Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 43 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Madame Bringas

Traduit par Pierre Guénoun

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Chapitre premier

 

C’était… Comment vais-je l’expliquer ?… C’était une magnifique composition funèbre, une construction à l’architecture audacieuse, grandiose d’aspect, riche en ornements, d’un côté sévère et rectiligne, à la manière de Vignole, de l’autre, mobile, flexueuse et délicate, à la mode gothique, avec certaines touches plateresques tout à fait inattendues et des dentelures de style tyrolien comme celles des kiosques. L’édifice avait un perron pyramidal, des plinthes gréco-romaines, des piédroits et des parements en ogive, des pinacles, des gargouilles et des baldaquins. En haut et en bas, à droite et à gauche, une infinité de torches, d’urnes, de chauves-souris, d’amphores, de hiboux, de couronnes d’immortelles, de clepsydres ailées, de faux, de palmes, d’anguilles recoquillées et autres emblèmes de la mort et de la vie éternelle. Ces objets s’entassaient, se grimpaient dessus, comme s’ils se disputaient, pied à pied, la place qu’ils devaient occuper. Au centre du mausolée, un gros ange joufflu et rebondi de partout se penchait sur une pierre tombale. Il paraissait en proie à la plus vive affliction et se cachait les yeux de la main, comme s’il avait honte de pleurer. Honte, semblait-il, d’appartenir au sexe masculin. Ce petit monsieur était pourvu d’une paire d’ailes dont les fines plumes ondulées lui tombaient mollement sur les fesses. Ses pieds féminins étaient chaussés de bottines, de cothurnes ou d’espadrilles, car il y avait un peu de tout dans cette élégante interprétation des chaussures d’ange. Une sorte de guirlande dont les rubans s’enroulaient ensuite à son bras droit lui ceignait les tempes. Si on pouvait supposer, à première vue, qu’il gémissait sous le poids de tant de fleurs, de plumes et de rubans, sans compter un petit sablier, on se rendait vite compte que son chagrin était causé par le triste souvenir des virginales créatures qui reposaient dans le sarcophage. Leur nom était perpétué pour les inconsolables mémoires par de mornes lettres dont la base laissait couler de grosses larmes qui semblaient glisser sur le marbre comme des égouttures de bave. Ces lettres éplorées contribuaient par ce moyen expressif au mélancolique effet du monument.

Mais le plus beau était sans doute le saule, cet arbre sentimental qu’on a toujours nommé pleureur et qui, depuis la venue au monde de la rhétorique, participe d’une façon plus ou moins criminelle à toute élégie qu’on commet. Son tronc onduleux se haussait près du cénotaphe, et la pluie des fines feuilles pâmées, agonisantes, tombait du panache de ses branches. On avait envie de lui faire respirer un puissant alcaloïde pour le secouer et le tirer de sa poétique syncope. Le saule en question était irremplaçable à une époque où les arbres du romantisme ne servaient pas encore de bois de chauffage. Le sol était couvert de jolies plantes, émaillé de fleurs qui se dressaient sur des tiges de tailles diverses. Il y avait des marguerites, des pensées, des passiflores, des tournesols, des iris et des tulipes énormes dont toutes les corolles s’inclinaient respectueusement en signe de tristesse… La perspective était donnée par l’éloignement progressif d’autres saules de plus en plus petits et qui allaient pleurer à chaudes larmes du côté de l’horizon. Plus loin, on voyait les doux contours de montagnes qui ondoyaient et flageolaient comme en proie à l’ivresse ; puis, un peu de mer, un bout de rivière, le profil confus d’une ville aux clochers gothiques et aux remparts crénelés ; et en haut, dans l’espace réservé au ciel, un pain à cacheter qui devait figurer la lune, à en juger par les blancs reflets qu’il projetait sur les eaux et sur les monts.

Les couleurs de cette magnifique œuvre d’art étaient le brun, le noir et le blond. La gradation entre les tons clairs et les tons sombres servait à donner l’illusion d’une aérienne perspective. Le tout était inscrit dans un cadre ovale d’une quarantaine de centimètres dans le sens le plus long. Le spectateur n’avait pas l’impression de taches, mais d’un dessin, tout étant exprimé au moyen de traits ou de points. Était-ce une taille-douce, une eau-forte, une gravure sur acier, un bois, une œuvre patiemment exécutée avec un crayon dur ou à l’encre de Chine ?… Qu’on porte attention à la scrupuleuse et ferme minutie de ce difficile travail : les feuilles du saule auraient pu être comptées une à une. L’artiste avait voulu donner une impression d’ensemble non point par l’ensemble lui-même, mais par la somme des détails, en copiant improprement la nature, et, pour obtenir le feuillage, il avait eu la sainte patience de former les feuilles l’une après l’autre. Il y en avait de si minuscules qu’on ne pouvait les voir qu’au microscope.

Tout le clair-obscur du sépulcre consistait en menus arrangements de hachures bien groupées en peigne ou en treillis, plus ou moins légères selon l’intensité des valeurs. Dans le modelé de l’ange, il y avait des teintes délicates uniquement composées d’une nébuleuse de points presque imperceptibles, comme si du sable fin était tombé sur le fond blanc. Ces petits points, qui imitaient la taille-douce, s’épaississaient dans les parties ombrées, se raréfiaient jusqu’à s’évanouir dans les parties lumineuses, donnant ainsi l’illusion du relief par un dosage des masses savamment alterné… Pour en finir avec cette description, ce cénotaphe était un travail de cheveux, ou en cheveux, genre artistique qui connut une certaine vogue, et son auteur, don Francisco Bringas, y avait montré une habileté de bénédictin, une main si sûre et une vue si perçante que cela tenait du prodige et même un peu plus…

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