña Nicanora raconte qu’en ouvrant la porte du salon elle les vit assis l’un à côté de l’autre, leurs têtes étaient très proches ; elle susurrait, lui l’écoutait avec ses cinq sens, comme les curés dans les confessionnaux. L’intelligente voisine, voyant que ce secret devait être respecté, ne voulut pas entrer, et, laissant la porte entrebâillée, elle resta sur le palier. Elle aurait bien voulu pêcher quelque chose de ce que disait la pénitente ; mais elle parlait si bas qu’aucun mot ne parvint aux oreilles avides de Mme Ido.

Quand le mystérieux entretien fut terminé, Amparo avait un visage radieux, ses yeux brillaient, ses joues étaient en feu, et il y avait dans son regard et dans tout son être un je-ne-sais-quoi de triomphal et d’inspiré qui l’embellissait extraordinairement.

— Je ne l’ai jamais vue aussi belle, dit la très discrète voisine.

Notre respectable ami, poussant deux ou trois soupirs très forts, se promena dans la pièce en regardant par terre.

Monologue.

« Ma femme, non… Mais le temps va passer, le temps indulgent, et elle sera la femme d’un autre. Un autre mordra dans ce qui est sain, car il reste beaucoup de parties saines encore, beaucoup qui invitent et qui disent : “Mangez-moi…” C’en est fait : en avant, et qu’ils disent de moi ce qu’ils voudront. Scandale ! Et alors ? Immoralité ! Et qu’est-ce que ça peut me faire ? J’ai quarante-cinq ans, et la vieillesse doit être si regardante, sans que je vive un peu avant qu’elle n’arrive ? Mourir en n’ayant connu qu’une vie de chien est une triste chose !… Tu te rends compte, idiot, que tu es en train de faire tout le contraire de ce que tu pensais faire au début de ta vie européenne ? Tu n’es pas un homme du monde, délecte-toi de ta contradiction horrible, et ne la nomme pas forfait mais loi, parce que la vie te l’impose. Nous ne faisons pas notre vie, c’est la vie qui nous fait. Et que t’importe le qu’en-dira-t-on dont tu as été l’esclave ? Tu as été élevé dans l’anarchie, et tu dois y retourner par la volonté du destin. Fini les artifices. Que t’importe l’ordre des sociétés, la religion, ni rien de tout cela ? Tu as voulu être le plus respectueux des citoyens, et tout n’a été que mensonge. Tu as voulu être orthodoxe, mais c’est aussi un mensonge, parce que tu n’as pas la foi. Tu as voulu avoir pour épouse la vertu personnifiée : mensonge, mensonge, mensonge. Emprunte maintenant le vaste chemin de tes instincts, et recommande-toi au Dieu libre et grand des circonstances. Ne te fie pas à la majesté conventionnelle des principes et agenouille-toi devant l’autel resplendissant des faits. Si c’est une folie… que cela le soit. »

Une fois le soliloque terminé avec un grand soupir, Agustín s’approcha de la jeune fille et mit sa main sur sa tête, dans une attitude semblable à celle des prêtres au théâtre quand ils font mine d’attirer sur quelque vertueux personnage, martyr, néophyte ou quelque chose d’approchant, les bénédictions du ciel. Et il ne s’arrêta pas là, mais il dit à celle qui avait été sa fiancée :

— Tu n’as pas par hasard une petite malle ?

— Une petite malle ! répéta Amparo en parlant comme les idiots.

— Oui, c’est ce qu’il me faut, j’ai tellement de choses…

— Dans cette pièce, il y en a une suffisamment grande, dit avec obligeance doña Nicanora qui était entrée.

— Apportez-la.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Un instant plus tard, une malle de taille moyenne exhibait au milieu de la pièce son intérieur doublé de papier vert. Agustín regarda sa montre.

— Il est deux heures et demie, dit-il gravement. Eh bien, maintenant, Amparito, tu vas mettre tous tes vêtements dedans.

Incrédule, la jeune fille regardait celui qui avait été son fiancé, et qui allait être enfin son…

— Il n’y a pas de temps à perdre. Je dois te parler, mais comme je ne peux pas retarder mon voyage, tu vas me faire le plaisir de venir avec moi à Bordeaux. Écoute bien ce que je te dis. Essaie d’être prête à quatre heures moins le quart, ou à quatre heures pile au plus tard. À cette heure-là, Felipe viendra dans ma voiture ou une autre. Il t’emmènera à la gare.

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