Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 7 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre VI

 

Caballero fit un pas vers la porte, mais à cet instant les deux jeunes enfants de Rosalía qui revenaient du collège entrèrent. Ils coururent pour embrasser leur maman et ensuite Amparo.

— Un bisou pour le cousin.

— Viens ici, ma jolie, dit Caballero qui adorait les enfants.

— Le goûter, maman, s’écrièrent-ils tous les deux à l’unisson.

— Le goûter, maman, répéta Caballero en les tenant par la main et en se dirigeant vers la salle à manger.

Isabelita, la tête couverte d’un foulard rouge, des chaussons brodés aux pieds, sautait en s’accrochant au bras d’Agustín. Le petit, enveloppé dans

une espèce de carrick 1 qui traînait par terre, la morve coulant du nez, et le visage rougi par le froid, marchait comme un vieillard, en imitant un boiteux ou un bossu. Mais soudain, il bondissait et il tirait tellement sur le bras de son oncle que ce dernier finissait par se plaindre.

— Du calme, mon petit, du calme.

Un instant plus tard, les deux Bringas du futur attaquaient avec furie un morceau de pain sec. Caballero s’assit à la table et les regardait, en extase, observant et enviant ce sublime appétit, cette joie qui jaillissait d’eux comme le puissant jet bruissant de la vasque d’une fontaine. Alfonsito, qui était allé le dimanche précédent avec son oncle au cirque Price, consacrait tout son temps libre à des acrobaties de funambule. Pris d’une furieuse envie d’être clown, il voulait imiter les brillants exercices qu’il avait vus. Sans quitter le carrick qui l’étouffait, il faisait de périlleuses cabrioles sur le dos des chaises.

— Mon petit, tu vas tomber… Ce garnement va se tuer un de ces jours… Si tu l’emmènes encore au cirque, tu vas voir, disait sa mère, en courant après lui.

Isabelita, assise sur les genoux de son oncle, tenant son pain de la main gauche, montrait avec la droite un gros livre graisseux où il y avait des décalcomanies.

La Pipaón de la Barca, dès qu’elle eut ôté le manteau, les pantalons et les chaussures d’Alfonsito pour qu’il n’abîme pas ses vêtements avec sa fureur acrobatique endiablée, retourna là où étaient sa fille et son cousin.

— Tu veux boire quelque chose, Agustín ? Tu veux un petit verre de

manzanilla 2 ?… C’est celle que tu nous as offerte, tu ne fais que boire ce qui t’appartient.

— Merci, je ne prends rien.

— J’espère que ce n’est pas par timidité…

Depuis l’autre côté de la table, la dame contempla en silence durant un long moment le joli groupe formé par le sauvage et l’enfant, et elle fut assaillie par un sentiment digne d’elle, produit des circonstances, qui était devenu habituel et comme primaire chez elle. C’était une affliction transformée en supplice qui tourmentait la bonne dame et qui se présentait à elle tous les jours à de nombreuses reprises. La voici :

« Si j’avais le pouvoir d’enlever à mon cousin dix ans et de les donner à ma fille… Quel mariage, mais quel mariage et quel parti ! Je l’organiserais envers et contre tout, et je dompterais ce Zoulou, car sous sa carapace, il cache le meilleur cœur du monde. Hélas, ma petite Isabelle, tu ne sais pas ce que tu perds d’être née dix ans trop tard… Si innocente sur ces genoux de sauvage sans comprendre ton malheur !… Si innocente, assise sur cette montagne d’or sans te rendre compte de ce que tu perds. Si tu étais née neuf mois après mon mariage avec Bringas, tu aurais déjà seize ans. Pauvre petite, il est déjà trop tard. Quand tu seras en âge de te marier, le pauvre Agustín sera déjà plié en deux… Dieu en fait de belles ! Ah, Bringas, Bringas !… Pourquoi notre fille n’est-elle pas née à l’automne 1851… Une rente de vingt mille, trente mille jolis douros !… Suffisamment pour être une des premières maisons de Madrid… J’en ai le vertige rien que d’y penser… Et maintenant ? Où iront ces sommes fabuleuses possédées par cette espèce de barbare ? »

Cette pensée était si énergique, si vivante que l’ambitieuse dame la voyait devant elle comme si elle avait pris une consistance et une forme corporelles. Le soir tombait et la salle à manger était plongée dans l’obscurité. Les pensées voletaient dans les hauteurs de la sombre pièce en se cognant contre les murs comme une chauve-souris désorientée qui ne sait pas trouver la sortie. La de Pipaón ne voyait déjà plus le groupe à cause de l’obscurité croissante. Elle entendait seulement les baisers que Caballero donnait à l’enfant, et les rires et petits cris qu’elle poussait quand le sauvage lui mordillait le cou et les joues.

Une autre pensée, différente de la précédente, mais en quelque sorte parente, surgissait dans le cerveau de l’épouse de Bringas, sans se manifester à l’extérieur sauf par un très léger froncement de sourcils et par l’indispensable dilatation des narines. Cette pensée était si profondément tapie dans les cellules les plus reculées de son cerveau que Rosalía même ne s’en rendait pas compte clairement. La voici, extraite avec la pointe d’un scalpel, plus subtil qu’une pensée, comme si on extrayait du coin de l’œil un grain de sable par le seul pouvoir chirurgical du regard.

« Si, par la volonté du Seigneur tout-puissant, Bringas venait à disparaître… et rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule, parce que c’est mon époux chéri… Mais supposons que Dieu veuille rappeler à lui cet ange… j’éprouverais un immense chagrin ; ma peine serait si grande, mais si grande, qu’il n’y a pas de mots pour la décrire… Mais, au bout d’un an et demi, ou deux ans, je me marierais avec cette bête. Je le dégrossirais, je l’affinerais et ainsi mes enfants, les enfants de Bringas, auraient une position élevée, et je crois, oui… je le dis en toute bonne foi et sincérité, je crois que leur père me bénirait du haut des cieux. »

— De la lumière, de la lumière, cria soudain une voix puissante.

C’était Bringas, qui revenait de sa promenade du soir. Toutes les après-midi, en sortant de son bureau, il allait au ministère des Finances, où il rencontrait don Ramón Pez et le secrétaire général du Trésor. Tous les trois

faisaient un tour par la Castellana et le Retiro 3 et ils rentraient à leurs domiciles respectifs vers six heures ou six heures et demie.

— Holà ! tu es là ? demanda don Francisco en se cognant contre Caballero.

— Tu sais que nous allons au théâtre ce soir ? Agustín nous a apporté des fauteuils d’orchestre.

— Je le regrette, dit Bringas, je pensais travailler ce soir… Ah ! heureusement que l’on apporte de la lumière… Regarde quelles jolies charnières j’ai achetées pour réparer le coffret de la marquise de Tellería. Il sera comme neuf… Mais écoute : si nous allons au théâtre, il faut manger de bonne heure. Il est déjà sept heures moins le quart.

Rosalía, occupée à faire activer le repas, partit à la recherche d’Amparo, et, avec cette gentillesse qui débordait d’elle dès qu’elle se préparait à se pomponner pour sortir, elle lui dit :

— Ma petite, arrête de travailler… Pose cette lumière dans mon cabinet, je vais commencer à m’arranger, et fais un tour dans la cuisine pour voir si cette calamité de Prudencia a préparé le repas… Le mieux serait que tu mettes la table toi-même… Quelle robe penses-tu que je doive porter ?

— Mettez celle de couleur caramel.

— Oui, c’est cela, celle de couleur caramel.

Amparo partit pour la cuisine.

— De la lumière dans ma chambre, répéta Bringas.

Son jeune fils, qui était en train d’étudier dans sa chambre avec Joaquinito Pez, demanda aussi de la lumière. Pour qu’un fils si appliqué ne restât pas dans l’obscurité, don Francisco renonça à éclairer sa chambre et dit avec une paternelle abnégation :

— Je m’habillerai dans le noir. Agustín, pourquoi ne restes-tu pas dîner avec nous ? Nous serons plus nombreux à manger et nous mangerons moins.

Rosalía, qui passait à ce moment avec un grand broc pour aller chercher de l’eau à la cuisine, lui donna un coup discret sur le bras. Bringas comprit bien ce message dissimulé qui voulait dire : « Mon Dieu, n’invite pas aujourd’hui. »

— Messieurs, dit Amparo en souriant, poussez-vous, je vais mettre la table.

Et pendant qu’elle mettait la nappe, Caballero répondait machinalement :

— Aujourd’hui je ne peux pas. Je resterai un autre jour.

À ce moment, on entendait dans la salle à manger un léger murmure de discours provenant de la pièce contiguë où étaient enfermés le fils studieux de Bringas et le rejeton non moins vif de Pez. Tous les deux avaient commencé des études de droit, et ils s’entraînaient au pugilat de l’éloquence, éperonnés dès leur plus jeune âge par la petite ambition purement espagnole de devenir des notabilités du prétoire ou du parlement. Paquito Bringas ne connaissait rien à la grammaire, l’arithmétique ou la géométrie. Un jour, en parlant avec son oncle Agustín, il se laissa aller à dire que le Mexique était limitrophe avec la Patagonie et que les Canaries étaient dans la mer des Antilles. Et pourtant cette lumière écrivait des mémoires sur la « question sociale » qui faisaient l’admiration de ses jeunes amis. Cet enfant se sentait des ailes parlementaires et comme Joaquinito Pez ne le lui cédait en rien, tous les deux pensèrent s’exercer dans l’art oratoire, raison pour laquelle ils installèrent une académie infantile dans la chambre du premier, comme ils auraient pu monter une crèche de Noël ou un autel miniature. Ils passaient des heures à pérorer l’après-midi et tandis que l’un jouait les orateurs, le second faisait le rôle du public et du président. Parfois d’autres amis participaient à leur jeu, le fils de Cimarra, celui de Tellería, et les rôles étaient alors mieux répartis. Ce n’était plus le même qui applaudissait et sonnait la cloche.

Agustín et don Francisco s’approchèrent de leur porte et entendirent de la bouche même de Joaquín ces emphatiques paroles : « Messieurs, tournons le regard vers Rome, c’est notre regard qu’il faut tourner vers Rome, et que verrons-nous ? Nous verrons consacrées pour la première fois la propriété et les libertés individuelles… »

— Ces enfants d’aujourd’hui sont diaboliques… dit le père sans cacher son contentement. À quinze ans ils en savent plus que nous les vieux… Et pour ce qui est de celui-là, il fera une belle carrière. Pez m’a promis que dès que mon fils aura sa licence, il lui trouvera un petit poste, comme à un adulte… Il lui suffit de s’exercer encore un peu et il parlera mieux que beaucoup de députés…

— On a l’impression, observa Agustín, que ces maudits gamins ont été mis au monde par la déesse, la fée, ou la sorcière des moulins à paroles.

— Et sur la façon de les éduquer, mon cher, fit remarquer Bringas en se frottant les mains, je ne suis pas d’accord avec toi. Les envoyer, comme tu me l’as dit tant de fois, dans une maison de Buenos Aires ou de Veracruz avec de bonnes recommandations serait nuire à leur brillant avenir bureaucratique et politique… Allons, les enfants ! (Ouvrant la porte de la chambre) La petite séance est levée. Donnez-moi cette lumière…

Joaquinito – sortant de la chambre avec une pile de livres sous le bras – prit congé de don Francisco et l’aîné de Bringas donna la lumière à son père qui se dirigea vers son bureau. Ce dernier avait une sorte de petite chambre qui lui servait d’atelier et de garde-robe. Il avait là ses outils, son lavabo et ses vêtements.

— Viens par ici, Agustín, dit-il, la lumière à la main, avançant d’un pas grave vers sa chambre.

Don Francisco, le visage bien éclairé, identique à celui d’une des plus illustres personnalités de ce siècle, ressemblait au phare de l’histoire répandant ses lumières sur les événements. Dès qu’ils furent entrés, Thiers

posa son quinquet 4 fumeux sur la table et dit à son cousin :

— Paquito sera un fonctionnaire intelligent, et ensuite, seul Dieu sait quoi. Pour le moment, ce qui me préoccupe le plus, c’est l’éducation d’Isabelita qui sera dans quelques années une femme. Il faut lui donner un professeur de piano… de français. La musique et les langues sont indispensables dans la bonne société.

Caballero devait avoir la tête ailleurs, parce qu’il ne répondit rien.

Entre-temps Rosalía réclamait l’aide d’Amparo pour la seconder dans les préparatifs de sa toilette, puis l’envoyait dans la cuisine pour que le repas soit prêt à l’heure. Comme elle ne pouvait se couper en deux, la jeune fille remplissait avec difficulté des obligations si variées. La maîtresse, après s’être arrangé les cheveux, s’était frotté le cou et les épaules avec une serviette mouillée, et commença à maquiller soigneusement son visage qui, il est vrai, n’avait pas besoin de grand-chose pour être beau.

— Mon Dieu, ma fille, va voir un peu là-bas… Non, donne-moi vite ce ruban bleu… Va, cours. Ils peuvent déjà servir la soupe. Tu mangeras avec nous, ensuite tu coucheras les enfants et tu partiras.

Peu après, Prudencia posait la soupière fumante sur la table de la salle à manger, et les petits hurlaient dans toute la maison, réclamant à manger. Ils furent les premiers à s’asseoir, s’agitant beaucoup. Don Francisco arriva ensuite déjà impeccablement habillé, mais avec son gilet de la maison au lieu de la redingote. Paquito le suivit, lisant un mauvais bouquin, et enfin Rosalía.

— Comme tu es belle, maman !

— Silence… ou vous allez recevoir une fessée.

— Comme tu es bien blanche, maman !… et toute belle !

Et il était vrai que Rosalía, bien arrangée et pomponnée, était très différente de ce qu’elle était tous les jours en négligé, occupée aux travaux domestiques, parfois revêtue d’une blouse abîmée, en lambeaux, parfois chaussée de vieilles bottines de Bringas, presque toujours sans corset et comme coiffée par le chat de la maison. Mais les soirs de représentations, elle se transformait avec un peu d’eau, pas trop, aidée du contenu de quelques flacons de son cabinet de toilette, et avec les ornements et les parures qu’elle savait disposer artistiquement sur son avenante personne. Elle avait en de telles occasions la peau plus blanche, les yeux quelque peu langoureux, et elle montrait un beau cou charnu. Durement serré dans un bon corset, son corps habituellement flasque et avachi se transformait également, acquérant une raideur de mannequin qui la mettait au supplice pendant quelques heures, mais un supplice délicieux, si on peut s’exprimer ainsi. Elle apparut dans la salle à manger couverte d’un peignoir semblable à un surplis, et il ne lui manquait plus que la robe couleur caramel pour égaler les duchesses.

— Nous allons être en retard ? dit-elle, en servant précipitamment les maigres rations de ses enfants et d’Amparo.

— Je crois que nous arriverons au milieu du premier acte. On joue Dar

Tiempo al Tiempo 5.

— De Pipaón de la Barca, je veux dire de Calderón. Où ai-je la tête ! Vite, vite !… Mangez rapidement… Et Agustín ?

— Il est parti… Nous étions en train de parler de trouver un professeur de piano pour la petite, quand tout à coup, sans me regarder, il m’a dit : « J’achèterai le piano de ta fille, et je paierai les leçons. » Et sans dire bonsoir, il est sorti comme une flèche. Je crois qu’Agustín n’a pas toute sa tête.

Le repas mal préparé était peu abondant ; on l’avala à la hâte et sans plaisir. Avant de le finir, Rosalía se leva pour les derniers préparatifs, et Amparo qui n’avait presque rien mangé courut après elle. La dame ne cessait de se regarder dans le miroir de sa coiffeuse, maniant avec une nerveuse prestesse la houppe à poudrer. Ensuite elle revêtit sa robe, et une fois cette délicate opération terminée, il restait toujours l’épilogue des épingles et des rubans qui était interminable.

— Maintenant, dit-elle à la parasite, tu couches les enfants et tu rentres chez toi. Ne te mets pas en retard… Ah ! Demain tu m’apportes deux

poignées de galons rouges et tu n’oublies pas le 6 cold cream de chez Trasviña… Tu m’apportes aussi pour quatre sous de racines de lys et ensuite tu passes chez le volailler et tu m’achètes une demi-douzaine d’œufs… Voilà, c’est tout.

Les enfants continuaient dans la salle à manger.

— Qu’est-ce que c’est que ce bruit, Paco, dis-leur que je vais venir… Voyons le manteau, les gants, l’éventail. Bringas, tu es habillé ?

— Je suis bientôt prêt, dit le père de famille qui venait d’enfiler son pardessus couleur café au lait… On aura besoin du parapluie ? On l’emporte au cas où.

— Allons, allons ! Il se fait tard ! On oublie quelque chose ?

Et une fois sur le pas de la porte, elle revenait, affairée.

— Mon Dieu ! J’oubliais les jumelles… Allons… Au revoir, au revoir…

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