Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 74 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXXII

 

 

Mais il n’est pas de bonheur sans mélange, et pour que la marquise nageât dans la félicité, il eût fallu cinq mille réaux de plus… Oui, il y avait des comptes en suspens… Ce n’était pas le moment d’en parler… Quant aux intérêts, deux, quatre, six pour cent, cela n’avait pas d’importance…

— C’est une question purement matérielle, ma chérie, et plus grand sera votre bénéfice, plus grande sera ma satisfaction…

Rosalía hésita un bref instant. Mais tout s’arrangea finalement dans une euphorie mutuelle, et le contrat fut rédigé et signé le soir même dans la Furriela, toutes précautions prises pour qu’Isabelita qui fouinait par là ne fût au courant de rien.

Milagros prit congé de don Francisco en lui adressant les mots les plus affectueux, les plus mielleux qu’elle eût jamais prononcés :

— Oh ! quelle femme vous avez ! Dieu vous a envoyé un de ses archanges préférés. Ne vous plaignez pas d’être malade, cher ami, cela n’en vaut pas la peine et d’ailleurs vous serez bientôt guéri. Rendez grâce à Dieu, car ceux qui ont auprès d’eux des personnes comme Rosalía peuvent être frappés par les pires calamités et les endurer avec courage…

Très ému, don Francisco lui tendit la main, tandis que résonnait le bruit des baisers frénétiques que la marquise appliquait sur les joues de l’ange préféré.

L’ange en question avait obéi à des impulsions diverses pour faire ce qu’il avait fait. D’abord le désir de plaire à son amie avait grandement incité Rosalía. Ensuite, l’idée, si souvent exprimée par Bringas, qu’elle pouvait disposer de tout s’était emparée de son esprit et y avait engendré un sentiment de domination, un besoin d’affirmer son autorité. Il fallait montrer dans les faits, même en dépassant un peu les bornes de la prudence, qu’elle avait cessé d’être esclave et qu’elle assumait sa part de souveraineté dans la distribution de la fortune conjugale. Rosalía rassurait ainsi sa conscience, et cela d’autant plus qu’elle estimait avoir fait fructifier l’argent dont elle avait disposé. Son rien du tout de mari n’aurait pas de raisons de se plaindre si les cinq mille réaux rentraient dans la caisse avec l’intérêt correspondant… En dernier lieu, tout cela n’aurait peut-être pas suffi à déterminer Rosalía à prendre avec autant de témérité le risque de ce prêt, si elle n’avait pas compté sur certaine ligne de retraite dans le cas extrême où Bringas aurait découvert le pot aux roses et désapprouvé son initiative… Si elle n’avait pas compté sur les promesses que l’ami de la maison lui avait faites la veille… La menant à la fenêtre, à l’heure crépusculaire, pour admirer la mélancolique beauté de l’horizon, cet ami lui avait dit, en termes fort clairs, ce qui est fidèlement transcrit ci-après :

— Si pour une raison quelconque, que ce soit à cause des dépenses occasionnées par la maladie de ce monsieur, que ce soit parce que vous n’arrivez pas à équilibrer convenablement votre budget… Si pour une raison quelconque, disais-je, vous vous voyez en difficulté, vous n’avez qu’à me faire signe, soit verbalement, soit par écrit, et aussitôt je… Non, cela n’a rien d’extraordinaire… Pardonnez-moi de vous dire cela d’une manière crue, d’une manière brutale, d’une manière qui manque peut-être de délicatesse. Mais on ne peut pas traiter ces affaires d’une autre façon. Tout cela doit rester entre nous et Bringas doit l’ignorer absolument… Au sein de la confiance, de l’amitié honnête et pure, je peux vous offrir ce que j’ai en trop et vous pouvez accepter ce qui vous manque, sans que nous portions préjudice à la dignité de l’un ou de l’autre.

Suivirent des phrases d’un ordre plus romantique que financier, où le malheureux monsieur dit une fois de plus la consolation que trouvait son âme douloureuse à respirer l’atmosphère de cette maison et à décharger le fardeau de ses peines sur l’indulgente personne qui occupait désormais la première place dans son cœur et dans ses pensées. Rosalía était bouleversée quand elle quitta la fenêtre. Elle y serait volontiers restée deux heures de plus à écouter ces balivernes qui lui semblaient être le juste hommage que le monde se décidait enfin à lui rendre.

Quelques jours s’écoulèrent sans que Bringas remarquât une amélioration sensible dans son état. Golfín le martyrisait cruellement trois fois par semaine. Il lui passait sur les paupières un pinceau trempé dans du nitrate d’argent, puis un autre pinceau trempé dans une solution de sel ordinaire. Notre ami en voyait trente-six chandelles. Il avait besoin de tout son courage, de toute sa dignité, pour ne pas pousser des hurlements et pleurer comme un enfant. L’application de compresses d’eau froide calmait sa douleur. Au bout d’un certain temps, un bien-être relatif succédait à la brûlure. Bringas croyait qu’il allait mieux, et il louait Golfín en termes grandiloquents. Ce traitement dura une dizaine de jours. Après quoi, le savant oculiste affirma que le patient irait de mieux en mieux tout au long du mois d’août et qu’il serait radicalement guéri en septembre. Les paroles de l’insigne praticien inspiraient une telle confiance au bon Bringas qu’il ne mettait pas en doute la véracité de son pronostic. Après le 20, la cautérisation, pour laquelle on utilisait désormais le sulfate de cuivre, devint moins douloureuse, et le malade put ôter quelques instants son bandeau. Il devait toutefois rester dans la pièce la plus obscure et se garder de fixer un objet quelconque.

De l’éloge hyperbolique qu’il faisait de Golfín, don Francisco glissait tout naturellement vers un autre ordre d’idées. Les sourcils froncés, le visage renfrogné, il disait à sa femme : « Quand je pense à la bonne petite note que va me présenter cette sainte Lucie en pardessus, j’en tremble de tout mon corps ! Il guérira mes pauvres yeux, mais il me saignera à blanc… Ce n’est pas que je lésine, quand il s’agit d’un bien aussi précieux que la vue… Ce n’est pas que je regrette de donner toutes mes économies, s’il le faut absolument… Seulement, trésor, ce puits de science va nous laisser sur la paille. »

Le ménage n’ignorait pas que les spécialistes en renom tiennent toujours compte des ressources de leurs malades au moment de demander leurs honoraires. Ils n’hésitent pas à rançonner un riche, un potentat. Mais quand il s’agit d’un pauvre employé ou d’une personne d’humble condition, ils savent s’humaniser et s’adapter à la réalité. Rosalía connaissait une famille – les Caña, pour être plus précis – à laquelle Golfín avait pris très peu pour l’excision d’un kyste suivie d’un traitement long et difficile. Ferme dans ces principes de justice distributive appliquée à l’humanité souffrante, le brave Thiers ne manquait pas de se lamenter sur son sort, chaque fois que Golfín venait le visiter. Il gémissait tellement qu’on aurait pu croire qu’il implorait la charité… « Ah ! don Teodoro, toute ma vie je vous bénirai pour le bien que vous me faites, et je vous bénis pour mes enfants encore plus que pour moi, car les pauvres petits n’auraient rien à manger, si je ne retrouve pas mes yeux… Ah ! cher don Teodoro, guérissez-moi vite, pour que je puisse me remettre au travail… Car si cela devait durer, adieu famille !… Nous avons un arriéré horrible à cause de ma maladie. À l’Intendance, on m’a réduit au demi-traitement. Si je ne vois pas bientôt, quel avenir !… Je ne pense pas à moi, quand je dis cela… Peu m’importe de finir mes jours dans un hôpital ! Mais ces pauvres enfants… ces chers petits cœurs… ces rayons de soleil… »

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