Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 91 sur 95

Pages du PDF

Les Romans de l’interdit

Chapitre XLIX

 

C’était la fin du monde… Don Francisco apprit en gémissant que Béjar, Santoña, Santander et d’autres places s’étaient également soulevés. M. Pez, avec une cruauté sans pareille, dit à son ami qu’il ne devait pas compter sur le redressement d’une situation aussi compromise. Tout s’effondrait, la reine était perdue et n’avait plus qu’à se sauver en France… Il l’avait bien dit, lui ! Il avait annoncé, il avait prédit, il avait pronostiqué ce qui était en train d’arriver…

Cándida, au contraire, apportait de bonnes nouvelles…

— Novaliches part à la tête d’une armée atroce, mais vraiment atroce… Vous allez voir la pile qu’il va leur flanquer en deux temps, trois mouvements… On dit que, dans certains villages d’Andalousie, les rebelles ont été repoussés… Ici, il y a beaucoup de gens qui sèment la panique et qui dépeignent les choses sous des couleurs trop vives… J’ai entendu dire que ce n’est pas si grave que ça.

Bringas la serra dans ses bras…

— Et le dénommé Prim, demanda-t-il, est-ce qu’on sait où il est ?

— J’ai entendu dire qu’on lui avait tiré une balle dans la peau… Et sinon, il ne perd rien pour attendre… Je soutiens que si la reine voulait venir ici et se montrer en public et prononcer une harangue où elle dirait : Vous êtes tous mes enfants, cette situation serait vite arrangée.

Bringas pensait comme elle, mais il aurait préféré voir Narváez

ressusciter, ce qui était plutôt difficile… « Oh ! si don Ramón 1 était encore en vie… Si cette affaire ne prend pas fin rapidement, nous allons avoir un massacre à Madrid. Comme il y a peu de troupes, les dénommés démocrates ou démagogues vont descendre dans la rue. Nous aurons une guillotine sur chaque place. » Le pauvre monsieur était chaque jour plus malade. Il s’étonnait du calme de ses collègues qui avaient tranquillement accueilli la catastrophe et ne croyaient pas qu’il leur serait impossible de s’introduire dans un autre bureau, si la révolution faisait table rase des biens de la Couronne. Toute idée de défection semblait si indécente à Bringas qu’il se déclarait prêt à mendier dans les rues plutôt que de demander un poste aux dénommés révolutionnaires…

— Ne te tourmente pas comme ça… lui disait sa femme. Tu les retrouveras, tes lieux saints.

— Qu’est-ce que tu crois, sotte que tu es ! Tous les lieux seront des lieux de pécheurs. Tu verras ce qui va se passer… La guillotine, le sang, l’athéisme, le dévergondage !… Et pour finir les nations viendront… Qu’est-ce que tu crois ? Elles sont peut-être déjà en train de venir au secours de la reine… Les nations viendront et elles se partageront notre pauvre Espagne.

Le bon monsieur faillit avoir une attaque d’apoplexie le 29, quand on apprit à Madrid le coup d’Alcolea… Madrid se soulevait à son tour. Ce fut Paquito qui rapporta la nouvelle. Il venait de passer par la Puerta del Sol et il avait vu beaucoup de gens… Un général haranguait la foule, un autre arrachait les épaulettes de son uniforme. Après cela, les gens s’étaient mis à courir à travers les rues. Ils semblaient plus joyeux qu’effrayés. Divers groupes parcouraient les rues en poussant des vivats en l’honneur de la révolution, de la marine, de l’armée, et en disant qu’Isabelle II avait cessé d’être reine. Certains portaient des drapeaux et des pancartes aux devises différentes, d’autres effaçaient les couronnes royales des boutiques… Paquito raconta tout cela à son papa en atténuant ce qui risquait de lui faire le plus de peine. Le pauvre jeune homme devait dissimuler une partie de ses sentiments. Si ses idées épousaient celles de son père, il était encore enfant et il ne pouvait se soustraire à la fascination que la liberté exerce sur tout esprit éveillé qui commence à s’amuser avec les jouets du savoir historique et social. Tandis qu’il racontait ces événements sur un ton consterné, une joie étrange, incompréhensible faisait bondir son cœur. Le jeune homme n’arrivait pas à en trouver la cause, mais c’était sans doute qu’il n’avait pas pu se précautionner contre l’allégresse expansive de la capitale et qu’il l’avait en quelque sorte respirée comme les poumons respirent l’air où les autres vivent…

— Il n’y a plus rien à faire… dit Bringas trouvant la force de réagir dans son extrême abattement. Commençons à nous préparer. Que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Résignons-nous. La tourbe ne va pas tarder à envahir cette maison pour la mettre à sac… Elle n’épargnera personne. Montrons-nous dignes. Acceptons le martyre…

Sa voix s’étrangla. Toute la famille se taisait, prêtant l’oreille aux bruits qui retentissaient dans les couloirs et dans la cour. Une grande agitation régnait dans tout le palais. Les voisins sortaient sur le pas de leur porte pour apprendre les nouvelles et échanger leurs impressions. Certains habitants descendaient, avides de savoir s’il y avait du nouveau. Mais la cour restait silencieuse et, bien que les portes fussent ouvertes, il n’y entrait pas âme qui vive.

Au moment où on l’attendait le moins, Cándida fit son apparition. Elle était très émue…

— Ça y est, ça y est, dit-elle entre deux sanglots.

— Quoi, madame ? Que se passe-t-il ?

— Le sac !… Ah ! mon cher don Francisco !… Nous avons vu la tourbe qui descendait la calle de Lepanto… Mais quelle dégaine ! Ces visages patibulaires, ces barbes hirsutes, ces mains sales… Et maintenant, ils vont nous égorger.

— Mais la garde du palais… Les hallebardiers…

— Ils ont dû se soulever eux aussi… Ils ne valent pas plus cher les uns que les autres… Que le Seigneur nous assiste ! Qu’il ne nous abandonne pas !

Il y eut un moment de panique dans la maison. Mais il fut de courte durée, car les Bringas, sortant dans le couloir, virent passer quelques voisins qui semblaient aussi calmes que si rien n’était arrivé…

— Mais qu’est-ce que c’est ?

— Rien. Quelques gamins qui font du tapage sous le porche… Il n’y a rien à craindre. La mairie a envoyé des gardes.

Paquito descendit, contre l’avis de son père qui redoutait une catastrophe inattendue. Il revint au bout d’une demi-heure et raconta ce qu’il avait vu :

— Il y a des gardes en bas. Ce sont des civils.

— Avec des armes ?

— Oui, celles qu’ils ont prises cet après-midi au parc d’artillerie. Mais ce sont des gens pacifiques. Les uns ont des chapeaux, les autres, des casquettes, des bérets, des bonnets… On dirait des gardes pour rire.

— C’est le moment de rire, en effet… Et la troupe ?

— Elle est rentrée à la caserne.

— Autrement dit, ah ! mon Dieu, nous sommes à la merci de la canaille, des révolutionnaires, de ce qu’on appelle les masses…

— Ils ont mis un écriteau avec cette inscription : Palais de la Nation gardé par le Peuple.

— C’est du propre ! s’écria Bringas vivement affligé… Ils vont tout prendre. Ils ne laisseront pas traîner un brin de fil. Heureusement, ils ont de quoi faire avant d’arriver ici… Peut-être seront-ils las de piller quand ils monteront chez nous…

L’inquiétude dura toute la nuit. Bringas et beaucoup d’autres habitants du palais ne se couchèrent pas et firent venir des provisions pour plusieurs semaines. Ils craignaient à tout instant d’être attaqués par la tourbe. Mais à leur grande surprise, ils constatèrent que rien ne venait troubler l’auguste paix de la royale demeure. L’institution monarchique semblait y reposer encore, aussi tranquillement, aussi calmement qu’aux plus beaux jours.

Le matin du 30, Cándida entra hors d’haleine…

— Savez-vous ce qui arrive ? dit-elle avant même d’avoir salué.

— Quoi, madame, quoi ? lui demanda-t-on anxieusement, tout le monde étant persuadé que quelque chose d’extraordinaire venait de se passer.

— Eh bien, ces pauvres gens qui gardent le palais n’ont rien mangé depuis hier après-midi qu’ils sont là, et personne n’a pensé à leur envoyer de quoi se nourrir. Je ne sais pas ce qu’ils ont dans la tête à la junte, parce qu’il faut que vous sachiez qu’il y a une junte qu’on appelle révolutionnaire… Je ne sais pas à quoi peuvent bien penser les gens de l’hôtel de ville… Croyez-moi, ces pauvres gardes font peine à voir. Je suis descendue ce matin et je leur ai longuement parlé. Croyez-moi, don Francisco, ce sont de braves et honnêtes gens… Si on ne nous envoie que des révolutionnaires de cette espèce, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. Quelques-uns sont montés jusque dans les appartements royaux et ils s’y sont promenés, l’air ébaubi, en regardant les plafonds. D’autres ont demandé où étaient les cuisines… Ah ! c’était vraiment douloureux, c’était atroce de voir ces pauvres gens morts de faim ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point ils me faisaient pitié. Finalement, mes voisines et beaucoup d’autres personnes du troisième, nous leur avons descendu quelques provisions, et maintenant ils sont assis en groupes sous le grand porche… Pour une omelette, il y a trente bouches ; pour une bouteille de vin, cinquante… C’est à mourir de rire. Descendez et vous verrez, vous verrez… Vous n’avez rien à craindre : ce sont des anges… Voler quoi que ce soit ? Ah ! mais non… Tuer ? Quelques pigeons peut-être… Deux ou trois d’entre eux se sont amusés à chasser nos innocents voisins, mais sans grand succès. Les révolutionnaires sont de très mauvais tireurs…

— Pauvres pigeons ! dit Bringas. En effet, j’ai entendu des coups de fusil ce matin…

— Ils n’en ont pas tué beaucoup… Ils m’en ont donné trois qui étaient gras à souhait… Quand je vous dis que ce sont les plus braves gens qui soient…

— Il ne faut pas me raconter des histoires ! s’écria Bringas qui sentait la moutarde lui monter au nez. Avec moi, ça ne prend pas. Il y a du louche là-dedans… Et si ce que vous dites est vrai, ces gens-là ne font pas partie de la canaille… Non, non… Ce sont des gentlemen… déguisés.

OceanofPDF.com