Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 70 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXVIII

 

Pez, Rosalía et la sœur de l’intendant se promenaient nonchalamment sur la terrasse, comme pour passer le temps. La sœur de l’intendant alla chez le sommelier et le couple élégant resta seul… Le pauvre don Manuel était vraiment digne de pitié. La monomanie religieuse de sa femme en était arrivée à un point insupportable…

— Qu’est-ce que vous croyez ? J’en avais tellement assez d’entendre Serafinita nous raconter la vieille histoire de ses malheurs que j’ai eu envie de prendre mes jambes à mon cou… Cette voix de punaise de sacristie et ces soupirs funèbres me tapaient sur les nerfs. Je suis religieux et je crois à tout ce que l’Église nous ordonne de croire. Mais ces gens qui « se couchent avec Dieu et avec Dieu se lèvent » me donnent la nausée. C’est cette Serafinita qui a tourné la tête à ma pauvre Carolina, c’est elle qui a causé mon malheur, elle qui m’a fait prendre en grippe mon propre domicile… Oh ! chère amie, vous ne pouvez pas savoir comme c’est triste d’avoir horreur de son foyer… Cette affreuse maladie vous a heureusement épargnée… Je voudrais être dehors toute la journée et ne plus remettre les pieds chez moi… Je me suis habitué insensiblement à considérer comme ma vraie maison celle de mon ami, et je ne cesse de comparer la chaude cordialité qui règne ici à la sèche froideur de là-bas… Je suis un homme qui ne peut pas vivre sans amour. L’amour m’est aussi nécessaire que l’air qu’on respire. Sans amour j’étouffe, je meurs. Là où je le trouve, je plante ma tente et c’est là que je reste…

Isabelita et Alfonsin passèrent en courant. Ils étaient essoufflés, en sueur, tant ils avaient fait les diables dans la galerie du troisième étage avec Irene et les filles du chef cuisinier…

— Ciel, dans quel état tu es ! dit Rosalía en arrêtant la petite. Tu es rouge comme une écrevisse… La brise se lève maintenant. Rentre vite à la maison pour ne pas t’enrhumer… Et ce galopin ? Regardez-moi ça ! Il est tout dépenaillé… Et ces genoux ?… Je l’habillerais avec du fer, il s’arrangerait pour le trouer…

— Oh ! le gentil petit polisson ! C’est un vrai chenapan… Ce sera un homme ! dit Pez en lui donnant un baiser et en embrassant aussi la fillette.

— Donne-moi des sous ! dit le gamin avec effronterie.

— Regardez un peu ce vaurien !… Tu n’as pas honte ?… Ne faites pas attention. Il a la mauvaise habitude de demander de l’argent à tout le monde. Je ne sais pas où il a pu prendre ces façons… Vous allez rire : un soir où j’ai mené cette bonne troupe voir Sa Majesté… Je n’ai jamais été aussi gênée… Pas moyen de leur faire dire un mot !… Tout d’un coup, ce galapiat se plante devant la reine, il la regarde avec une incroyable impudence et il tend sa menotte… « Donne-moi des sous !… » Sa Majesté s’est tordue de rire…

— Bien, monsieur l’enfant précoce… Voilà des sous.

— Que faites-vous ? C’est pour s’acheter des cochonneries… Cette petite sotte ne demande rien, elle, mais quand on lui donne, elle prend. Ne croyez pas qu’elle soit dépensière… Ah ! mais non… Elle met tout dans sa tirelire. Elle a déjà un petit capital. Elle ressemble…

— Elle ressemble à son papa…

— Allez, allez… Rentrez vite à la maison… Ici, vous risquez d’attraper froid… Comme tu transpires, ma chérie !… Je vous rejoins tout de suite.

En quelques bonds, les enfants arrivèrent à la porte de l’escalier de Cáceres qu’ils dégringolèrent pour rentrer chez eux. Pez poussa un soupir. Rosalía tenait à la main une rose aux pétales à moitié froissés, très odorante. De temps en temps, elle y enfonçait son nez, comme si elle avait voulu aspirer d’un coup tout son parfum. Une telle fleur était le digne fourreau d’un aussi joli nez…

— Parce que, dit Pez revenant à ses lamentations, vous finirez par me chasser de chez vous… Je suis si importun, si collant…

Elle dut lui répondre que ce n’était pas une raison pour expulser qui que ce soit, et Pez, reprenant courage, lui demanda pardon de son attachement pour la famille Bringas… Le priver de la consolation d’une telle affection eût été par trop cruel… À vrai dire, le pôle d’attraction… Oui, c’était le mot juste… Le pôle d’attraction…

— Je ne suis pas si sûr que ce ne soit pas, plutôt que mon cher ami, mon incomparable confidente. Vous me comprenez mieux que lui, mieux que personne. C’est curieux : le jour où je ne peux échanger deux mots avec vous, il me semble qu’il me manque quelque chose, il me semble que les racines de la vie se dessèchent, il me semble que la sève de l’être se tarit…

Pez versait dans la poésie et la philosophie, et Rosalía qui l’écoutait avec un vaniteux gonflement de narines enfouissait son nez dans la rose dont les fragrances les enveloppaient tous les deux…

— Cette irrésistible sympathie… C’est plus fort que moi… Si vous me défendiez de venir, vous verriez s’éteindre une vie naguère vouée à la famille et toujours consacrée au service du pays… Vous ferez le plus grand mal qu’on puisse faire à un homme… sans profit pour personne…

Rosalía ne dut pas se montrer bien farouche, car l’autre exprima son désir de la voir plus souvent… Quand ce pauvre Bringas serait guéri, pourquoi ne se rencontreraient-ils pas plus fréquemment et dans des conditions qui leur permettraient de parler plus librement ?…

Il restait encore beaucoup à dire ; mais il était impossible de prolonger davantage la petite promenade. Quand Pez et Rosalía arrivèrent devant la porte de l’appartement, Isabelita sortit à la rencontre de sa maman en criant avec une joie innocente :

— Papa voit, papa voit !

Tout heureux d’apprendre une aussi bonne nouvelle, Pez et Rosalía s’empressèrent d’entrer et ils virent don Francisco qui se promenait de long en large à travers Gasparini, son bandeau noir soulevé, gesticulant, si nerveux, si excité qu’il avait l’air dément…

— Rien qu’une petite sensation de brûlure, un rien… Mais je vois tout !… Vous, mon cher Pez, je vous trouve rajeuni… Et ma femme a quinze ans de moins… Par la casaque des onze mille vierges !… Je suis fou de joie !… Rien qu’un bord rougeâtre aux objets… C’est tout… La clarté me fait un peu mal… C’est l’affaire de quelques jours… Embrasse-moi, ma femme ! Embrassez-moi tous !…

— Ne chante pas victoire si vite ! dit Rosalía brusquement attristée au milieu de sa joie par une certaine pensée. Il faut toujours craindre les rechutes… À ta place, je n’ôterais pas mon bandeau…

— Qu’est-ce que c’est ? dit le médecin qui était entré sans frapper. C’est la foire ? Alors, ami Bringas, on danse le rigodon ? Le bandeau !… Il est encore trop tôt pour l’enlever… Un peu de patience, bon sang ! Si nous parlions des bains…

— Quels bains ?… Je n’irai pas aux bains ! affirma Thiers tout en laissant les mains expertes du docteur lui remettre le bandeau. Je n’en ai pas besoin… Qu’on n’essaye pas de me raconter des histoires !

— Nous verrons, nous verrons… dit le docteur avec bienveillance. Et maintenant on retourne en prison. N’essayez pas de vous échapper avant le temps voulu, car la prison risquerait de durer plus que prévu. Nous allons bien, très bien, et nous arriverons au but si nous ne nous pressons pas trop…

La clarté crépusculaire, avec laquelle notre bon Thiers avait eu l’immense plaisir de vérifier le rétablissement de ses fonctions optiques, s’évanouissait peu à peu. La pièce n’était plus éclairée que par la lueur que le soleil avait laissée dans le ciel derrière la Casa de Campo et qui flamboyait comme un incendie. Rosalía voulut allumer la lumière. Mais Bringas s’y opposa vivement en faisant remarquer qu’on n’en avait pas besoin…

— C’est ça ! Une lampe allumée pour que nous rôtissions un peu plus… Excusez-nous, don Manuel, mais je crois que nous sommes mieux dans l’obscurité… Paquito, ouvre grande la fenêtre. De l’air, de l’air, de l’air…

Peu après, fatigué des historiettes universitaires que son fils lui racontait, Bringas dit d’une voix forte :

— Monsieur Pez !… Il n’est pas là ?

— Il n’est pas là, observa Paquito.

— Rosalía !

— Maman ! cria le jeune homme pour appeler sa mère.

Rosalía ne tarda guère à arriver. Sa majestueuse silhouette, fantôme blanc se détachant sur l’ombre, apportait comme un mystère théâtral dans la pièce solitaire où le père et le fils, entourés de ténèbres, étaient invisibles…

— Don Manuel est parti ?

— Non. Il est au balcon de la Saleta. Il contemple… Quel dommage que tu ne puisses pas voir ce spectacle !… Il contemple le feu que le soleil a laissé derrière lui au couchant… On dirait que la moitié du monde est en train de brûler.

— Va le rejoindre, ne le laisse pas seul… Aujourd’hui, je lui ai touché un mot de l’avancement du petit, et il me semble qu’il ne l’a pas mal pris. Il a répondu par un « Nous verrons » qui m’a paru très encourageant… Ah ! n’oublie pas qu’à neuf heures moins le quart nous devons souper.

À l’heure dite, Pez prit congé, et Rosalía, troquant sa jolie robe de chambre contre une blouse de quatre sous et ses souliers bas contre des pantoufles à semelle de corde, commença à s’occuper du souper. Elle se plaignait d’un violent mal de tête. Elle ne prendrait qu’un peu de jardinière. Son mari lui dit d’aller se coucher. Mais elle avait trop à faire pour se mettre au lit si tôt… Ah ! la réception de doña Tula et le bavardage intarissable de Pez et de Serafinita lui avaient donné une de ces migraines !… Et puis, don Manuel était capable de donner des douleurs de crâne au coq de la Passion avec la rengaine de ses lamentations. Ses malheurs étaient tels que Job n’avait rien souffert en comparaison…

— Va te coucher, trésor, pour bien te reposer de toutes ces balivernes… Il faut écouter patiemment tout ce que Pez a envie de nous raconter, parce que… Tu vois bien ce qu’il nous dit ?… Nous sommes sa consolation et il vient ici, le pauvre, pour soulager son chagrin en nous le confiant.

Rosalía finit par obéir à son mari. On débarrassa la table, on éteignit les lumières, Paquito fut chargé de donner à son papa les médicaments qu’il devait prendre plus tard, et la tête de l’illustre dame put chercher le repos sur les oreillers. Cependant le sommeil ne vint qu’au bout d’un long moment de cogitations congestives…

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