Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 52 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre X

 

Mais si le saint homme était dans son creux de fenêtre, plongé dans le microcosme de son œuvre de cheveux, les deux dames s’enfermaient dans le Camón, où elles pouvaient dire sans témoin ce qu’elles avaient sur le cœur. Rosalía tirait tout doucement, pour ne pas faire de bruit, les tiroirs de la commode. Elle en sortait des jupes, des corsages en cours d’arrangement, des morceaux d’étoffe coupés ou à couper, des bandes de velours et de soie. Elle étalait le tout sur le sofa, sur des chaises, sur des malles, par terre au besoin. Un conseil fébrile commençait alors sur ce qu’il fallait faire pour obtenir le meilleur effet, le plus tape-à-l’œil tout en restant distingué. Ces conseils n’en finissaient pas. Si on en avait dressé le procès-verbal, on aurait eu un curieux registre encyclopédique de cette passion féminine qui cause dans le monde plus de ravages que les révolutions. Les deux amies parlaient à voix basse pour ne pas être entendues de Bringas. Leur chuchotement rapide, haletant, véhément, indiquait tantôt le trouble et l’indécision, tantôt l’enthousiasme d’une heureuse idée. Les termes français qui émaillaient ce dialogue tranchaient avec la texture de l’espagnol, mais, même en les montant en épingle, il me faut les fixer pour que l’exotique langage des chiffons ne perde rien de son génie particulier :

ROSALÍA (regardant une gravure de mode) : À dire vrai, je ne comprends pas ça. Je ne sais pas comment les basques de la casaque de garde-française doivent se réunir derrière.

MILAGROS (avec une certaine perplexité que la sûreté de son jugement domine peu à peu) : Laissons les gravures de côté. À les suivre servilement, on a tôt fait de verser dans l’affectation et le fracassant. Commençons par le choix du tissu. Vous prenez la mousseline blanche avec des reflets de foulard ? Alors, la casaque ne va pas. ROSALÍA (avec décision) : Non. Je choisis sans hésiter le gros glacé couleur rose cendré. Sobrino m’a dit que je pourrais lui rendre ce que j’aurais en trop. Il me fait le gros glacé à vingt-quatre réaux. MILAGROS (méditant) : Bon. Alors, si nous prenons le gros glacé, je ferais une jupe ornée de quatre volants d’environ quatre pouces… Voyons un peu… Non… De cinq ou six, avec au bord un biais étroit de glacé vert tendre… Hein ?

ROSALÍA (contemplant avec extase ce qui n’est encore qu’une abstraction) : Très bien… Et le corsage ?

MILAGROS (prenant un corsage à moitié fait et modelant de ses mains habiles les revers et les basques sur l’étoffe) : La casaque garde-française est décolletée en cœur, avec des revers, et elle se boutonne sur le côté, à la taille, avec trois ou quatre boutons verts… Ici… Les basques… vous me comprenez ?… s’ouvrent par-devant… Comme ceci… En montrant la doublure, qui est verte comme les revers, et ces retours sont unis derrière sur une tournure… (La dame, mettant ses bras en arrière, gonfle sa propre robe à l’endroit très proéminent où doivent se réunir les retours de la casaque) Vous me suivez ?… ça fait très joli… J’ai bien dit que la doublure de cette casaque est en gros vert et qu’au bord des retours il y aura un ruché de rubans pareil à celui des volants… Qu’en pensez-vous ?… Ah ! n’oubliez pas que pour cette robe il faut une chemisette de batiste bien plissée, avec un col de valenciennes… les manchettes larges, bien larges, pour retomber sur les poignets.

ROSALÍA : Oh ! des chemisettes, j’en ai de deux ou trois sortes… MILAGROS : J’ai vu celle que Pilar San Salomó a reçue de Paris avec sa robe de soirée… (Levant les yeux au ciel et la voix vibrante d’émotion esthétique) Quelle robe divine !

ROSALÍA (avec un intérêt anxieux) : Comment est-elle ? MILAGROS : Une jupe de satin rose tombant jusqu’au sol et ornée d’un volant couvert de dentelle. C’est d’un chic ! Huit rubans de velours noir… ROSALÍA : Et des bouillonnés ?

MILAGROS : Quatre séries… Et puis, sur la jupe, on ajuste à la taille… (Unissant à la parole la mimique descriptive de ses mains serrées sur sa propre taille) Vous me comprenez ?… On ajuste à la taille un manteau de cour qui vient par ici et retombe par-là en faisant par-derrière un drapé, un grand « pouf »… (Avec enthousiasme) C’est d’un original ! Sous le drapé, les mêmes bouillonnés que sur la jupe se prolongent en une grande traîne… Mais que c’est bien trouvé ! Quelle idée sublime !… Vous voyez ?… Comme ceci… Par-là… Avec cette forme… En correspondant avec les bouillonnés par un simple retroussé… C’est-à-dire que le manteau a un revers dont les pointes viennent par ici… Sous le « pouf »… Vous comprenez, chérie ?

ROSALÍA (bouche bée) : Oui… Je comprends… Je vois… Ce doit être magnifique…

MILAGROS (exprimant superbement du geste la place appropriée de ce qu’elle décrit) : Un grand ruban de satin sur les bouillonnés… C’est d’un effet merveilleux.

ROSALÍA (assimilant tout ce qu’elle écoute) : Et le corsage ? MILAGROS : Très bas. Avec des bretelles fixées aux épaules par des lacets… Mais attention ! Ces lacets n’ont pas de retombées… La chemisette est d’une nouveauté… En soie bouillonnée avec de minces rubans de velours à trou-trou… Les manches longues…

ROSALÍA (déplaçant des coupons et des échantillons pour mieux les comparer) : J’ai une idée pour la chemisette de cette robe. Si je me décide pour le rose cendré… (S’interrompant, méditative) Que j’ai de mal à choisir ! La gravure… (Ramassant tout avec crainte et rapidité) Il me semble que j’entends Bringas… Ces cachotteries sont un vrai supplice ! MILAGROS (en l’aidant à tout arranger précipitamment) : Oui, j’entends sa petite toux… Ah ! chère amie, votre mari ressemble à la douane dans sa façon de poursuivre les chiffons… Cachons la contrebande.

Les instants passés avec la marquise à discuter la forme et la manière d’arranger ses robes étaient d’heureux instants pour Rosalía. Mais sa plus grande joie était d’accompagner son amie dans les boutiques, malgré son chagrin de ne pouvoir emporter toutes les jolies choses qu’elle y voyait. Le temps s’enfuyait comme un rêve. Milagros se faisait montrer tout ce qui se trouvait dans la boutique. Elle remuait tout, comparait, passait du brusque entichement au froid dédain, marchandait et finissait par acheter diverses choses qu’elle faisait marquer sur son compte. Rosalía, si elle achetait quelque chose après en avoir calculé mille fois le prix, payait toujours rubis sur l’ongle. Ses acquisitions consistaient généralement en retailles, en tombées ou en étoffes démodées qu’elle combinait avec ce qu’elle avait d’encore frais à la maison et qui lui servaient à retaper ses vieilles robes en leur donnant l’aspect de la nouveauté.

Mais un jour elle vit, chez Sobrino Frères, un mantelet… Quelle merveille ! Quel fruit de tentation !… La passion du collectionneur en présence d’une pièce rare, l’enthousiasme du chasseur à la vue d’un gros gibier ne nous donnent pas idée du formidable attrait que les chiffons exercent sur certaines femmes. Rosalía dévorait des yeux le superbe vêtement, tandis que l’aimable vendeur montrait un assortiment de mantelets qu’il entassait sur le comptoir comme des sacs vides. Elle demanda timidement le prix et n’osa pas marchander. Elle était aussi effrayée par l’énormité du coût que séduite par la splendeur de l’article, sur lequel le velours, le drap et la chatoyante passementerie se mêlaient harmonieusement. Revenue à la maison, elle ne put chasser de son esprit le beau mantelet. Elle y pensa tout le jour et toute la nuit. Elle sentait le désir lui enflammer le sang à un tel point qu’elle craignit une crise d’érysipèle si elle n’assouvissait pas son envie. Le lendemain, elle parcourut de nouveau les boutiques, en compagnie de Milagros, avec la ferme intention de ne pas entrer chez Sobrino, où se trouvait l’objet de sa convoitise. Mais le diable s’arrangea pour qu’elle y allât… Encore les boîtes blanches sur le comptoir, arches de carton satiné qui enferment les songes des dames… Le vendeur en tirait les mantelets un à un et les entassait en pile noire. Le mantelet préféré fit son apparition, avec sa forme élégante et ses luxueux galons. Les sombres étincelles des perles de verre tremblant sur la peluche confirmaient tout ce que les poètes ont pu dire du manteau de la nuit. Rosalía en eut le cœur glacé et les tempes en feu. Par l’effet d’une suggestion nerveuse, elle eut l’impression que le mantelet était sur ses épaules. Elle en sentait si vivement le contact et le poids qu’elle crut le porter déjà…

— Achetez-le donc… dit Milagros à son amie sur un ton si insinuant que les employés et Sobrino lui-même ne purent que l’inviter à suivre un conseil aussi judicieux. Mon Dieu, pourquoi devriez-vous vous priver d’un vêtement qui vous va si bien ?

Et comme les employés s’étaient un peu éloignés en direction d’un autre groupe de clients, la marquise continua d’endoctriner son amie en lui susurrant :

— Si ce mantelet vous plaît, ne vous privez pas de l’acheter… Il n’est pas cher du tout, vous savez ?… D’ailleurs, du moment que vous êtes venue avec moi, vous n’aurez pas à le payer tout de suite. J’ai ici tous les crédits que je veux. On ne vous enverra la facture que dans quelques mois, au début de l’été, peut-être à la fin de l’année…

L’idée d’avoir un long délai faisait hésiter Rosalía, la poussait à l’achat… Après tout, mille sept cents réaux, ce n’était pas pour elle une somme exorbitante. Il lui serait facile de les réunir, si la fripière l’aidait à vendre certaines choses qu’elle ne voulait plus mettre, si, de plus, elle économisait, si elle réduisait patiemment et obstinément les dépenses journalières de la maison… Le plus ennuyeux, c’était que Bringas ne permettrait pas un débours aussi considérable pour un objet qui n’était pas de première nécessité… D’habitude, elle faisait elle-même ses polkas et ses mantelets. Elle s’en faisait prêter un pour lui servir de modèle. En achetant les accessoires du côté de la rampe de Santa Cruz, en joignant des retailles, en dissimulant les reprises, elle arrivait à un résultat satisfaisant avec beaucoup de travail et peu d’argent. Mais comment comparer les misères sorties de ses doigts et cet éblouissant modèle venu de Paris ?… Bringas ne permettrait pas un tel luxe qu’il jugerait sans doute « asiatique »… Pour le lui faire avaler, il faudrait lui mentir… Non, non, elle ne se décidait pas. L’affaire était grave, et cette prodigalité romprait trop brusquement avec les traditions de la famille… Mais ce mantelet était si beau !… Les Parisiens l’avaient fait exprès pour elle… Rosalía allait-elle se décider, oui ou non ?

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