Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 81 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXXIX

 

Le jour de la Saint-Laurent, oui, ce fut ce jour-là, les Bringas reçurent une lettre qui les laissa tous les deux perplexes et comme ébaubis. Qui n’a pas rencontré, au cours de son existence, le merveilleux, cet élément de la vie que nos ancêtres représentaient par des apparitions d’anges, de dieux et de génies ? À notre époque, le merveilleux existe comme autrefois. Les anges ont simplement changé de nom et d’aspect. Ils n’entrent plus par le trou de la serrure. Le merveilleux qui surprit mes chers amis dans leur solitude se présenta sous la forme d’une missive d’Agustín Caballero. L’un et l’autre crurent que le fantôme du généreux cousin d’Amérique était devant leurs yeux. Parlant au pluriel, cette vision leur disait qu’ils avaient loué un chalet à Arcachon et que, sachant que l’air marin et la fraîcheur de l’Océan feraient du bien à Bringas et aux enfants, ils les invitaient à passer un mois là-bas. L’offre était aussi cordiale qu’explicite. La maison était très grande, avec un jardin et mille commodités. M. et Mme Bringas auraient tous leurs aises et seraient comme des coqs en pâte, sans avoir à se soucier de la moindre dépense… « Amparo et moi, disait la lettre pour conclure, nous serions très heureux si vous acceptiez. »

Le premier mouvement de Rosalía fut la haine et le dépit… Avoir le toupet d’inviter une famille honnête !…

— C’est pour se pousser en fréquentant des gens comme nous… C’est pour qu’on les prenne pour des personnes convenables en se montrant en notre compagnie… En un mot, ils veulent que nous soyons l’honorable pavillon qui couvre la marchandise de contrebande… Ça ne te met pas en colère ? Parce qu’enfin, c’est une injure !

Don Francisco était si occupé à démêler l’épouvantable écheveau que la lettre avait fait naître dans son cerveau qu’il n’avait pas encore eu le temps de s’indigner. Rosalía continua de remâcher sa rancœur. Entre les gros nuages noirs de la tempête qui s’était déchaînée sous son crâne, des éclairs luisaient qui disaient : « Arcachon ! » Ce nom ronflant, encore plus chic et plus sympathique si on le prononçait en parlant du nez, enfermait tout un monde de satisfactions élégantes. Aller en France, rencontrer à la gare de Saint-Sébastien ou de Saint-Jean-de-Luz quelques familles espagnoles connues et leur dire « Je vais à Arcachon », c’était comme si on révélait sa parenté avec le Père éternel. À cette pensée, une bouffée de fumée balsamique s’échappait du cœur de la dame, emplissait son thorax et montait jusqu’à ses narines, lesquelles, vivement chatouillées, se gonflaient considérablement.

Le cerveau de Bringas, après une laborieuse parturition, accoucha de cette idée :

— Ils se sont peut-être mariés ?

— Mariés !… Ne crois pas ça… Ils n’auraient pas manqué de le crier sur les toits… Non. Ils vivent comme les animaux… C’est une indécence que de nous inviter à vivre avec eux… Hé quoi ! il n’y aurait plus de différences entre les gens ? Il n’y aurait plus de moralité ?… Est-ce qu’ils s’imaginent que nous leur ressemblons et que nous avons perdu le sens de la pudeur ?

— Quel dommage qu’ils ne soient pas mariés ! murmura l’économiste en regardant ses pouces qui étaient tranquillement l’un en face de l’autre et semblaient désireux de se joindre. S’ils vivaient selon Dieu et raison, tu vois un peu l’aubaine ? Billets gratis, logement gratis, nourriture gratis…

À l’idée qu’elle pourrait s’humilier devant Amparo, être son invitée, lui devoir une faveur, la Pipaón se sentit blessée dans son orgueil.

— Tu serais capable d’accepter, dit-elle. Moi, je ne peux pas me résoudre à tomber si bas.

— Moi ?… Euh ! non… bredouilla Bringas de plus en plus perplexe. Je disais simplement… Euh… Nous n’avons pas de raisons d’être sûrs qu’ils ne se sont pas mariés. Voilà tout.

— Mariés ou pas, est-ce que cela te semble digne ?… Cette idiote que nous avons nourrie avec les restes de notre table…

— Ne t’énerve pas, trésor… Qui se souvient de ces choses-là ? Le monde oublie vite. Personne ne demande à celui qui a de l’argent s’il a vécu en parasite. Imagine un peu, qui risquons-nous de rencontrer qui nous connaisse à Arcachon ?… Ce n’est pas que je veuille y aller. Au contraire. Je vais leur répondre pour les remercier…

Ce refus remit devant les yeux de la dame la perspective idéale d’un voyage à ce célèbre lieu de plaisance… Arcachon !… Avec quelle musique délicieuse, pendant les visites d’automne, retentirait cette phrase si aristocratique qu’elle faisait penser au froissement de la soie : « Nous sommes allés à Arcachon !… » Cette étincelle suffit à faire éclater un nouvel orage dans cette vaniteuse cervelle, tandis que, dans celle de Bringas, bouillonnaient toutes sortes de considérations économiques : « Faire un petit séjour en France sans débourser un sou !… » Les deux conjoints restèrent un long moment plongés dans leurs pensées, sans échanger un mot. De temps en temps, ils se regardaient en silence. Chacun espérait sans doute que l’autre parlerait, proposerait une formule de transaction… L’après-midi, l’affaire revint sur le tapis. Mais Rosalía, drapée dans son orgueil, continuait à jouer les dégoûtées, à mettre Agustín et Amparo plus bas que terre. Le soir, le rêve du voyage avait fait de tels progrès dans son esprit qu’elle en vint à se poser une question dictée par le bon sens : « Et après ? Que m’importe qu’ils se marient ou non et que cette femme soit ce qu’elle est ?… » Son cœur débordait soudain de tolérance. Mais elle ne voulait pas démordre de son avis ni s’avouer vaincue. Elle espérait que son mari céderait le premier à la tentation, pour pouvoir céder à son tour en simulant l’obéissance et la résignation. Pendant ce temps, le grand Thiers, après avoir mentalement passé en revue les divers avantages du séjour à Arcachon, dévisageait son épouse comme s’il avait souhaité qu’elle prît l’initiative du compromis. Ils ressemblaient à ces personnes fâchées qui ne veulent pas faire le premier pas pour briser la glace et signer la paix.

Quand Rosalía se coucha, elle était persuadée que, le lendemain matin, Bringas se montrerait disposé à accepter l’invitation de son cousin. Elle savait déjà ce qu’elle aurait à dire. D’abord, grande colère, grandes protestations de dignité, un flot d’injures contre Amparo et Agustín. Ensuite, une série de transitions savamment modulées. Elle (Rosalía) n’avait pas l’habitude de ne penser qu’à elle, d’obliger les autres à renoncer à leur plaisir pour satisfaire son amour-propre… Elle était prête à accepter toutes sortes de sacrifices pour ses enfants, à subir tous les affronts, toutes les humiliations… Il était évident qu’Isabelita avait besoin de prendre des bains de mer, et Alfonsito aussi… Devant cette nécessité, ses propres goûts, ses scrupules n’avaient aucune valeur. En un mot, si Bringas pensait qu’ils devaient aller là-bas, elle fermerait les yeux et…

Mais, contre son attente, le mesquin ne souffla pas mot du voyage le lendemain matin. Il se leva en fredonnant, comme si de rien n’était. Rosalía l’aiguillonnait en vain. Elle pestait contre la baignade des Hiéronymites. Elle se plaignait de la chaleur mortelle. Bringas semblait avoir totalement oublié l’affaire. Il se bornait à dire : « Pour ce qui reste maintenant… Après le 15, le temps commencera à se rafraîchir. » Rosalía en était désespérée.

Elle attendit jusqu’à l’après-midi, folle d’impatience et d’inquiétude. Comme elle vit que Bringas ne parlait plus du tout d’Arcachon, elle se risqua à dire :

— Mais, enfin, que vas-tu répondre à AgustÍn ? Je te dirai que pour ma part, quoique de vivre avec ces gens-là me répugne… Tu vois ? Eh bien, pour les enfants…

— Qu’est-ce que tu chantes ? Les enfants se portent comme des charmes ! s’écria Bringas en agitant son chapeau de paille comme s’il allait acclamer quelqu’un. Les bains du Manzanares sont les meilleurs du monde. Regarde un peu comme notre fille a pris des couleurs. Et Alfonsito a l’air fort comme un chêne… Je ris tous les jours un peu plus des sots qui s’en vont… Qu’est-ce que tu crois ? Moi aussi, j’ai réfléchi à ça hier soir… Qu’on dise ce qu’on voudra, il y a toujours des frais. Nous aurions des billets gratuits jusqu’à la frontière. Mais après la frontière ?

— Il n’y a que deux cent trente kilomètres ! dit avec une grande spontanéité Rosalía qui avait bercé ses illusions en lisant l’indicateur des chemins de fer.

— Qu’il y en ait peu ou prou, ces kilomètres nous coûteraient cher. Et puis, comment aller chez eux sans leur apporter un cadeau ? Tu trouves ça bien, toi, d’arriver les mains vides ?… Donc, autre source de dépenses… C’est décidé : nous n’y allons pas. Après le 15, le temps commence à se rafraîchir. Tu as vu comme les jours raccourcissent ? Hier, la température était déjà plus douce… Ne bougeons pas, trésor. Nous sommes si bien à Madrid.

Rosalía fut très fâchée d’entendre ces paroles. Mais son orgueil lui interdisait d’y répondre. Elle se tut, et les papiers de soie de son rêve évanoui se mirent à voltiger dans son cœur. Elle s’était si bien faite à l’idée de rencontrer des amies à la gare de Saint-Sébastien et de les épater en leur parlant d’Arcachon, à l’idée de dater ses lettres d’Arcachon, à celle, enfin, de s’arcachoniser tout l’automne et tout l’hiver prochains…

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