Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 2 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Tormento

Traduit par Sadi Lakhdari

OceanofPDF.com

Chapitre premier

 

Angle de la rue du couvent des Descalzas. Deux hommes enveloppés dans une cape entrent en scène de chaque côté et se cognent l’un contre l’autre. Il fait nuit.

HOMME N o 1 (le visage caché par un pan de sa cape) : Espèce de brute ! HOMME N o 2 (le visage également caché) : Brute vous-même ! HOMME N o 1 : Vous ne voyez pas où vous mettez les pieds ? HOMME No 2 : Et vous, vous êtes aveugle ? Un peu plus et vous me renversiez.

HOMME N o 1 : Je suis mon chemin. HOMME N o 2 : Et moi le mien.

HOMME N o 1 : Allez au diable ! (Il poursuit son chemin par la droite) HOMME N o 2 : Quel abruti !

HOMME No 1 : Si je t’attrape, mon petit gars !… (Il s’arrête d’un air menaçant)… je vais t’apprendre à parler aux grandes personnes. (Il observe attentivement le deuxième homme) Mais je connais cette tête. Palsambleu ! Est-ce toi ?…

HOMME N o 2 : Mais je vous connais. Ce visage, si ce n’est celui du démon, c’est celui de José Ido del Sagrario.

HOMME N o 1 : Mon très cher Felipe ! (Laissant tomber le pan de sa cape et ouvrant les bras) Qui aurait pu te reconnaître si bien camouflé ? C’est

Aristote 1 en personne. Embrasse-moi encore une fois… encore ! ARISTOTE : Quelle rencontre ! Croyez-moi, don José : je me réjouis de vous voir plus que si j’avais trouvé une bourse pleine d’or ! IDO DEL SAGRARIO : Mais où te caches-tu ? Qu’en est-il de ta vie ? ARISTOTE : C’est une longue histoire. Mais, et la vôtre ? IDO DEL SAGRARIO : Oh ! Laisse-moi reprendre mon souffle. Tu es pressé ? ARISTOTE : Non, pas vraiment.

IDO DEL SAGRARIO : Bon, eh bien, allons tailler une bavette. La nuit est fraîche et il n’est pas question que nous fassions salon sur cette vilaine petite place abandonnée des dieux. Allons au café de Lépante qui n’est pas loin. Je t’invite.

ARISTOTE : Non, c’est moi qui invite. IDO DEL SAGRARIO : Eh, eh ! Il semble que l’on soit en fonds. ARISTOTE : C’est exact… Et vous, comment allez-vous ? IDO DEL SAGRARIO : Moi ? Franchement, naturellement, si je te dis que maintenant je n’ai jamais été en meilleure posture, tu ne me croirais pas. ARISTOTE : Bien, señor de Ido. J’ai demandé à plusieurs reprises de vos nouvelles, et comme personne ne m’a renseigné, je me suis dit : « Qu’est devenu ce brave homme ? » (Ils entrent dans le café de Lépante, un triste établissement, pauvre et délabré, qui a désormais disparu de la petite plaza de Santo Domingo, sans laisser de trace ni aucun souvenir de ses gloires passées. Ils s’installent à une table et commandent un café et une liqueur.) IDO DEL SAGRARIO (d’un air solennel, posant ses coudes sur la table comme s’il ne savait pas où les mettre) : Nous sommes si désireux tous les deux de raconter nos malheurs et de laisser libre cours au récit de nos aventures et de nos joies que je ne sais pas si je vais me lancer le premier ou te laisser commencer.

ARISTOTE (il enlève sa cape et la pose bien pliée sur la banquette d’à côté) : Comme vous voudrez.

IDO DEL SAGRARIO : Je vois que tu as une belle cape… et une cravate avec une épingle, digne d’un dandy… et des vêtements très corrects… Mon garçon, tu t’es trouvé un oncle d’Amérique ?

ARISTOTE : C’est que, en un mot, je suis maintenant au service du meilleur maître du monde. Il n’y en a pas d’autre comparable sur la surface de la Terre.

IDO DEL SAGRARIO : Bien, bravo ! Applaudissons ce modèle de maître. Mais est-il aussi désordonné que ce don Alejandro Miquis ? ARISTOTE : C’est tout le contraire. IDO DEL SAGRARIO : Étudiant ?

ARISTOTE (avec orgueil) : Capitaliste ! IDO DEL SAGRARIO : Mon garçon… Tu me laisses sans voix. Il est très riche ? ARISTOTE : Ce qu’il a… (Joignant le geste à la parole) est incommensurable.

IDO DEL SAGRARIO : Il ne manquait plus que ça ! Ne t’avais-je pas dit que Dieu se souviendrait un jour de toi ? Et maintenant, franchement, comment me trouves-tu ?

ARISTOTE (sans dissimuler son envie de rire) : Eh bien, je vous trouve… IDO DEL SAGRARIO (la mine réjouie, laissant échapper de sa lèvre inférieure des fils de bave transparente) : Dis-le, mon petit gars, dis-le. ARISTOTE : Eh bien, je vous trouve… gros. IDO DEL SAGRARIO (empli d’une ineffable joie) : Oui, oui. D’autres me l’ont dit aussi. Nicanora affirme que je grossis de deux livres par mois. C’est que l’heureuse transformation de mon métier, de ma carrière, de mon art de vivre doit se traduire sur ces misérables chairs. Je ne suis plus dompteur de potaches. Je ne me consacre plus à transformer les ânes en hommes, ce qui revient à fabriquer des ingrats. Tu sais que je pensais abandonner ce misérable travail pour un autre plus honorable et plus lucratif. Un auteur de romans-feuilletons m’a engagé comme secrétaire. Il dictait, j’écrivais. Ma main était plus rapide que l’éclair. Très satisfait… À chaque livraison, il me

donnait une once 2. Il tombe malade, et il me dit : « Ido, finis ce chapitre. » Je prends ma plume et vlan ! Je le finis et j’enchaîne avec un autre, puis un autre. Mon petit, moi-même je n’en revenais pas. Mon chef me dit : « Ido, tu es mon collaborateur… » Nous avons commencé trois romans à la fois. Il dictait le début et ensuite je reprenais le fil et les chapitres se succédaient l’un après l’autre. Tu sais, du style Philippe II, hommes masqués, alguazils, cavaliers flamands et de belles dames, mon petit, plus fragiles que le verre et plus ardentes que l’étoupe ; l’Escorial, l’Alcázar de Madrid, des Juifs, des Arabes, des Morisques, des renégats, et le fameux Antonio Pérez, orfèvre en intrigues, et la princesse d’Éboli qui voit plus d’un seul œil qu’avec quatre ; le cardinal Granvela, l’Inquisition, le prince don Carlos ; beaucoup de jupons, beaucoup d’habits de moine, et que je te jette de grosses bourses pleines d’or pour le moindre service ; des souterrains, des bonnes sœurs à la cuisse légère, des intrigues et des embrouilles, des enfants naturels en veux-

tu en voilà, mon cher don Felipe 3, couvert d’onguents… Enfin, mon garçon, les feuilles sortent les unes après les autres… On partage les gains, moitié pour lui et moitié pour moi… Une cape neuve, des enfants bien nourris, ma Nicanora bien soignée… (Il s’arrête à court d’haleine) Moi rassasié et très satisfait, travaillant plus qu’un évêque et touchant force thunes.

ARISTOTE : Quel beau métier !

IDO DEL SAGRARIO (reprenant son souffle) : Ne te fais pas d’illusions, on a besoin de jugeote, parce que c’est un sacré sac d’embrouilles que nous manions. L’éditeur me dit : « Ido, imagination volcanique : trois têtes en une. » Et c’est la vérité. Quand je me couche, je sens dans mon cerveau des crépitements, comme ceux d’un chaudron sur le feu. Et dans la rue, quand je sors pour me distraire, je pense à mes scènes et à mes personnages. Toutes les églises sont des Escorials, les concierges des argousins, et les capes des mantelets. Quand je me mets en colère, je sors des « Pardieu » sans savoir ce que je dis, et au lieu de « Sapristi », je lâche des « Palsambleu ». Tout d’un coup j’appelle ma Nicanora doña Sol ou doña Mencía. Je me couche tard, je me réveille en riant, et je me dis : « Je sais, je sais bien ce que va devenir celui qui est tombé dans un piège. » (Avec une exaltation qui inquiète Felipe) Parce qu’il faut que tu saches, mon jeune ami, qu’il y a un souterrain très long creusé par les Arabes qui relie la casa de Platero (Demeure d’Antonio Pérez) avec le couvent des Carmélites

chaussées de la Très Sainte Passion de Pinto 4. ARISTOTE : Eh bien, elle est bien longue celle-là ! (Dissimulant son rire) Quelles histoires ! Dans quelles intrigues vous vous êtes fourré ! Mais le plus important, c’est de gagner de l’argent.

IDO DEL SAGRARIO : Le pèze. Autant que je veux. En ce moment je reçois

huit douros 5 par livraison. J’expédie en deux jours mon ouvrage. Bientôt je travaillerai à mon propre compte, dès que nous aurons liquidé la nouvelle tâche qu’on nous a commandée. L’éditeur est un homme qui connaît son travail, et il nous dit : « Je veux une œuvre bien sentimentale qui fasse pleurer dans les chaumières et qui soit remplie de morale. » J’entends ces paroles et aussitôt je sens mon cerveau entrer en ébullition. Mon ami me consulte… Je lui réponds en lui lisant le premier chapitre que j’ai rédigé la veille au soir chez moi… L’homme s’enthousiasme ! Franchement, c’est bien. J’imagine que farfouillant dans des ruines, je déniche un coffret. Je l’ouvre avec précaution. Et qu’est-ce que je découvre, d’après toi ? Un manuscrit. Je le lis. De quoi parle-t-il ? D’une histoire très tendre, des Mémoires, un journal. Parce que… ou ça phosphore ou pas… Je mets les deux en chantier et nous avons déjà quatorze livraisons et ça ne finira que lorsque l’éditeur nous dira : « Halte ! On coupe ! » (Vidant son verre de cognac) Franchement cet alcool redonne vie.

ARISTOTE (il regarde l’horloge du café) : Il est un peu tard, et bien que mon maître soit très bon, je ne veux pas qu’il me gronde si je reste à ne rien faire, alors que je suis censé délivrer un message. IDO DEL SAGRARIO (très excité et sans faire attention à ce que dit Felipe) : Comme je te l’ai dit, j’ai mis dans cette œuvre deux jolies jeunes filles, pauvres, bien entendu, très pauvres, et qui manquent plus d’argent que le dernier jour du mois… Mais elles sont plus honnêtes que l’agneau pascal. C’est ça, c’est ça la morale, parce que ces poulettes orphelines, assiégées par tant de libidineux, résistent vaillamment, et sont si farouches avec tous ceux qui leur parlent de pécher qu’elles servent d’exemple aux jeunes filles d’aujourd’hui. Mes héroïnes ont les doigts usés à force de coudre et plus elles sont tenaillées par la faim, plus elles se retranchent dans leur vertu. On pourrait manger sur le sol de leur chambrette. On y trouve des fleurs naturelles et artificielles, parce que l’une d’entre elles arrose les pots d’œillets de poète et l’autre se consacre à la fabrication de fleurs en tissu. Le matin quand elles ouvrent la fenêtre qui donne sur le toit… Je vais te le lire… « C’était une belle matinée du mois de mai. Il semblait que la nature… » (Il se met à délirer) À ce moment on frappe à la porte, c’est un laquais qui apporte une lettre pleine de billets de banque. Les deux jolies petites deviennent furieuses. Elles écrivent au marquis sur du papier parfumé et, résultat : elles préfèrent la palme du martyre à l’argent. Ah ! J’oubliais de te dire qu’il y a une duchesse plus mauvaise que la gale, qui veut leur perte, jalouse de leur beauté… Il y a aussi un banquier sans scrupule. Il croit que tout s’arrange avec des poignées de billets. Patatras ! Mais je m’inspire de la réalité. Où trouve-t-on l’honnêteté ? Chez le pauvre, l’ouvrier, le mendiant. Où se trouve la friponnerie ? Chez le riche, le noble, le ministre, le général, le courtisan… Les uns travaillent, les autres dépensent. Les uns paient, les autres sucent le sang. Nous pleurons, ils

tètent 6. Il faut que le monde… Mais que fais-tu, Felipe ? Tu dors ? ARISTOTE (il se réveille et s’étire) : Pardonnez-moi, cher don José. Ce n’est pas par manque de respect : c’est qu’avec le peu que j’ai bu de cette maudite eau-de-vie, j’ai l’impression que ma tête s’est remplie de cailloux. IDO DEL SAGRARIO (en proie à une agitation fébrile croissante, qui rompt la dernière digue contenant sa loquacité) : Mais c’est ce qui redonne vie… avec cette chaleur qui court dans mes veines, j’ai de l’inspiration pour toute la nuit. Maintenant, je rentre chez moi et d’un coup je remplis soixante feuillets… ! (Bondissant sur sa chaise) Tu es un vrai éteignoir. Bois davantage…

ARISTOTE (il se frotte les yeux) : Il n’en est pas question. Je tomberais dans la rue. Allons-nous-en, don José.

IDO DEL SAGRARIO : Attends, mon gars. Ne sois pas si susceptible. Tu es si pressé ?

ARISTOTE (il met la main à la poche de son gilet) : Je dois porter cette lettre. IDO DEL SAGRARIO : À qui ?

ARISTOTE : À deux jeunes filles qui vivent seules. IDO DEL SAGRARIO (ébahi) : Felipe… À deux petites, jolies, seules, honnêtes ! Sans doute la lettre est-elle pleine d’argent. Ton maître est banquier, un fripon qui veut les déshonorer.

ARISTOTE : Doucement… Vous avez trop bu. IDO DEL SAGRARIO : Tu vois, tu vois ? (Ses yeux sont exorbités) Tu vois comment la réalité dépasse la fiction ?… Des jeunes filles orphelines, appétissantes, tentation, lettre, millions, vertu triomphante ? (Gesticulant avec emphase en levant son bras droit) Fais bien attention à ce que je te dis. Tu paries combien qu’elles te claquent la porte au nez, que tu vas rouler dans les escaliers ? Titre du chapitre : « De comment l’émissaire du marquis prend les mesures de l’escalier ».

ARISTOTE : Mais puisque mon maître n’est pas marquis !… Mon maître est le célèbre Agustín Caballero que vous devez connaître.

IDO DEL SAGRARIO (d’un air pénétré)  : Quoi qu’il en soit, la lettre que tu portes contient un instrument d’immoralité, de corruption. La lettre contient des billets.

ARISTOTE : Oui, mais ce sont des billets de théâtre pour la représentation de demain, dimanche après-midi. C’est parce que les cousins de mon maître, les Bringas, ne peuvent pas y aller étant donné qu’ils ont un enfant malade. IDO DEL SAGRARIO : Bringas, Bringas ! Laisse-moi voir l’enveloppe. ARISTOTE : Lisez.

IDO DEL SAGRARIO (lisant l’adresse, il lance un formidable monosyllabe d’étonnement et porte les mains à sa tête)  : « Mlles Amparo et Refugio. » Mais ce sont mes voisines !

Aristote : Vous les connaissez ?

IDO DEL SAGRARIO : Mais oui, nous vivons dans la même maison : calle Beatas, numéro quatre. Moi, au troisième, elles, au quatrième. Je m’inspire de ces petites pour ce que j’écris !… Tu vois ? La réalité nous poursuit ! J’écris des merveilles et la réalité me les plagie. ARISTOTE : Ce sont de braves et jolies filles. IDO DEL SAGRARIO : À vrai dire… (Méditatif) Les voisins n’ont rien à leur reprocher mais…

ARISTOTE : Mais quoi… ?

IDO DEL SAGRARIO (d’un air profond et mystérieux)  : Même si la réalité dépasse parfois la fiction, elle invente aussi des choses que nous n’osons même pas rêver, nous qui avons trois têtes en une. ARISTOTE : Eh bien, mettez tout ça dans vos romans. IDO DEL SAGRARIO : Non, parce que ça manque de poésie. (Fronçant les sourcils) Tu ne comprends rien à l’art. Il y a des choses stupéfiantes qui ne peuvent pas se glisser dans les pages d’un livre, parce que les gens se scandaliseraient… Une horrible prose, mon petit : une prose qui sera toujours proscrite dans cette honorable république des lettres ! Si je te racontais…

ARISTOTE : Racontez-moi ces choses prosaïques. IDO DEL SAGRARIO : Si tu sais garder un petit secret ! ARISTOTE : Bien sûr que je sais.

IDO DEL SAGRARIO : Vraiment ?

ARISTOTE : Allez-y, voyons.

IDO DEL SAGRARIO : Eh bien… (Après avoir regardé autour de lui, il approche ses lèvres de l’oreille de Felipe et lui parle un moment à voix basse)

ARISTOTE (après avoir entendu, attristé) : Eh bien, en voilà des histoires ! IDO DEL SAGRARIO : On ne doit pas le dire. ARISTOTE : Non, on ne doit pas le dire. IDO DEL SAGRARIO : Ni l’écrire. Quelle ignoble prose ! ARISTOTE (après avoir réfléchi)  : À moins que vous, avec vos trois têtes en une, vous ne la transformiez en poésie.

IDO DEL SAGRARIO (niant énergiquement)  : Tu ne comprends rien à l’art ! (Tentant de se perforer le front avec son index) La poésie, je la sors de cette mine.

ARISTOTE : Partons, don José.

IDO DEL SAGRARIO : Allons-y. Et puisque toi et moi nous prenons le chemin de ma maison… nous parlerons… en marchant. Dès que tu auras accompli ta tâche, tu viendras chez moi. Nicanora sera enchantée de te voir. Serrage de mains, conversation, souvenirs, explications… (Il s’exprime d’une façon toujours plus incohérente et maladroite) Moi… te parler des

Emperadoras 7… Toi… de ton remarquable maître… illustre… opulentissime…

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