Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 10 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre IX

 

 

Voici ce que Caballero avait pensé : « J’arrive quand les cousins sont partis pour le théâtre, je la rencontre seule. Jamais aussi belle occasion ne se représentera plus. Je dois être courageux et rompre ce maudit frein. J’entre, je salue, je m’assois en face d’elle dans la salle à manger, nous parlons tout d’abord de choses indifférentes. Elle sera sûrement en train de coudre. Je lui dirai pourquoi je travaille tellement. Elle répondra, comme si je l’entendais, qu’elle aime le travail, et qu’elle s’ennuie quand elle ne fait rien. Je lui dirai alors qu’elle a beaucoup de mérites, et que… En avant : tout à trac : “Amparo, vous devez aspirer à une meilleure position ; vous n’êtes pas bien là où vous êtes, dans cet esclavage à peine déguisé ; vous avez des qualités, vous…” Je parlerai encore du travail, que c’est pour moi une nécessité, et je dirai que, sans occupations à Madrid, je m’ennuyais énormément et que je suis parti à Bordeaux pour fonder une banque. En entendant ça, il est indubitable qu’infailliblement, comme si je le voyais, elle se mette à rire encore une fois et qu’elle me dise en me regardant bien en face : “Mais, don Agustín, comment se fait-il qu’au bout d’un mois de séjour à Bordeaux vous soyez revenu à Madrid pour vous ennuyer et ne rien faire ?”

« Dès que j’entends cette réponse, le terrain est désormais bien préparé pour moi. La réponse est si facile que je n’ai qu’à ouvrir la bouche et laisser sortir ces mots, sans que la peur me suffoque ou que la timidité me coupe la parole. Petit à petit les mots accourront rapidement à mes lèvres et je lui dirai : “Puisque vous me parlez de cette façon, je vais vous répondre avec franchise, en vous dévoilant tout ce qu’il y a au fond de mon cœur. Vous me comprendrez… Le dégoût de Madrid m’a suivi à Bordeaux, et mon esprit était tout aussi incapable de faire des affaires qu’il l’était ici. Vous ne devez pas le comprendre et je vais vous expliquer. J’ai passé la plus grande partie de ma vie à travailler, comme on travaille en Amérique, dans un pays en formation. La solitude m’a accompagné, et j’ai alimenté ma tristesse dans la solitude, au fur et à mesure que s’accumulait le froid montant de mes capitaux. Peu d’amis, pas de famille. Hélas ! ma petite, vous ne savez pas ce que c’est que de vivre si longtemps, le plus bel âge de la vie, privé de la chaleur des sentiments les plus nécessaires à l’homme, dans une maison vide, en considérant comme des étrangers tous ceux qui nous entourent, sans ressentir aucune autre affection que celle qu’inspire le tiroir-caisse, sans autre intimité que celle des armes qui nous servent à nous défendre des voleurs, dormant avec un vingt-deux long rifle, me réveillant au son des roues d’une charrette où l’on transporte les marchandises… Pour faire bref, je dirai que je suis venu en Europe sûr de posséder un capital pour vivre et je me disais pendant le voyage : ‘Mais as-tu vécu pendant tout ce temps ? As-tu été un homme ou une machine de chair destinée à amasser de l’argent ?’”

« Quand je dirai cela, elle m’écoutera de toute son âme, en fixant sur moi ses beaux yeux. Cela m’encouragera et, libre de toute crainte, je continuerai de la sorte : “Je ne dois rien cacher de ce que renferme mon cœur, plein de la très grande tristesse de sa virginité. Je n’ai pas vécu dans la capitale du Mexique où j’aurais sûrement rencontré des femmes qui m’auraient intéressé. Cette ville cauchemardesque, ce Brownsville qui n’est ni mexicain ni anglais, où l’on entend les deux langues mélangées, formant un charabia horrible, et où on ne vit que pour les affaires, une population cosmopolite, un mélange de races ; cette ville de fièvre et de combats ne pouvait m’offrir ce dont j’avais besoin. La corruption des mœurs propre à une agglomération où la fureur du changement est omniprésente rend impossible la vie de famille. Les grandes fortunes qui s’édifièrent sur ce sol maudit ont eu pour origine la guerre de Sécession, les fournitures destinées aux troupes du Sud et la contrebande des fournitures militaires. À cause des vicissitudes de la guerre, qui changeaient chaque jour le cours des affaires, nous les spéculateurs, nous ne pouvions avoir de résidence fixe. Nous étions tout d’un coup à Matamoros ou à Brownsville. Parfois, nous devions embarquer précipitamment des vivres et remonter le río Grande del Norte jusqu’à Laredo. Et que d’intérêts opposés, quel désordre moral et social ! Américains, Français, Indiens, Mexicains, des hommes et des femmes de toutes classes, rassemblés et mélangés, qui se haïssaient la plupart du temps et s’estimaient très rarement… C’était l’enfer. Là-bas, le concubinage, la polygamie et la polyandrie étaient à l’ordre du jour. Il n’y avait ni religion, ni loi morale, ni famille, ni affection pure ; il n’y avait que le commerce, les fraudes sur la marchandise et sur les sentiments…

« “Comment trouver dans une telle vie ce que je désirais si ardemment ? Quand je me suis vu riche, je me suis dit : ‘Maintenant, allons là-bas !’ et je me suis embarqué pour l’Europe. Pendant la traversée je réfléchissais de cette façon : ‘Maintenant, dans cette vieille Espagne pauvre et ordonnée, je trouverai ce qui me manque, je saurai arranger mon existence en me préparant une vieillesse tranquille et heureuse…’ Je suis arrivé en Espagne. À Cadix, il ne restait personne de ce qui avait été autrefois la très nombreuse famille des Caballero. J’ai voulu voir Bringas, le frère de ma mère. Je suis venu à Madrid et Madrid m’a plu, croyez-moi. Cette ville où se promener est une occupation me plaît, moi qui m’étais asséché l’âme et la vie dans un travail semblable aux entreprises des héros et des chevaliers si on leur enlève la poésie et si on leur ajoute l’égoïsme. Les relations entre les individus y sont douces et faciles. On rencontre des femmes jolies, gracieuses et raffinées de toutes parts. Là où la marchandise abonde, pardonnez-moi cette comparaison commerciale, il est facile de trouver ce qui nous convient. Peu de jours après mon arrivée, j’ai rencontré une…”

« Arrivé à ce point si délicat, je dois réunir toutes les forces de mon esprit pour ne pas dire une bêtise. En avant… “J’ai vu une femme qui me semblait réunir toutes les qualités que durant ma vie antérieure j’avais attribuées à la femme rêvée, la grande, la plus recherchée, la belle, l’unique qui brillait dans mon âme par son absence et vivait au plus profond de moi-même faisant partie de ma vie. Quand ce que l’on a pensé pendant longtemps apparaît en chair et en os, il est temps de croire en la Providence et de trouver que la vie a un sens. J’ai ressenti une très grande joie en voyant cette femme, et depuis le premier moment, elle m’a tellement plu, tellement… Je vais parler clairement, avec toute la simplicité de mon caractère. Eh bien, écoutez-moi attentivement : je la vis un samedi, et me serais marié avec elle le dimanche. Je croyais l’avoir vue et reconnue et fréquentée depuis de nombreuses années, presque depuis qu’elle était aussi petite que ça et qu’elle pouvait à peine poser les mains sur cette table. Je m’imaginais que je possédais tous ses secrets et qu’aucune particularité de sa vie ne m’était inconnue. Je ne sais pas pourquoi son visage et ses yeux étaient son âme, son histoire, et ils possédaient une transparence admirable et presque miraculeuse. Quelle chose étrange, n’est-ce pas ? Tout ce que j’avais besoin de savoir d’elle, je le savais rien qu’en la regardant. Aucun soupçon de tromperie, d’hypocrisie, de mensonge… Oh ! rien de cela ne me venait à l’esprit en la regardant. L’amour et la confiance étaient un seul et même sentiment, comme dans d’autres cas le sont l’amour et la méfiance. Je n’avais pas besoin de preuves compliquées pour savoir qu’elle était vertueuse, prudente, modeste, simple, discrète, comme je n’avais pas besoin d’autres yeux que les miens pour savoir qu’elle était belle. Et croyez-moi : elle me plaisait plus pour ses humbles origines ; pour sa pauvreté, encore beaucoup plus. Je déteste ces filles pleines de prétention et de vanité qui contrastent avec le train de vie modeste de leurs parents ; je déteste les maniérées, les sophistiquées, les cancanières, celles qui provoquent par leur frivolité la ruine de leur mari…

« “Bon, en avant… J’ai voulu lui dire ce que je ressentais, mais je n’ai pas trouvé l’occasion ni le lieu adéquat pour le faire. Ma timidité m’empêchait de trouver cette occasion et d’écarter les témoins… Je suis peu bavard, je n’ai pas le don de l’éloquence, ou plutôt pas celui de prendre l’initiative dans une conversation. Mon cœur est effrayé par le bruit et se trouble avec crainte quand ma voix s’efforce de s’exprimer en public. J’ai pensé écrire une longue lettre, mais ça m’a semblé ridicule. Non, non, il fallait faire un effort et l’affronter et exposer la question en termes aussi énergiques que brefs : ‘Je veux me marier avec vous. Dites-moi vite oui ou non.’ J’ai pris cette résolution à Bordeaux et sans perdre de temps, je suis venu en courant. Là-bas, j’étais plus triste qu’ici, et chaque jour qui passait sans que je réalise ce rêve me rendait la vie plus insupportable. L’image chérie ne s’effaçait pas de mon imagination. Je la voyais si clairement, si clairement, comme si je l’avais devant moi, avec ses yeux magnifiques, matin et soir, ses cheveux châtains, son expression douce et triste, et sa façon si gracieuse de se résigner à son état de pauvreté, qui l’élève dans mon esprit… Dans le train, je pensai : ‘J’arrive et je le lui dis, elle accepte, je me marie et nous partons pour Bordeaux pour vivre, vivre, vivre.’ Mais je suis arrivé, je l’ai vue… maudit frein ! et je n’ai rien dit.”

« À ce moment, Amparo aura dû parfaitement comprendre. Elle m’écoutera toute troublée, sans savoir quoi dire. Je n’aurai pas besoin d’ajouter un seul mot, ni de prononcer la phrase sacramentelle et vulgaire “Je vous aime” que l’on n’utilise plus que dans les romans. Je conclurai avec ces paroles fortes : “Si je vous suis peu agréable, dites-le-moi franchement. J’ajoute un détail qui n’est pas sans importance, je crois. Je suis riche et si vous voulez vous marier avec moi, nous nous installerons là où cela vous plaira. À Bordeaux ? Eh bien, à Bordeaux. À La Mecque ? Ainsi soit-il. Vous voulez vivre à Madrid ? Ça m’est égal. Je vous laisse le choix de la patrie, car aujourd’hui je me considère comme un exilé… J’ai dit quelque chose ? Aïe, les muets qui se mettent à parler sont terribles. C’est à vous de dire le reste.” »

C’était la déclaration bien réfléchie de Caballero. C’était le discours qu’il avait mémorisé, mutatis mutandis, comme un orateur qui va au Congrès, prêt à utiliser son tour de parole parlementaire. Mais quand arriva le moment de parler, notre bon Indien eut tant de mal à trouver le début que toutes les parties et raisonnements de son discours si bien ordonné se mélangèrent dans son cerveau et il ne sut pas par où commencer. Tout, les idées et les paroles s’évaporèrent, s’évanouirent, lui laissant seulement une angoisse profonde et le très triste sentiment de son propre silence. On ne sait pas combien de temps s’écoula entre ces deux figures muettes, et tandis que Caballero regardait la lampe comme s’il voulait extraire de sa lumière le remède à une si grande confusion, Amparo laissait tomber paresseusement son regard sur les paragraphes du livre et lisait des phrases des Psaumes comme celle-là : « Je suis enfoncé dans une vase profonde où l’on n’a pas pied, je suis venu dans des abîmes liquides et le courant m’a anéanti. »

Elle ferma brusquement le livre, et comme si elle suivait une conversation interrompue, elle dit :

— Et vous pensez retourner à Bordeaux ?

Dieu des muets, quelle occasion en or ! La réponse était si naturelle, si facile, si humaine, que, si Agustín ne parlait pas, il méritait de perdre l’usage de la parole pour le restant de ses jours. Un éclair traversa son esprit. C’était une réponse brève, ingénieuse et transparente. En la sentant dans son esprit, tout son être fut ébranlé et il en fut comme surnaturellement aiguillonné. Comme le téléphone parle en articulant des mots transmis par un organe lointain, Caballero s’entendit donner cette fière réponse :

— Oui, je pense me retirer à Bordeaux, quand j’aurai perdu toute espérance… quand vous entrerez dans les ordres…

Amparo l’écouta avec effroi ; elle devint très pâle et ensuite toute rouge… Et lui, très tranquille comme quelqu’un qui a accompli un ouvrage titanesque. Bien lancé, il allait dire des choses plus précises. Et elle, que répondrait-elle ?… Mais tout à coup ils entendirent un son métallique et désagréable…

Ding… Ding !… La clochette de la porte. Bringas et son épouse rentraient du théâtre.

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