Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 16 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XV

 

 

Celui-ci ne se tenait plus de joie, quand il vit entrer Tormento avec le panier des commissions bien rempli de vivres.

— Quelle opulence ! s’exclama-t-il, les yeux brillants d’allégresse. On dirait que le bon temps revient… On dirait que la bénédiction divine est entrée dans ma chaumière sous la forme d’une sainte…

Il s’arrêta, coupant le fil du discours qui lui venait du cœur. Tormento ne dit rien et entra dans la maison. On entendit rapidement les pas fatigués de Celedonia et ensuite ceux du charbonnier et du porteur d’eau. Le mouvement et la vie, le délicieux tourbillon des travaux domestiques régnaient dans la demeure peu avant si lugubre. Il était agréable d’entendre la rumeur de l’eau, le battement du mortier, le crépitement de l’huile qui frit dans la poêle. Un vacarme de nettoyage général suivit : choc des marmites et des instruments de cuisine, coups de plumeau, fléau de la poussière. La jeune fille entra soudain dans le salon avec un foulard noué sur la tête, couverte d’un tablier et un balai à la main. Elle ordonna au malade de se mettre dans la pièce d’à côté, ce qu’il fit de bonne grâce, et une fois les fenêtres du salon grandes ouvertes, on vit sortir, dans un nuage suffocant, traversé par les rayons du soleil, la saleté accumulée pendant tant de jours. Infatigable, Tormento ne permettait pas à Celedonia de l’aider ; celle-ci entra en boitant pour offrir sa maigre collaboration.

— Ce n’est pas nécessaire, dit l’autre, allez à la cuisine vous occuper du déjeuner.

— Il y a de la place pour chacun, répliqua la vieille. Je vais lui apporter de l’eau tiède pour voir s’il veut se raser. Il y a deux semaines qu’il ne l’a

pas fait et il ressemble au Bon Larron 1.

Quand le salon fut arrangé, Tormento retourna à la cuisine, et on entendit alors le vacarme de l’eau dans l’évier parmi les montagnes d’assiettes. Les bras dénudés presque jusqu’aux épaules, la jeune fille accomplissait cette rude tâche en se réjouissant du froid de l’eau et du brillant de la vaisselle mouillée. Sans prendre jamais de repos, elle était partout et n’ouvrait la bouche que pour reprocher sa lenteur à Celedonia. La

« sacristaine 2 » rhumatisante était plus une gêne qu’une aide. Ensuite, Tormento s’occupa de mettre la table dans la salle à manger. Le soleil entrait à flots, faisant étinceler les verres récemment lavés. Les assiettes auraient brillé comme neuves si leur bord n’avait pas été ébréché et si elles n’avaient pas partout des signes des mauvais traitements infligés par Celedonia.

Don Pedro, bien rasé et portant des vêtements propres, retourna à son fauteuil, et il riait, il riait, pris d’un contentement nerveux qui le transformait en un homme distinct de celui qui avait peu avant occupé le même lieu.

— Il me semble, dit-il en tambourinant avec les doigts sur la table, que brusquement mon appétit d’autrefois m’est revenu… Puissance divine ! Quelle heureuse journée ! Voici les dimanches de l’âme.

Tormento entrait et sortait sans repos. Elle parlait peu et ne partageait pas la joie de Polo. Dans la cuisine, il restait encore beaucoup à faire, à cause de l’état d’abandon dans lequel elle avait tout trouvé. C’est ainsi que le déjeuner qui aurait pu être servi à onze heures tarda encore trois quarts d’heure de plus. Don Pedro se penchait de temps en temps à la porte de la cuisine pour faire des plaisanteries et activer la préparation. Son visage rude et jaunâtre, couleur de bile, couleur de drame, faisait un contraste net et étrange avec son rire de comédie et le contentement puéril qui l’inondait.

— Mais on ne mange plus dans cette maison ? Madame l’aubergiste, à quoi pensez-vous, en laissant vos clients mourir ainsi de faim ?

Et ensuite il éclatait d’un rire grossier qui ne trouvait d’écho que dans la naïveté de Celedonia. Une fois le déjeuner prêt, Tormento enleva son tablier et son foulard de la tête et dit : « Allons, c’est l’heure maintenant. »

Quand il commença à manger, Polo semblait être le même qu’autrefois, avec la différence d’une plus mauvaise couleur et de la perte de poids. Mais son esprit discrètement jovial, sa politesse un peu sèche, de style castillan, son regard expressif et son appétit rappelaient les jours heureux du passé. Tormento mangeait de l’autre côté de la table, et elle était tour à tour commensale et servante, s’occupant de son assiette et du service de son ami, pour lequel elle se levait, sortait, entrait avec diligence. Incapable de fournir une aide quelconque, Celedonia ne faisait que parler de la cérémonie religieuse du jour, du petit office qui se préparait pour le jour suivant et de la voix détestable du père Nones, qu’elle imita de façon assez fidèle. Don Pedro lui ordonna plusieurs fois d’aller à la cuisine, sans être obéi.

Polo voulait engager avec la jeune fille une longue conversation ; mais elle se défendait contre cette entreprise en coupant la parole du misanthrope, en se levant brusquement pour aller chercher quelque chose. Elle ne voulait en aucune façon entamer une discussion ; elle se considérait comme une visite, comme une personne étrangère à la maison, qui y était entrée avec des intentions similaires à celles de l’aide à domicile. Elle luttait intérieurement pour se convaincre qu’elle était venue secourir un malade, consoler sa tristesse, donner à manger à un affamé, et s’imprégnant de l’esprit qui inspire les œuvres de miséricorde, elle s’enhardit à en créer une nouvelle : « Nettoyer la poussière et balayer la maison du nécessiteux… » Elle ajoutait à cette idée, pour tranquilliser complètement sa conscience, la résolution que cette visite serait la dernière, et un adieu définitif et absolu à l’amitié néfaste qui était l’unique faux pas et la seule tache de sa vie.

Tormento savait très bien faire le café. Elle avait appris cet art difficile avec sa tante Saturna, la femme de Morales, et ce jour-là, elle s’y appliqua particulièrement. Quand Polo regardait la tasse d’ardente et noire liqueur posée devant lui, la jeune fille, se souvenant de quelque chose de très important, sortit un petit paquet de la poche de sa robe.

— Ah ! J’ai apporté aussi des cigares. J’avais oublié de les sortir. Il se peut qu’ils se soient brisés. Ce sont ceux à une peseta, de bonne qualité… Celui avec les petites taches me semble bon.

Quand elle montra le papier de l’emballage avec les cigares, don Pedro, le cœur transpercé d’une flèche d’ineffable gratitude, ne savait plus quoi dire. S’il avait été capable de verser des larmes, il les aurait répandues devant ce modèle de prévision, de douceur et de délicatesse. Il se remit à penser à la Providence sur laquelle il avait dit des choses excellentes en chaire, mais ne désirant associer aucune idée religieuse à l’ordre d’idées alors régnant dans son esprit, il crut plus opportun de se souvenir des fées, des nymphes ou d’entités invisibles qui auraient pu fabriquer en une seconde des palais enchantés, ou improviser des mets succulents, comme il l’avait lu dans des livres profanes.

Avec une très grande tristesse, il vit, alors qu’il n’avait pas encore fini sa tasse, que Tormento se levait, prenait son châle et son voile et se préparait à partir. C’est de cette façon que s’évanouissent dans l’air et dans les songes les nymphes engendrées par la fantaisie ou par la fièvre.

— Comment !… Que se passe-t-il ? balbutia-t-il, rempli d’angoisse.

— Je pars. Je n’ai rien à faire ici. On a besoin de moi à la maison.

— À la maison ! Et quelle est ta maison ? murmura-t-il avec sévérité, sans oser dire : « Ta maison est ici. »

— Mon Dieu !… Ce n’est pas la meilleure façon de me remercier d’être venue.

— Assieds-toi, ordonna impérieusement le misanthrope, en parlant conformément à son caractère.

— Je pars.

— Tu pars ? Il est tôt. Une heure et demie. Si tu insistes, je sortirai avec toi, allons !… Tu vas vers le haut ? Je te suis… Tu vas vers le bas ? Je serai derrière toi. Je ne te laisserai pour rien au monde.

Tormento, très effrayée, ne trouva pas les forces pour protester contre cette persécution. Le poids qu’elle sentait sur son âme était assez grand pour peser aussi sur son corps, parce qu’elle s’effondra sur une chaise, les bras ballants, étourdie.

— Ne crois pas que tu vas faire ce que tu veux, s’exclama Polo sur un ton mi-jovial mi-brutal. Ici, c’est moi qui commande.

— Il y a des gens avec lesquels les bons sentiments ne servent à rien, répliqua-t-elle en essayant de montrer du caractère. J’ai reçu une lettre qui disait « moribond » et je suis venue… Je voulais consoler un pauvre malade, et ce que je fais, c’est ressusciter un mort qui me poursuit et veut m’enterrer avec lui… C’est de la faute à ma faiblesse s’il se passe ce qui se passe. Cette faiblesse ne se soigne jamais. Aujourd’hui même, lorsque je voulais venir, une voix me disait à l’intérieur : « N’y va pas, n’y va pas. » Bienheureux ceux qui sont nés cruels, car ils doivent savoir se sortir de toutes les situations difficiles… Dieu punit les personnes méchantes, mais aussi les stupides… et moi, il me punit pour les deux raisons, oui : pour être mauvaise et pour être bête… Combien de crimes ne sont, si on y regarde de plus près, qu’une série de stupidités ? Être venue ici, c’est quoi ?… Je soupçonne que Dieu doit me châtier encore bien plus. Je vis dans une angoisse immense. Ma vie n’est qu’appréhension, crainte, tremblements continuels, et quand je vois une mouche, je crois que la mouche vient vers moi et me dit…

Elle ne put continuer. Les pleurs la suffoquèrent une fois de plus.

— Ne pleure pas, ne pleure pas, dit Polo, un peu ébranlé, en regardant la nappe. Quand je te vois si affligée, je ne sais pas ce qui me prend. En vérité, une malédiction pèse sur nous.

Et, faisant sortir de sa poitrine un soupir si grand qu’il ressemblait au rugissement du lion, il médita un bref instant, en appuyant la tête sur sa main. Une idée lui pesait tellement.

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