Les Romans de l’interdit
Chapitre XXXIII
Golfín se faisait une idée bien éloignée de ces jérémiades sur la situation sociale et sur la fortune de M. et Mme Bringas. Il avait souvent aperçu l’heureux couple au théâtre, sur les promenades et autres lieux publics. Il les avait toujours trouvés bien habillés tous les deux. En outre, il avait vu Rosalía se promener en voiture sur la Castellana en compagnie de la marquise de Tellería, de Mme de Fúcar ou de Mme de Santa Barbara. Il croyait même l’avoir rencontrée dans une réunion distinguée, où elle rivalisait d’élégance et de morgue avec des personnes de haut rang. Aussi supposait-il, à en juger par ces signes extérieurs, que don Francisco avait de gros revenus ou que, du moins, il appartenait à cette catégorie de fonctionnaires qui savent tirer de la politique un profit que d’autres gens cherchent en vain dans un dur et aride labeur. En cela, Golfín se montrait un tantinet naïf. Il révélait son ignorance du monde. Comme il avait passé à l’étranger le plus clair de sa vie, il connaissait mal les coutumes espagnoles et cette façon de vivre spécifiquement madrilène qu’ailleurs on appellerait mystères, mais qui, dans cette capitale, n’a rien de mystérieux pour personne.
Au fur et à mesure que Bringas entrait en convalescence, sa femme remarquait que les élans de tendresse conjugale qui emportaient si vivement son mari aux jours lugubres de sa maladie allaient en s’affaiblissant. Elle observait que cette hypertrophie sentimentale s’accordait mal avec l’espoir de guérir et que, chaque fois que cet espoir prenait le pas sur le découragement, l’enfant radoteur, pleurnicheur et peloteur retrouvait le fond dominateur de son véritable caractère. Il va sans dire que la fameuse phrase « Tu seras la maîtresse de la maison et moi, ton esclave » ne fut que parole en l’air, simagrée de malade qui divague. Dès qu’il cessa de souffrir et qu’il put rester seul, malgré sa cécité, dans son fauteuil de Gasparini, le bonhomme eut une démangeaison de tout contrôler et de tout décider dans la maison… Pour ne pas l’entendre, Rosalía le laissait en compagnie de Paquito ou d’Isabelita et, prétextant des occupations, elle s’enfermait presque toute la journée dans le Camón où Emilia avait recommencé à œuvrer depuis peu au milieu d’un océan d’étoffes et de rubans dont les flots déchaînés arrivaient jusqu’à la porte.
Mais notre économiste, impatient de montrer à chaque instant son autorité, la faisait venir en sa présence et alors, avec des gestes de juge inexorable à défaut de regards comminatoires, il manifestait publiquement (devant Torres ou un autre des amis qui ne manquaient pas de se trouver là) sa souveraineté domestique…
— Je sens une odeur qui me dit qu’on prépare des sucreries. Qu’est-ce que c’est ? Isabelita m’a appris qu’on avait apporté un gros paquet de provisions ce matin. Pourquoi ne m’a-t-on pas mis au courant ?
Rosalía répondait maladroitement que M. Pez était leur invité ce jour-là et qu’on ne pouvait traiter un tel hôte comme Candidita à qui on donnait la moitié d’une brioche et deux figues sèches en guise de dessert…
— Oui… Mais tu dois avoir mis à chauffer une arrobe de cannelle… La maison empeste… Si j’étais en bonne santé, les choses se passeraient autrement. Tu as dû préparer de la crème pour un régiment. Tu ne penses à rien. Tu aurais demandé au cuisinier comment on fait ceci ou cela, et il te l’aurait envoyé tout prêt… Autre chose : à quoi rime ce bruit de ciseaux que j’ai entendu toute la journée ? Je voudrais voir ça de près. Que vient trafiquer ici cette bonne à rien d’Emilia ?… Il s’agit encore de robes pour la marquise ? C’est un peu exagéré d’installer chez nous un atelier de couture pour sa seigneurie !… Autre chose : quels sont les vêtements que tu as fait faire aux enfants et qui attiraient l’attention hier sur la plaza de Oriente ?
— Qui attiraient l’attention ?
— Oui, qui attiraient l’attention… parce que les enfants étaient bien habillés !… Que ce soit pour cela, passe encore… Mais Golfín m’a dit ce matin : « Hier, j’ai vu vos enfants au Prado. Ils étaient d’une élégance !… » Tu as bien entendu ? Ils étaient d’une élégance !… Tu peux me croire, ma fille. Ce petit mot m’est resté sur l’estomac… Que va penser de nous ce bon monsieur, après avoir vu nos enfants pomponnés comme des gosses de riches ? Sûrement quelque folie… Je me suis un peu douté de ça hier, quand j’ai enlevé mon bandeau et que j’ai vu que notre fille portait des bas rouges qui semblaient très fins… D’où les a-t-elle sortis ?… Et puisqu’elle les a, pourquoi ne les enlève-t-elle pas en rentrant à la maison ?… Qu’est-ce qui se passe ici ?… Il faudra que je m’en occupe sérieusement, quand j’y verrai plus clair et que mes pauvres yeux me feront moins mal… Dieu fasse que ce soit bientôt !
Comme on peut le supposer, Rosalía perdait la tête avec toutes ces calembredaines. Elle essayait d’apaiser son mari en lui fournissant de subtiles explications. Mais, en dépit de son ingéniosité, elle n’arrivait pas à ses fins. Le bon économiste était trop perspicace, et son savoir en matière domestique tenait du prodige… Quand elle était seule, la dame soulageait son cœur meurtri en marmottant quelques phrases pleines de colère et de rancœur : « Maudit mesquin, quand pourrai-je te montrer que tu ne mérites pas une femme comme moi ? Tu ne comprendras donc jamais que je dois te coûter un peu plus qu’une gouvernante ? Tu ne comprends pas ça, grand sot, gros imbécile, vieux gaga ? Eh bien, je te le ferai comprendre ! »
Elle élaborait des plans d’émancipation graduelle. Elle étudiait les mots par lesquels elle devait manifester sa ferme intention d’en finir avec ce stupide et ridicule esclavage. Mais elle perdait tout courage, quand elle pensait à la honte qui la couvrirait si le grand sot venait à s’apercevoir qu’elle avait exploré le double fond de la cassette au trésor… Juste ciel ! Dans quel état se mettrait-il !… Elle avait commis une grave faute en prélevant cette part de la fortune conjugale. Même si elle estimait que cet argent lui appartenait bel et bien, elle n’aurait pas dû le prendre sans le consentement de ce rat de Bringas… Mais elle avait fait une erreur encore plus grave en croyant qu’avec un homme de cette espèce on pouvait se permettre de telles plaisanteries. Les excuses qu’elle jugeait si valables quand elle était passée à l’action lui paraissaient soudain aussi vaines que déraisonnables. Les mobiles auxquels elle avait obéi lui semblaient dénués de fondement. Sa conscience ne le lui montrait que trop clairement… Non, Rosalía ne pouvait pas attendre tranquillement que son mari découvrît cela. L’angoisse l’envahissait à cette seule idée. Il fallait absolument remettre à sa place la maudite somme, six mille réaux, puisqu’elle en avait pris cinq mille pour les prêter à Milagros et mille pour dégager les candélabres et acheter quelques bricoles.
La nécessité de cette restitution s’imposait si fort à son esprit qu’elle ne pensait plus qu’à cela. Rosalía comptait sur la valeur du billet à ordre et sur la parole de la marquise. Celle-ci la rassura le 22 en lui disant :
— Tout est arrangé. Vous pouvez dormir tranquille.
Mais, en attendant, Rosalía faisait son purgatoire. Elle craignait à chaque instant une catastrophe. Elle élaborait toutes sortes de ruses et de trames pour tenter de l’éviter. Le grand sot avait gardé jusqu’alors la bonne habitude de donner les clés de la cassette à sa femme pour tirer l’argent. Mais voilà qu’un soir il eut la fantaisie de revenir aux vieilles coutumes ! Il s’empara de la funeste boîte, l’ouvrit, commença à manier son contenu… Ah ! mon Dieu, quelle émotion, quel moment désagréable ! La Pipaón passait par toutes les couleurs. Elle était comme paralysée. La peur l’empêchait de prendre une décision…
— Toi alors !… Qu’est-ce que tu trafiques encore ?… Il ne faut pas prendre au sérieux ce que dit don Teodoro… Ah ! quel homme !… Donne-moi vite cette boîte…
— Ôte-toi de là, fléau vivant ! s’écria Bringas en défendant son trésor d’un geste énergique.
Il compta les pièces d’or une à une. Il palpa les deux monnaies les plus grosses, la vieille montre qui avait appartenu à son père, une chaîne et un médaillon très anciens… Comme rien ne manquait, il n’y avait pas danger tant que le double fond n’était pas soulevé… Rosalía avait envie de crier : « Au feu ! La maison brûle ! » ou quelque autre énormité du même genre. Mais elle n’osa pas, à cause de la présence de Paquito. Les mains agiles du mesquin caressaient maintenant la partie par laquelle on soulevait le double fond… Rosalía invoqua tous les saints du paradis, toutes les Vierges et la sainte Trinité. Il paraît même qu’elle fit un vœu à sainte Rita si elle la tirait de ce mauvais pas… Mais juste à l’instant où il introduisait son ongle dans l’encoche, Bringas, comme par miracle, changea d’intention… Il retira ses doigts et ferma la boîte. Ouf ! Rosalía respira et se sentit revivre. Tout avait eu lieu en un clin d’œil… Don Francisco n’avait sans doute pas imaginé la possibilité d’un prélèvement. Bien qu’il eût l’habitude de compter ses billets pour le plaisir, cette fois il ne le fit pas, Dieu seul sait pourquoi. Peut-être que toutes les invocations de la dame avaient trouvé bon accueil auprès des saints et qu’un ange avait soufflé à son mari l’idée de remettre à plus tard la vérification de ses économies.
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