Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 67 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXV

 

Et cette façon de se coiffer, si simple et si aristocratique en même temps, ce discret usage de parfums délicats, ce portefeuille qui embaumait le cuir de Russie, ces manières distinguées et ce langage pompeux, cette habitude de répéter les choses sous deux ou trois formes pour les faire mieux comprendre… Dans aucune des occasions où il lui avait adressé la parole, Pez n’avait manqué de glisser dans la conversation quelques phrases ingénieuses et à double sens. Rosalía ne les aurait peut-être pas écoutées avec autant d’indulgence si elle n’avait pas eu le sentiment qu’elle méritait bien ces compliments et qu’en quelque sorte la société lui devait des hommages qui, jusqu’alors, ne lui avaient jamais été rendus. Pez la vengeait à juste titre, il lui payait au nom de la société le tribut oublié.

Comme la chaleur était assez pénible, surtout l’après-midi, à cause de l’exposition à l’ouest de l’appartement, la famille cherchait un peu de fraîcheur sur la terrasse. Un soir, avec la permission du médecin, don Francisco lui-même sortit et fit deux ou trois tours, appuyé sur le bras de Pez. Mais il ne s’en trouva pas bien, et on suspendit les promenades jusqu’au moment où le malade se porterait mieux. Don Francisco ne voulait pas priver les autres de ce plaisir sous prétexte qu’il lui était refusé. Il invitait souvent sa femme à sortir prendre l’air :

— Trésor, tu ne peux pas savoir comme j’ai de la peine de te voir rester enfermée dans cette chaudière. Je ne sens pas la chaleur. Mais toi qui n’arrêtes pas d’aller et venir, tu dois être en nage. Va respirer sur la terrasse.

Rosalía refusait le plus souvent :

— Tu crois que je suis d’humeur à me promener ?… Laisse-moi.

Mais certains soirs elle sortait. Et M. Pez l’accompagnait. Un jour qu’il était sorti le premier, parce qu’il étouffait littéralement dans le cabinet surchauffé, il la vit apparaître dans sa robe de chambre groseille ornée de dentelles, un éventail à la main. Elle était très élégante, d’une élégance un peu tapageuse, comme aurait dit Milagros, mais très bien, vraiment très bien. Rapporter les galanteries que Pez lui débita reviendrait à transformer ce livre en un long madrigal. Sans savoir comment, la dame se laissa emporter par un brusque élan de spontanéité et elle raconta tout de go à son ami ce qui bouillonnait dans son cœur, à commencer par l’incident de la robe de chambre découverte par son mari à un moment où il avait soulevé son bandeau…

— Le pauvre homme ! Il n’aime pas me voir porter des choses qui lui semblent d’un luxe excessif… Et peut-être qu’il a raison…

La Pipaón passa ensuite à des considérations générales. Pour Bringas, il n’y avait que les quatre frusques de toujours, bien rafistolées, et les métamorphoses à l’infini d’une seule et même robe… Elle ne savait vraiment pas comment s’en sortir. D’un côté, elle était tiraillée par l’obéissance qu’elle devait à son mari, de l’autre, par le désir de se présenter décemment, dignement… pour faire honneur à don Francisco…

— S’il ne s’agissait que de moi seule, je n’y attacherais pas grande importance. Mais c’est pour lui, c’est pour lui !… Pour qu’on n’aille pas raconter que je m’habille comme un épouvantail.

Pez approuvait tout cela sur un ton non pas décidé, mais véhément. Il en vint à s’indigner, à critiquer durement son ami pour cette mesquinerie si contraire aux exigences sociales…

— Cet homme ne connaît que sa propre dignité, son propre honneur, son propre intérêt… Quelle carrière pourrait faire un homme semblable, un homme qui raisonne ainsi, un homme qui agit de cette façon ?…

Rosalía s’étendit encore davantage sur le chapitre des confidences. Elle avoua tout ce qu’elle endurait pour dissimuler à Bringas les petits achats qu’elle était bien obligée de faire…

— Vous ne pouvez pas savoir comme je souffre parfois ! Je dois mentir, inventer des histoires…

Pez était si gentleman, si noble qu’après s’être apitoyé de tout son cœur sur les malheurs de son amie, il s’offrit à lui apporter son aide désintéressée au cas où l’inqualifiable avarice de Bringas la mettrait dans une situation difficile…

— Ou bien il y a de l’amitié entre nous, ou bien il n’y en a pas. Ou bien il y a de la franchise, ou bien il n’y en a pas… Cela resterait entre vous et moi… Comment pourrait-on consentir qu’une personne telle que vous… douée de tant de qualités, riche de tant de mérites, belle comme il y en a peu… renonce à se mettre en valeur !

Et il fit pleuvoir un tel déluge de compliments que Rosalía dut agiter son éventail à toute vitesse pour tempérer le feu qui montait à ses joues. Son joli nez à facettes s’enflait, s’enflait à en crever…

— Je vais lui donner une boisson fraîche… Il est sept heures… dit-elle soudain.

Elle aussi dut se rafraîchir, car elle en avait bien besoin.

Les assurances que le médecin donna le lendemain rendirent tout le monde content. On entendit de nouveau des rires dans la maison, et le patient lui-même, reprenant courage, débordait d’impatience et de vie…

— La semaine prochaine, avait dit le médecin, nous vous enlèverons ce bandeau. Tout va très bien. La semaine suivante, vous n’aurez plus que de légers troubles visuels et vous pourrez sortir dans la rue avec des lunettes noires. En vous abstenant cet été de tout travail qui fatigue la vue, vous pourrez retourner au bureau et reprendre vos occupations habituelles. Mais il faut renoncer pour toujours à vous amuser avec des cheveux… Des travaux manuels, des activités qui mettent en jeu le système musculaire vous feront le plus grand bien, la menuiserie, par exemple, les ouvrages au tour, le jardinage… Mais rien qui soit trop minutieux…

Bringas fit la grimace quand le docteur ajouta qu’il devrait aller aux bains de Cestona…

— La belle blague ! grommela-t-il. Autrefois, personne n’allait aux eaux et il mourait moins de gens. Les bains sont un prétexte pour dépenser de l’argent et permettre aux dames d’exhiber leurs falbalas…

Ce à quoi le vieux praticien répondit par une chaleureuse apologie de l’hydrothérapie…

— Quoi qu’il en soit, trésor, déclara Rosalía avec un frémissement de narines plus éloquent que les paroles qui fusaient sur ses lèvres, le médecin l’ordonne et ça suffit !… Tu dis que c’est une belle blague ?… C’est une opinion qui ne regarde que toi. Dans ton état, on doit tout faire pour ne pas avoir à regretter de ne pas l’avoir fait au cas où tu irais plus mal… Le climat de la province en été contribuera à te remettre… Oh ! s’il ne s’agissait que de moi, je resterais ici. Les voyages sont une source de soucis plus que d’autre chose. Mais les enfants… (Renforçant son affirmation par des gestes énergiques) ne peuvent pas se passer des bains de mer une année de plus.

Bien qu’il fût très fâché par cette perspective de voyage, avec tous les ennuis que cela entraînait, la dépense, la demande de billets gratuits et autres embêtements, don Francisco était si content que, dans sa joie, il ne pouvait pas se taire une minute :

— Dès que je serai guéri, je vais commencer un travail d’ébénisterie… Je vais te faire une armoire à linge, si bonne et si belle que les gens prendront des billets pour venir la voir, comme au Muséum d’histoire naturelle ou aux Écuries. L’adjudicataire des coupes de Balsaín me donne tout le bois de pin qu’il me faut. Dans les caves de ce palais, il y a une réserve d’acajou qui est en train de pourrir, et Sa Majesté me permettra bien d’en prendre un morceau… Le marbrier du Panthéon des infants de l’Escurial m’a offert tout le marbre que je veux. Je te ferai une armoire en marbre… Je veux dire un panthéon à linge… Non, je ferai un magnifique lavabo et une console… Et je vais faire aussi un meuble pour Candidita… Je ne suis pas très bien monté en outils… Mais je m’en procurerai d’autres… Ou plutôt je m’en ferai prêter par l’entrepreneur des travaux de La Granja…

La veuve mit son grain de sel en disant à l’artiste qu’elle pourrait lui fournir les modèles les plus somptueux et les plus élégants. Elle avait une console à incrustations qui avait appartenu à Grimaldi en personne et une armoire rapportée de Paris par Mme Ursinos. Quant à l’atelier dont Bringas avait besoin, il serait facile de l’obtenir de Sa Majesté qui lui céderait un des nombreux locaux vides et inhabités du troisième étage. Près de la chapelle, il y avait justement une grande salle, très bien éclairée, qui avait servi de pigeonnier autrefois et qui, même faite exprès, ne saurait mieux convenir aux travaux de don Francisco… Celui-ci se frottait les mains avec tant d’énergie que peu s’en fallut qu’il n’en tirât des étincelles… « Tout va bien. Tout va très bien. Que je voie et le monde entier verra mes œuvres », répétait-il sans cesse.

Je crois qu’il est inutile de dire que Rosalía était, elle aussi, très joyeuse. Son cher époux recouvrerait la santé, la vue, qui est la chose la plus précieuse, et il exercerait de nouveau dans cette maison sa souveraineté de père de famille. Mais comme le bonheur n’est jamais parfait dans ce monde détestable où les événements favorables ont toujours leur projection triste comme les corps ont leur ombre, le plaisir de Mme Bringas n’était pas sans mélange. La lumière en était obscurcie par le souvenir des candélabres engagés qu’il fallait ravoir à tout prix avant que Bringas ne retrouvât la vue et, du même coup, ce regard vigilant, cette indiscrète façon de tout observer, cette curiosité implacable, policière, souriquoise… Le jour heureux où Bringas serait guéri, si les candélabres n’avaient pas repris leur place sur la console et les girandoles aux jolies oreilles de la dame, la première chose que remarquerait cet œil de lynx, ce serait l’absence de ces objets… Rien que d’y penser, Rosalía en avait des sueurs froides… Voyez comment la félicité engendre la peine et comment une pauvre dame se trouvait plongée dans une perplexité des plus douloureuse… Sentiment que Rosalía exprimait très bien quand elle se disait qu’elle se réjouirait peut-être de moins se réjouir.

L’impatience et la vitalité de Bringas se manifestaient dans une fièvre d’intervention domestique, une sorte de délire administratif. Le malade surveillait tout sans voir, et il dirigeait tout comme s’il y voyait. Il édictait sans cesse les dispositions les plus diverses. Il répondait lui-même aux questions qu’il posait. Sa femme, il est juste de le dire, ne savait plus où donner de la tête sous une telle avalanche.

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