Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 87 sur 95

Pages du PDF

Les Romans de l’interdit

Chapitre XLV

 

Le temps pressait. La situation ne souffrait pas de retard. Sans s’arrêter à réfléchir sur l’opportunité de cette démarche, Rosalía se risqua à la tenter. Il était midi… « Plutôt que d’être découverte par mon mari, pensait-elle en mettant précipitamment sa mantille, j’aime mieux passer par n’importe quoi, j’aime mieux m’abaisser à demander ce service à une… »

Refugio habitait calle de Bordadores, en face de la plazotela de San Ginés, dans une maison de bonne apparence. Rosalía fut surprise de l’aspect décent de l’escalier. Elle croyait trouver une entrée immonde, un voisinage épouvantable, et c’était tout le contraire. Le voisinage était on ne peut plus respectable : au rez-de-chaussée, une boutique d’objets en bronze pour le culte ; à l’entresol, un grand entrepôt de drap de Béjar, avec une plaque en cuivre sur la porte capitonnée ; au premier étage, la rédaction d’une publication religieuse. Cela encouragea beaucoup Mme Bringas. La malheureuse en avait grand besoin. Elle avait l’impression d’aller à l’abattoir, tant cette démarche lui semblait dégradante… « Ce que peut faire faire la nécessité ! pensa-t-elle en tirant le cordon de la sonnette du second. Qui m’aurait dit que je mangerais de ce pain-là ! Et maintenant il ne me manque plus que de me faire envoyer paître pour que ma honte et mon châtiment soient complets. »

Ce fut Refugio elle-même qui lui ouvrit la porte, fort étonnée de la voir. Rosalía était très embarrassée. Elle hésitait entre le ton sérieux et le mode plaisant. Elle ne savait pas si elle devait se montrer familière ou cérémonieuse avec la Sánchez. L’occasion était insolite et posait un problème de convenances difficile à résoudre. De la porte au salon, les deux femmes n’échangèrent que des phrases coupées, des demi-mots, des monosyllabes…

— Entrez par ici… dit Refugio à Mme Bringas en lui montrant la porte du boudoir. Celestina, aide-moi à débarrasser ces fauteuils.

La personne qui répondait au nom de Celestina devait être la bonne. Ce fut du moins ce que notre amie pensa d’abord. Mais elle dut vite rectifier ce jugement. L’allure de Celestina était aussi étrange que celle de Refugio, mais en même temps si semblable qu’on n’aurait su dire aisément laquelle des deux était la servante ou la maîtresse… « Ni l’une ni l’autre sans doute », pensa Mme Bringas en s’asseyant sur le premier fauteuil rendu libre.

La Sánchez avait ses beaux cheveux dans le plus grand désordre. Elle ne s’était pas encore peignée. Son buste était couvert d’un casaquin léger, si mal fermé qu’il laissait voir une partie de sa gorge généreuse. Ses pieds traînaient des souliers brodés, portés en babouches et dont les talons claquaient en cadence sur le sol dallé…

— J’allais mettre une robe de chambre… dit Refugio après avoir remué un tas de vêtements qui encombraient le sofa. Mais comme vous êtes une personne de confiance…

— Bien sûr, ma fille… répondit Mme Bringas s’efforçant d’être aimable. Ne te gêne pas pour moi. Avec cette chaleur…

Tout en prononçant ces paroles, Rosalía observait la pièce où elle se trouvait. Elle n’avait jamais vu un tel désordre, un aussi extravagant mélange du pire et du meilleur. Le salon, dont la porte de communication avec le boudoir était ouverte, ressemblait à une arrière-boutique. Sur toutes les chaises on voyait des chapeaux terminés ou à confectionner, des pièces de ruban, des retailles, des bouts de fil. Des boîtes en carton ouvertes montraient des quantités de fleurs artificielles, très fines, entassées pêle-mêle, fanées, autant que peuvent l’être des fleurs d’étoffe, et dont certaines, si incroyable que cela semble, avaient l’air de demander qu’on les arrosât avec un peu d’eau. Il y avait aussi des fichus de chenille et de jais, des chemisettes en fil et quelques pièces de dentelle. Cette chaotique masse d’articles de mode s’étalait jusqu’au boudoir, envahissait quelques-unes des chaises et une partie du sofa, se confondait avec les vêtements que la Sánchez portait tous les jours, comme si une main révolutionnaire eût cherché à rendre tout ordre impossible. Deux ou trois robes, montrant leur doublure, le corsage à l’envers et les manches étirées, bâillaient sur les fauteuils. Une bottine en cuir bronzé gisait sous la table, tandis que sa compagne était montée sur la console. Un livre de comptes de blanchisseuse était ouvert sur le guéridon de fer enduit d’un vernis noir où se détachaient des fleurs peintes. On y lisait des indications écrites par une main de femme : casaquins, 6, jupons, 14, etc. Sur la cheminée, une très jolie pendule de bronze voisinait indignement avec deux chiens en porcelaine dorée, d’un goût détestable, dont les oreilles étaient cassées. Les gravures qui ornaient les murs étaient de travers ; un des rideaux, déchiré ; le sol, constellé de taches… La lampe pendait lamentablement et son verre était encrassé par la fumée. Par la porte mal fermée de la chambre à coucher, on apercevait un immense lit en bois doré de style Empire qui n’avait pas été défait et dont les draps et les couvertures étaient en désordre, comme si quelqu’un venait de le quitter.

Refugio croyait que Mme Bringas, cédant à ses instances, lui rendait visite pour voir les articles de son industrie…

— Vous êtes venue un peu tard, lui dit-elle. Savez-vous que je suis en train de tout vendre ? Je ne suis pas faite pour ça. Je ne sais pas à quoi pensait ma sœur quand elle a eu l’idée que je pouvais ouvrir un commerce. Rendez-vous compte : depuis que je suis là-dedans, je n’ai fait que perdre de l’argent. Peu de gens vous payent, et je n’ai pas le caractère qu’il faut pour les importuner… Aussi ai-je hâte de sortir de toutes ces frusques. Le plus tôt sera le mieux. Beaucoup de dames sont déjà venues et elles emportent le peu qui me reste.

— Pourtant, il y a encore de bien jolies choses, dit Rosalía en sortant d’une boîte quelques marabouts et quelques aigrettes, et, d’une autre boîte, divers lacets et cordons.

— Vous aimez ces aigrettes ? répondit Refugio, heureuse de pouvoir se montrer généreuse envers elle. Vous pouvez les emporter. Je vous en fais cadeau.

— Oh ! non… Il ne manquerait plus que ça…

— Si, si, ça me fait très plaisir… Pour que quelqu’un me les achète et ne me les paye pas, mieux vaut… Tenez, ajouta-t-elle en entrant dans le salon, je vous donne aussi ce chapeau. Il n’est pas terminé. Mais vous pouvez prendre tous les rubans que vous voulez.

Étonnée de cette générosité et disposée à regarder Refugio avec un peu plus de bienveillance, Rosalía continuait à refuser ces cadeaux…

— Vous voulez me vexer parce que je suis pauvre ? dit Refugio sur un ton de reproche.

Si Rosalía n’était pas venue la voir dans le but que nous savons, si son désir de se procurer de l’argent ne l’avait pas obligée à passer par n’importe quelle situation, elle aurait sûrement repoussé les présents grâce auxquels cette femme, si inférieure à elle à tous égards, essayait de s’élever jusqu’à sa haute sphère. Mais elle ne voulut pas se montrer désagréable au moment où elle allait demander un service. Et quel service déshonorant ! Quand la pensée d’avoir à formuler cette requête lui venait à l’esprit, elle se sentait envahie par une répulsion qui s’emparait de tout son être, comme si une liqueur amère et répugnante entrait par les pores de sa peau, coulait dans ses veines et montait jusqu’à sa bouche. Elle avait voulu faire sa demande à plusieurs reprises, mais elle n’en avait pas eu la force. Elle pensa même ne rien dire et fuir cette maison. Mais l’implacable logique du besoin où elle se trouvait la clouait sur place, et, comme elle ne voyait pas d’autre moyen de se tirer d’affaire, il lui fallait lamper ce calice… « Maintenant que j’ai fait le sacrifice de venir, réfléchissait-elle, je ne partirai pas sans avoir tenté ma chance… » Le temps passait. Une heure avait déjà sonné. À deux ou trois reprises, Mme Bringas avait été sur le point de prononcer les mots décisifs. Mais, chaque fois qu’elle allait ouvrir la bouche, ces mots s’étaient arrêtés sur ses lèvres, mêlés à une salive qui était du fiel à l’état pur… « Que je suis sotte ! pensait-elle. Hésiter ainsi devant cette gamine !… » Finalement, au prix d’un gros effort, elle réussit à attacher le grelot. Feignant l’indifférence derrière l’éventail qu’elle agitait nerveusement, luttant pour paraître calme et chasser de ses joues le flot de sang qui y montait, elle dit :

— Bon… Et maintenant, Refugio, nous allons parler d’autre chose. Je suis venue pour te demander un service.

— Un service ? demanda l’autre avec une vive curiosité.

— Oui, un service… répéta Mme Bringas un peu déconcertée par cette curiosité. Si tu peux me le rendre, bien sûr… Sinon, inutile d’en parler.

— Je vous écoute…

— Voilà… Si tu peux, bien sûr… poursuivit la dame en avalant cette salive amère qui la gênait tant. J’ai besoin d’argent. Je sais que tu en as… Je sais que tu as touché une certaine somme chez Trujillo… Eh bien, si tu veux me prêter cinq mille réaux pour quelques jours, je t’en serai très reconnaissante… Si tu peux, bien sûr… Sinon, n’en parlons plus.

OceanofPDF.com