Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 63 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXI

 

Elle se livrait à ces réflexions quand, presque au même instant, une lumière jaillit dans son esprit à la façon de ces rayons célestes dont nous parlent les mystiques… Une idée salvatrice, une solution aisée, sûre, et qui dérivait – ô bizarreries de la vie ! – des circonstances affligeantes où la famille se trouvait… Dieu fait de ces choses ! Lui seul sait pourquoi il les fait.

Rosalía se leva tout doucement de son fauteuil, pour ne pas réveiller le malade. Elle savait désormais comment agir. Tout était clair, tout était facile. Ce qui n’avait pu être réalisé la veille le serait en ce jour si funeste… Mme Bringas avait souvent pensé aux candélabres d’argent. Mais comment les engager sans attirer l’attention d’un observateur aussi minutieux que don Francisco ?… C’était possible maintenant, c’était possible !… Elle aurait soin de les remettre bien vite à leur place, en réunissant promptement l’argent nécessaire pour les dégager, et ainsi son mari ne s’apercevrait de rien, quand il recouvrerait la vue. Plût à Dieu et à sainte Lucie que ce fût bientôt !… Comme les candélabres risquaient de ne pas fournir un produit suffisant, car, outre l’argent de Torres, elle devait la deuxième traite de Sobrino Frères, Rosalía décida d’y ajouter les boucles d’oreilles garnies de brillants que lui avait données Agustín Caballero. Bringas ne pouvait plus remarquer leur absence, et si, par hasard, il la remarquait en lui passant la main sur le visage, elle lui dirait n’importe quoi… Elle lui dirait…

Qu’elle les avait enlevées en signe de deuil.

Doña Cándida était toute désignée pour l’opération de crédit projetée. Rosalía alla la rejoindre dans la salle à manger. L’illustre veuve était aussi détendue, aussi dégourdie, aussi éveillée que si elle avait dormi tout son soûl au lieu de passer une nuit blanche. Rosalía sortit le chocolat, pour que son amie fît à son goût celui qu’elle allait prendre, et, pendant que la respectable dame se livrait à cette agréable opération en y déployant, comme d’habitude, tout un cérémonial, elle lui confia ses intentions. Pendant un bref instant, on entendit des chuchotements intimes, puis on vit la tête de Cándida faire des signes affirmatifs qui auraient suffi à dissiper les incertitudes du doute en personne…

— Soyez tranquille… Tout sera terminé avant midi. Je m’adresse pour ces choses à un ami épatant… Discret, capable, actif… Il a toutes les qualités… Et il vous dépêche ces affaires en un clin d’œil.

Nous avons de bonnes raisons de croire qu’à cette époque, qui marquait la seconde étape de sa décadence, Cándida commençait à visiter elle-même le mont-de-piété et les maisons de prêt, soit pour des motifs de convenance personnelle, soit pour rendre un service délicat à une amie de confiance. C’était ce que Máximo Manso appelait « la deuxième manière de doña Cándida », et je dois consigner qu’il y en eut une troisième, beaucoup plus lamentable.

Tout s’arrangea donc, ce matin-là, aussi vite et aussi facilement que Cándida l’avait dit, puisqu’il n’était pas encore onze heures et demie quand elle revint avec l’argent. Rosalía s’en saisit avidement et se réjouit d’avoir de quoi satisfaire Torres et Sobrino, tout en conservant un surplus pour d’autres occasions :

— Je ne sais comment vous remercier… dit-elle avec véhémence à son insigne amie en lui serrant les mains. Tout reviendra vite à la maison. Je n’aime pas que mes affaires se promènent à droite et à gauche. Seule une grande nécessité…

Par un curieux hasard, la conversation roula bientôt sur certains petits ennuis provoqués par l’extrême négligence d’un administrateur peu scrupuleux… L’histoire de deux ou trois jours… Comment refuser cette faveur à quelqu’un qui s’était si bien conduit ?… Rosalía eut l’impression qu’on lui arrachait une part de ses entrailles quand elle vit s’échapper de ses mains les dix douros avec lesquels elle apaisa la soif d’argent de son amie. Mais elle ne pouvait faire autrement. Toute joyeuse, Cándida alla voir Bringas qui lui dit qu’il se sentait mieux, sauf sa tête qui était très faible. Le médecin l’avait examiné dans la matinée. Son pronostic avait été assez favorable… Bringas recouvrerait bientôt la vue… et… il croyait même voir déjà un peu, quand le bandeau se soulevait… Ce qu’il lui fallait, c’était beaucoup de repos, beaucoup de patience, prendre régulièrement les médicaments prescrits…

— Qui vient d’entrer ? demanda brusquement Bringas.

— Je crois, répliqua Cándida, que c’est M. Torres qui est venu demander de vos nouvelles.

— J’ai la tête si faible et en même temps si tourneboulée qu’il m’a semblé entendre compter de l’argent… Que je le veuille ou non et bien que le médecin m’ait ordonné de ne m’occuper de rien, je ne peux m’empêcher de faire attention à tout ce qui se passe dans cette maison… Je ne peux pas m’en défendre… J’ai toujours l’oreille au guet. Il me semble que, même quand je dors, aucun bruit ne m’échappe…

La veuve García Grande lui fit sagement remarquer que tout cerveau malade doit rester inactif ; qu’il devait se détendre et abandonner ses sens au repos et à l’indifférence ; que, tant qu’il serait au lit, il valait mieux éviter les conversations et que même ses enfants ne devraient pas entrer dans sa chambre. Le malade l’approuva en poussant un profond soupir, et il expliqua que ce qui exigeait de lui le plus de patience et de force de volonté, c’était de refréner son besoin de tout savoir et de donner des ordres.

Tandis qu’on parlait ainsi dans la chambre plongée dans l’obscurité, Rosalía chuchotait avec Torres dans la Saleta. Si grandes qu’eussent été les précautions prises pour ne pas faire sonner les monnaies en comptant les vingt douros d’argent, un léger tintement avait dû résonner dans la pièce et s’étendre en ondes ténues à travers l’appartement jusqu’à parvenir à la fine ouïe de Bringas. Torres, très affecté par la maladie de son ami, exprima l’espoir de le voir bientôt guéri… Le comptable de Mompous avait eu la vue atteinte d’une façon très semblable…

— Un jour qu’il était en train d’écrire, il était resté aveugle. Au début, on avait cru que c’était la goutte sereine ; mais après avoir porté un bandeau pendant dix jours et pris quelques médicaments, il avait été guéri, quoiqu’il eût gardé la vue délicate. Il était allé aux bains de Quinto pour terminer le traitement…

Sur quoi, Torres prit congé, aussi content de partir avec son argent qu’attristé par les malheurs de don Francisco.

Isabelita était abattue et sans appétit. On l’envoya passer la journée chez Cándida, où elle pourrait jouer avec Irene et d’autres fillettes du voisinage. Alfonsin alla à l’école. Paquito, qui était très affecté par la maladie de son papa, resta à la maison et ne voulut prendre aucun aliment au repas de midi. Cándida fut la seule à avoir une faim normale :

— Il faut manger, même si cela coûte un petit effort, disait-elle à Mme Bringas. Ne vous laissez pas aller ainsi. Il faut prendre des forces pour pouvoir veiller, travailler, s’occuper de tout. Moi aussi, j’ai l’appétit coupé, mais je me force à manger, ma fille, parce que c’est indispensable.

Peu après la fin du déjeuner, notre amie reçut un billet de Milagros, dans lequel celle-ci lui disait que tout s’était finalement arrangé d’une façon satisfaisante et qu’elle l’attendait cette nuit. La lettre respirait la gaieté et le contentement…

— Cette pauvre Milagros ne sait pas ce qui nous arrive… dit Rosalía en déchirant cette lettre. La pauvre ! Elle me supplie de ne pas lui faire faux bond cette nuit… Fiston, va chez elle un petit moment et mets-la au courant de notre malheur… Écoute ici : au retour, tu passeras chez Pez et tu informeras également Carolina… Ah ! tout ça est de sa faute, avec ses tableaux en cheveux ! Quelle horrible femme !

La couturière vint ce jour-là. Mais Mme Bringas la renvoya en lui disant qu’elle tombait vraiment comme un cheveu sur la soupe et en la priant de revenir la semaine prochaine. Milagros fit aussi une apparition dans l’après-midi. Elle regrettait beaucoup de ne pas avoir appris plus tôt la navrante nouvelle pour voler vers son amie et la consoler. Sa peine sincère cachait mal la joie qu’elle éprouvait à avoir heureusement réglé ses tiraillements avec les traiteurs. Comment et de quelle manière, la marquise le dirait plus tard à Rosalía, car ce n’était pas le moment de l’importuner avec des futilités…

— Et le médecin, que dit-il ?

L’excellente dame espérait que cette cécité ne serait qu’une gêne de quelques jours. Elle demanderait à Dieu de guérir un homme aussi bon, modèle des pères de famille…

— Que je regrette que vous ne puissiez pas venir ce soir chez moi !… La réunion sera sûrement magnifique… Quant au buffet, il sera absolument splendide… Eh ! oui, je vous raconterai comment… Il y en a pour un bon bout de temps.

Sur le pas de la porte, la marquise ne put s’empêcher de donner libre cours à sa passion dominante. Avant de prendre congé, elle glissa dans le creux de l’oreille de Rosalía qu’elle mettrait pour cette soirée sa robe de mousseline blanche doublée de foulard lilas, à laquelle elle avait fait mettre un entre-deux, et une casaque Watteau… Au dernier moment, elle avait pu se faire arranger une chemisette comme celle que la San Salomó avait reçue de Paris… Elle pensait se coiffer les cheveux relevés, ondulés, avec une grande tresse autour de la tête et de longues boucles par-derrière…

— Mais je vous ennuie avec ces bêtises que vous n’êtes pas d’humeur à écouter… Adieu, adieu. Je viendrai voir demain comment va notre cher don Francisco, et je vous raconterai, je vous raconterai…

Bringas, qui s’informait de tout, dit alors à son épouse :

— J’ai entendu tes cachotteries avec la Tellería, sur le pas de la porte… Et après ? Est-ce qu’elle nous prend pour des imbéciles ?… Pauvre femme ! Je te le dis, en vérité : mieux vaut manger en paix un morceau de pain et un oignon que de vivre comme ces gens-là dans un faste qui a une odeur de mort… Cette nuit, grand raout !… Je te jure que ces gens-là me font pitié.

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