Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 34 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXXIII

 

« Parce qu’il ne veut pas me revoir, répétait-elle avec une très vive douleur. Quelle honte ! Il ne me reste aucune autre solution que de mourir. »

Elle eut de fébriles insomnies pendant toute la nuit. Elle ne prit aucun aliment, pleurant parfois, lançant à d’autres moments son imagination dans les plus extrêmes délires. Le lendemain, son esprit caressa à nouveau l’espoir qu’Agustín viendrait. Elle se disposa à le recevoir en comptant les heures. Mais les heures ne s’avouaient pas vaincues et elles passèrent avec une lugubre lenteur sans que personne vienne dans son misérable logis. Ni le maître avec son affection respectueuse, ni le domestique avec une petite lettre ; personne, pas même un message de Rosalía pour demander de ses nouvelles… À chaque fois qu’elle entendait un bruit dans l’escalier, elle tremblait, saisie d’espoir. Mais la funèbre solitude de la modeste demeure ne fut pas troublée en ce tristissime jour. Pour qu’il soit encore plus triste, il n’arrêta pas de pleuvoir un seul instant. Amparo croyait que le soleil s’était voilé pour toujours, et dans le linceul liquide qui entourait la nature, elle voyait une intensification des ténèbres où était plongée son âme.

L’après-midi, elle ne raisonnait pas, elle délirait. Elle ne sentait plus le froid, mais une ardeur intense dans tout le corps. Elle allait d’un bout à l’autre de la maison avec une inquiétude morbide, et parfois elle voyait les objets à l’envers, retournés. Même le portrait de son père avait la tête en bas. Toutes les lignes tremblaient devant ses yeux endoloris et secs, et la pluie elle-même semblait faire remonter les fils d’eau vers le ciel. Elle revêtit alors ses plus beaux vêtements, mangea du pain sec et se mouilla plusieurs fois la tête pour calmer cette ardeur. Toute espérance était perdue et elle était sûre de sa honte. Elle pensa que c’était une grande bêtise que de conserver la vie et qu’il n’y avait pas de meilleure solution que de se l’arracher avec un des moyens habituels. Elle passa en revue les différentes sortes de suicide : le fer, le poison, le charbon, se jeter par la fenêtre. Oh ! elle n’avait pas le courage de se poignarder et de voir couler son propre sang. Elle n’avait pas non plus la force de se tirer un coup de pistolet dans la tempe. Les effets infaillibles et faciles du charbon la séduisaient davantage. D’après ce qu’elle avait entendu dire, la personne qui s’exposait à l’effet de ce poison en s’enfermant avec un brasero allumé et en faisant attention à ce qu’il n’entre pas d’air s’endormait doucement, et elle passait dans l’autre monde dans un sommeil délicieux, sans agonie… Bien, elle choisirait résolument le charbon. Mais très vite, elle changea d’avis. Dans son désespoir, elle avait une arme efficace et d’un maniement aisé… Elle s’en souvint en regardant le portrait de son père qui s’était redressé. Quand le bon concierge de la pharmacie était tombé malade du mal qui l’emporta, il fut affligé d’une tenace névralgie qui ne cédait ni à la belladone ni à la morphine. Pour calmer ses horribles douleurs et lui accorder du repos, Moreno Rubio lui avait prescrit un médicament très énergique en usage externe qui s’administrait imbibé sur des linges posés sur le front. En lui faisant l’ordonnance, le médecin avait dit à Amparo : « Il faut faire très attention avec ça. La personne qui boira une petite quantité de ce que contient ce flacon ira dans l’autre monde en cinq minutes sans avoir le temps de dire ouf. » L’orpheline n’avait pas gardé cette terrible drogue, mais elle avait gardé l’ordonnance et, dès qu’elle s’en souvint, elle la rechercha dans un tiroir de la commode où elle conservait divers souvenirs de son père. En dépliant le papier, elle ne put réprimer un certain geste d’effroi. Le suicidaire le plus résolu ne regarde pas avec un calme parfait les ciseaux qu’il a dérobés à la Parque. L’ordonnance disait : « Cyanure de potassium : deux grammes… Eau distillée : deux cents grammes… Usage externe… »

« En cinq minutes… Sans un cri… c’est-à-dire sans aucune douleur, pensa Amparo, égarée au point de considérer la feuille comme un triste ami. Demain tout au plus. »

Elle la rangea dans la poche de sa robe, en prenant la ferme résolution d’aller elle-même à la pharmacie pour chercher son remède. Mais, quand ?… Pas cette après-midi, la nuit non plus. Ce serait prématuré. Le lendemain… sans fixer d’heure…

La solitude de sa pauvre demeure continua à régner toute l’après-midi, plus sinistre et plus terrifiante à chaque heure qui passait. La nuit arriva, et ce ciel humide semblable à un bourbier s’assombrit. On aurait dit que les toits allaient laisser pousser de l’herbe. On entendait d’en haut le clapotis des pieds des passants dans la fange de la rue.

Six heures sonnèrent, sept, huit. Pas âme qui vive ne s’approcha de la porte pour tirer le vert cordon de la clochette. Neuf heures et toujours personne ! À dix heures, des pas, mais ils s’éloignèrent vers un autre étage. À onze heures, des doutes, de l’inquiétude, du délire. Les douze coups de minuit sonnèrent à l’horloge de l’université, le délai extrême qu’elle s’était fixé à elle-même, pleine d’espoir. Une heure passa rapidement, insaisissable, en se confondant avec minuit et demi. En entendant les deux coups de deux heures, l’esprit de la Emperadora répéta l’hallucination de cet ivrogne qui dit : « Deux fois une heure ? Cette pendule marche mal. » Trois heures furent accompagnées des chants lointains des coqs, et quatre heures suivirent de près les trois heures, les deux semblaient une erreur du temps ou des heures jumelles. Une brève léthargie cacha à Amparo la sonnerie de cinq heures, mais soudain elle vit le plafond de sa chambre. Le jour commençait à entrer, c’est-à-dire un autre jour, qui succédait à celui qui venait de s’écouler. Quelle chose stupide… ! Ce jour-là, elle devait se tuer sans hésiter. Le jour se leva avec de la pluie également, la terre buvait les larmes du ciel.

Amparo n’eut pas à s’habiller car elle avait gardé ses vêtements en s’allongeant sur le sofa. Elle remarqua elle-même qu’elle ne pouvait rien faire sans se tromper. Au lieu de prendre une serviette, elle prenait le bougeoir. Elle essaya de se faire un chocolat, mais elle ne se rappelait plus comment on faisait. Au lieu d’entrer dans la cuisine, elle entrait dans la chambre et en voulant mettre ses belles bottines avec une tige gris perle, elle se rendit compte après avoir beaucoup tourné dans la maison à leur recherche qu’elle les avait aux pieds.

Elle déjeuna enfin avec du chocolat en tablette et de l’eau. Elle n’avait pas d’allumettes. Elle les avait jetées par la fenêtre en croyant jeter la boîte vide.

« Maintenant, pensait-elle, en se souvenant des faits divers qu’elle avait lus parfois dans La Correspondencia. Quand les voisins verront que les jours passent et que la porte ne s’ouvre pas, ils informeront la justice… Beaucoup de gens viendront, ils forceront la porte et ils me trouveront… là… étendue sur le sofa… blanche comme un linge… inerte. »

En se regardant dans le miroir, elle ajouta : « Je mettrai ma robe noire en soie… que je n’ai toujours pas étrennée. »

Huit heures, neuf heures !… Cette maudite horloge de l’université n’épargnait aucune heure… À dix heures, la suicidaire avait mis sa robe de soie noire, après s’être arrangé un peu les cheveux… bien qu’à y regarder de près, pourquoi ?…

« J’irai à la pharmacie de la calle Ancha… Non, plutôt celle de la calle del Pez. »

Doux Jésus !… Elle crut sauter en l’air de frayeur… La clochette de la porte avait sonné !… Ouvrir, ouvrir de suite. C’était don Francisco Bringas. Le grand Thiers n’était jamais venu ici et comme il était si bon, quand Amparo le vit, son cœur lui dit qu’il ne pouvait pas venir pour de mauvaises raisons. Ne pouvant réprimer sa joie, elle courut pour l’embrasser. Il lui semblait que des années s’étaient écoulées sans qu’elle ait vu un visage ami. Il se passait quelque chose de très important pour que don Francisco se permette de venir lui rendre visite.

— Ma fille, dit le saint homme en se laissant embrasser. Je soutiens que tout est calomnie… Si au début, la surprise m’a déconcerté, ensuite je me suis dit : « Mensonge, mensonge… » Il y a des choses si horribles qu’on ne peut pas les croire.

— On ne peut les croire, répéta Amparo, qui éprouvait à nouveau une grande tristesse.

— Et comme tu n’es pas retournée à la maison, je suis venu pour te dire que tu te dépêches de dire la vérité, de te disculper, de prouver ton innocence. Ah ! Ma fille, tu ne sais pas dans quel état est le pauvre Agustín !

Amparo resta comme morte… Avec un gémissement, elle prononça ces mots :

— Il le sait !…

— Oui… il croit… on lui a fait croire… Quel infâme racontar ! Et comme Rosalía est si crédule, comme elle est si innocente, elle t’accuse aussi, bien qu’elle t’excuse ; mais moi, je ne me rends pas, je ne crois rien, je rejette tout, absolument tout.

Il le disait en soulignant les mots dans l’air avec un doigt énergique. Comme la pécheresse remerciait cette indulgence obstinée !

— Oui, on pourrait étrangler Agustín avec un cheveu… Les uns et les autres lui ont rempli la tête de vent. Je crois que c’est Torres qui a transmis le ragot à Mompous et Mompous a dû aller le dire à mon cousin, comme s’il lui faisait une faveur. Je te jure que cela me rend furieux. Rosalía nie y avoir participé, et je la crois. Elle est incapable… Hier, Agustín est resté chez nous toute la journée… en insistant pour que Rosalía lui raconte tout… Elle ne pouvait rien dire contre toi… Au contraire, elle te défendait. Le pauvre fait peine à voir. Maintenant même, je reviens de chez lui, et si tu viens rapidement, si tu ne perds pas de temps, tu peux te libérer d’un grand supplice… Viens.

— Moi ! murmura Amparo comme idiote, en résistant à l’effort affectueux de Bringas qui voulait l’emmener en la tirant par le bras.

— Tu ne veux pas venir ?… Qu’allons-nous décider ? Tu vas permettre que l’on te calomnie ainsi… Et toi, sans rien faire, bien tranquille !

— Tranquille, non…

— Parce que c’est de la calomnie, de la calomnie !… s’exclama Thiers, en dardant ses regards sur elle, comme s’ils s’affinaient en traversant ses lunettes.

— Oui, de la calomnie… Je veux dire… non… il faut expliquer… il semble…

Amparito s’emmêlait dans ses explications.

— Tu viens ou non ? lui dit Bringas, pensif, en essayant de l’emmener par la force.

— Maintenant ? répliqua-t-elle, en prenant la couleur de la cire la plus blanche. Je dois aller à la pharmacie…

— C’est vrai, tu es malade… Ma fille, tu te guériras après… Je te trouve pâle… Il faut que tu fasses un effort. Quoi, ton déshonneur ne t’affecte pas ? Tu peux rester calme quand on dit de toi de telles horreurs ?…

— Oh ! non !… Si ce sont des horreurs, ce n’est pas la vérité.

— Alors, viens… Pour ton bien, pour mon cousin, je veux que tout cela s’éclaircisse. Si tu ne viens pas vite, peut-être que les choses vont se compliquer. Il y a de l’eau dans le gaz, ma fille chérie. Si tu ne viens pas rapidement, Agustín, qui est comme dément, se mettra à parler avec ton ennemie, et imagine comme elle lui remplira la tête de vent… Il est encore temps… Cours, viens vite. Agustín est chez lui. Je l’ai laissé dans un tel état d’abattement qu’on dirait un collégien qui a raté ses examens… Tu arrives… Tu te jettes à ses pieds, tu pleures, tu supplies qu’il t’écoute et qu’il ne fasse pas attention à la médisance, tu lui racontes ce qu’il y a, s’il y a quelque petite chose un peu hors de la normale, tout aurait pu arriver, c’est normal… Écoute-moi bien : parle-lui avec le cœur, dis-lui des choses tendres, bien senties, et ainsi tu te l’attacheras, tu le retiendras…

Amparo regardait son protecteur comme une personne qui n’a rien à opposer à ce qu’elle entend, ni pour, ni contre.

— Mais tu es devenue bête ? s’exclama-t-il avec impatience, en haussant la voix comme quand on parle à un sourd. Écoute, tant pis pour toi… Je t’ai dit que toi seule, tu peux lui faire reprendre ses esprits, en lui donnant des explications, s’il y en a, en lui montrant ta jolie figure pour qu’il soit ébloui… Si tu ne te décides pas, je ne sais pas ce qui va se passer. On lui a dit et Rosalía me jure que ce n’est pas elle… on lui a dit que doña Marcelina possède deux lettres de toi, adressées à je ne sais qui, et le voilà en train de rager de ne pouvoir les voir, pour avoir une preuve de ton… Je soutiens que c’est de la calomnie… Mais, hélas ! va savoir si cette sacrée bonne femme, qui ne t’aime pas du tout, ne lui fera pas voir noir ce qui est blanc.

Machinalement, Amparo dit ces mots :

— Il est allé voir doña Marcelina.

— Non, non, voyons, cria Bringas, croyant toujours avoir affaire à un sourd, mais il va y aller. Il a envoyé un message par Felipe ce matin, en demandant à quelle heure il pourrait voir cette dame, et elle lui a répondu qu’à midi… Il est déjà onze heures et quart. Mets ton châle et ne perds pas une minute. J’ai pris le petit déjeuner avec lui. Le pauvre n’a rien mangé…

Sans attendre plus de paroles, Bringas prit le voile et le châle qui étaient sur une chaise et les lui mit. Amparo, de plus en plus privée de volonté, de discernement et de résolution, laissait faire don Francisco. Il la prit par un bras, l’emmena vers la porte… Ils sortirent et fermèrent.

— Parce que c’est une bêtise, dit Bringas en descendant l’escalier, que tu t’effraies ainsi, quand peut-être avec un mot… Tu vas encore le trouver là-bas, si nous ne nous attardons pas… Tu sais : tu lui parles avec le cœur. S’il y a quelque chose, un petit problème ancien, la vérité, Amparo, la vérité, toujours et avant tout. Considère le caractère d’Agustín, sa rectitude, l’horreur qu’il a des intrigues. L’idée d’avoir été trompé le fait sortir de ses gonds. Il pardonnera une faute majeure avouée, plutôt qu’un petit délit caché. Fais bien attention, et sois courageuse, dépêche-toi…

La jeune fille écoutait tout cela comme on écoute le grondement d’une lointaine tempête. Elle marchait dans la rue comme un automate. Elle croyait que les passants participaient à sa peine, qui pour être excessive était proche de l’imbécillité.

— Plus vite, plus vite, disait Thiers, il est midi moins vingt. Nous allons prendre une voiture. Je te laisserai devant la porte. Je ne monte pas avec toi ; parce que pour cette entrevue délicate, il convient que vous soyez seuls tous les deux… Je vais à mon bureau.

Durant le bref trajet en voiture, il lui répéta les mêmes exhortations sans arrêt : « Attention, ma fille, attention… du sentiment et de la sincérité… Ne t’embrouille pas… ne te contredis pas. S’il y a quelque chose, assume. S’il n’y a rien, attaque les calomniateurs : ne les ménage pas, vas-y, fort. »

Ils arrivèrent à la calle del Arenal et tous les deux sortirent de la voiture. À la porte, Bringas ne crut pas nécessaire de l’admonester encore une fois, et quand il la vit monter, il s’en alla au ministère.

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