Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 6 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre V

 

Quand elle n’avait pas d’occupation importante ou quelque travail extraordinaire bien rétribué, ce qui arrivait très rarement, Amparo accourait tous les jours au premier étage de la costanilla de los Ángeles. Nous l’y retrouvons toujours identique à elle-même, d’une humeur et d’un caractère inaltérables, grave sans être revêche, silencieuse, résignée, image vivante de la patience, si cette dernière comme il le semble est une belle statue. Travailleuse, prête à tout, avare de parole jusqu’à l’extrême, légèrement souriante si Rosalía était gaie, plongée dans une profonde tristesse si sa maîtresse exprimait du désagrément ou du courroux.

Écoutons la cantilène journalière :

— Amparo, as-tu apporté la soie verte ? Non ? Eh bien, laisse ta couture et mets ton châle. Vas-y à l’instant. Passe par l’herboristerie et apporte-moi quelques feuilles de sanguinaire. Ah ! J’oubliais : apporte-moi deux couvercles à un sou… Tu es déjà de retour ? Bien : donne-moi la monnaie de la pésète. Va maintenant à la cuisine, pour voir ce que fait Prudencia. Si elle est très occupée, aide-la à laver le linge. Ensuite tu viendras terminer ce col.

Et avec une attitude protectrice, elle s’élevait d’autres fois sur les sommets du patriarcat, comme un ballon gonflé de gaz monte vers l’empyrée, et elle disait sur un ton très cordial :

— Amparo, tu peux trouver dans notre ombre, si tu te comportes bien, une position acceptable, parce que nous avons de bonnes relations et… Ah !… Tu ne sais pas ce qui me traverse l’esprit en ce moment, une idée fabuleuse. Eh bien, tout simplement que tu devrais devenir religieuse. Avec ton caractère et ton peu de désir d’avoir un fiancé, tu ne devrais pas te marier et surtout, ne pas faire un bon mariage. Donc, penses-y, ça te convient. Je ferai en sorte de t’obtenir une dot. Je crois que si on en parle à Sa Majesté, elle te la donnera. Elle est si charitable que, si elle en avait le pouvoir, tout l’argent de la nation (qui n’est pas si important, crois-moi) serait employé à faire l’aumône.

Et un autre jour, il est de notoriété publique qu’elle dit :

— Écoute… J’ai une autre heureuse idée… Aujourd’hui, j’ai de l’inspiration. Si tu te décides pour le couvent, il me semble que nous n’avons pas besoin d’ennuyer Sa Majesté, qui reçoit chaque jour son lot de demandes et de mémoriaux de nécessiteux ; et la pauvre petite est désolée de ne pas pouvoir satisfaire tout le monde. Tu sais qui peut te donner la dot ? Tu n’en as pas la moindre idée ?… Tu ne devines pas ?… Le cousin Agustín, qui se demande toujours à quoi employer les énormes sommes d’argent qu’il a rapportées d’Amérique. Je vais le lui dire habilement, et nous verrons comment il le prend. C’est la crème des hommes, plein de bonté, mais il a de ces bizarreries, il faut savoir l’aborder. Bien qu’il soit très généreux, on ne peut rien lui demander directement. Il est méfiant comme tous les gens farouches, et tout d’un coup il te sort de ces naïvetés dignes d’un enfant. Il faut savoir comme moi lui passer de la pommade pour en tirer parti… Tu vois, hier il m’a offert un magnifique chapeau… Tout ça parce qu’il m’a vue dans tous mes états pour arranger le vieux, et qu’il m’a entendue pester contre mes pauvres moyens… Si tu m’aides, tu auras ta dot. J’ai l’impression que c’est lui qui sonne. Aujourd’hui il s’est mis en tête de m’apporter des billets pour le théâtre Príncipe… Et cette calamité de Prudencia qui n’entend pas… Prudencia… ! Tu vas devoir y aller toi… Non, cette bête ouvre… C’est lui… Je ne te l’avais pas dit ? Bonjour, Agustín. Entre, fais le tour par là. Pousse le panier à linge. Claque la porte. Approche la malle vide. Enlève ce châle qui est sur la chaise… N’enlève pas ton chapeau. Il ne fait pas chaud ici.

Tout cela se déroulait dans la petite pièce de la couture, qui faisait en outre office de garde-robe de Rosalía et était remplie d’armoires et de cintres, avec des rideaux de percale qui protégeaient robes et jupes de la poussière. D’énormes malles occupaient le reste de l’espace, laissant si peu de place aux personnes qu’elles devaient essayer, en entrant et en sortant, de se frayer un chemin et souvent n’y arrivaient pas.

— Alors, quoi de neuf ? lui demanda Rosalía. Tu as déjà fait ta promenade à cheval ?… Écoute, mets bien ta cravate, au train où tu vas, le nœud va bientôt descendre sur ton cou… Que tu es négligent ! Si tu te laissais diriger, tu deviendrais vite un autre homme. Toi-même, tu ne te reconnaîtrais pas.

— Je suis maintenant trop vieux pour changer, répliqua Caballero en souriant. Laisse-moi comme je suis. La cravate est bien comme ça ? En voilà des raffinements. Tu vas t’étonner de ce que je vais te dire : j’ai vécu quinze ans sans voir un miroir, ou ce qui revient au même, sans me regarder dans une glace, et sans savoir à quoi je ressemblais…

— Doux Jésus ! Quel homme… Et un beau jour, finalement, tu t’es regardé et tu t’es dit : « Pardieu, je connais ce visage… » Tu entends, Amparo ?

Elles riaient toutes les deux. Agustín Caballero n’était plus un jeune homme, mais c’étaient sans doute la fatigue et les tribulations d’une vie pénible plus que les années qui étaient responsables du vieillissement de ses traits. Dans sa barbe noire brillaient des fils d’argent distribués au hasard. Sur les tempes, les cheveux blancs dominaient presque exclusivement, tandis que sa moustache et tout ce qu’il y avait sous la lèvre inférieure étaient noirs. Les cheveux coupés aux ciseaux présentaient aussi une capricieuse répartition de ces signes infaillibles d’usure vitale : sur les tempes, du givre, ailleurs des cheveux noirs parsemés de filaments argentés. La couleur de son visage était épouvantable : couleur d’Amérique, couleur de fièvre et de fatigue dues aux ardentes humidités du golfe du Mexique, insigne ou marque de l’apostolat colonisateur qui, avec la vie et la santé de tant de nobles bâtisseurs, édifie les puissantes civilisations du monde hispano-américain.

J’ai toujours vu chez Caballero une vigoureuse constitution physique, à moitié entamée par les âpres luttes avec la nature et les hommes, une solide santé usée par mille épreuves, une beauté bronzée par le soleil. Cette tête et ce corps, bien arrangés par les coiffeurs et les tailleurs, auraient été plus que moyennement beaux. Mais l’absence de vie sociale et un travail d’Hercule avaient enlevé pour toujours toute finesse, toute élégance, et même toute possibilité de l’acquérir. Caballero avait compris avec bon sens qu’il était pire d’affecter d’avoir ce qu’il n’avait pas que d’affronter tel qu’il était les vulgaires jugements de la société efféminée dans laquelle il vivait. En vérité, cet homme qui avait rendu à la civilisation américaine des services réels, si ce n’était brillants, était rude, gauche, et il ne semblait pas à sa place dans une capitale bureaucratique où certains ont fait de brillantes carrières en sachant nouer leur cravate. Ce n’est pas la première fois que le rude Yankee transplanté ici a dû fuir, écœuré, et sans aucun désir de jamais revenir. Caballero resta un peu plus longtemps que d’autres et il affrontait ce que l’on pourrait appeler son impopularité. Il en avait fait sourire plus d’un avec une triviale méchanceté ; il était maladroit quand il saluait et incapable de soutenir une conversation sur des thèmes légers et agréables. Au milieu des manifestations de joie, il restait très sérieux et taciturne. S’il n’ignorait pas les formules élémentaires de la vie en société, il demeurait un profane pour beaucoup d’autres de second ordre qui sont le produit du raffinement des mœurs et des innovations somptuaires continuelles.

Sa distraction n’était pas assez importante pour lui permettre de regarder avec indifférence le ridicule dont il était victime en certaines occasions. Et pour l’éviter, soucieux de sa dignité, qu’il avait en grande estime, il fuyait le commerce des gens agités. Il menait une vie retirée et il n’avait de relations constantes qu’avec ses cousins, les Bringas, et deux ou trois amis issus des milieux commerciaux et de la Banque de Madrid dont nous aurons l’occasion de faire la connaissance plus tard.

En octobre de cette année-là, Agustín, fatigué de la vie ennuyeuse de Madrid, partit pour Bordeaux, où il avait quelques affaires. Mais il revint à l’improviste sans expliquer la raison de son prompt retour. Il se contenta de dire à Bringas :

— Là-bas, je m’ennuyais davantage, mais je pense y retourner si Dieu me prête vie, et si l’idée d’un projet que j’ai conçu se réalise.

Quand Rosalía le retenait chez elle en insistant beaucoup après le repas et le faisait pénétrer presque de force dans la modeste réception de son salon, il passait toute la soirée dans un coin, plus silencieux que s’il assistait à la messe, et il supportait le verbiage de quelque vieillard ou d’une dame entre deux âges dont le flot de paroles était intarissable. En ce qui concerne sa fortune, personne ne savait la vérité. Certains la supposaient colossale, d’autres moyenne mais très saine. Mais le mystère même qui l’entourait le rendait plus intéressant aux yeux de beaucoup. Il y eut des familles qui lui plantèrent avec une belliqueuse ardeur les banderilles de la stratégie sociale pour le conquérir. Mais lui, révélant une subtile finesse, plus propre au sauvage qu’au courtisan, résistait si vaillamment que les assaillants levaient le siège. Il va sans dire qu’on lui pardonnait tout à cause de l’idée que l’on se faisait de son incommensurable richesse et de son caractère noble et élevé. En vérité, s’il avait voulu céder à tant d’aimables pièges, ses rudesses seraient passées pour des traits d’esprit et sa sécheresse pour l’élégance la plus achevée.

— Tu peux fumer si tu veux, lui dit Rosalía. Ni Amparo ni moi ne sommes gênées par la fumée de cigarette. Répète-nous l’histoire du miroir pour que nous puissions rire encore. Quinze années sans regarder ton visage !

— C’est certain… Et pendant deux ans et demi nous sommes restés, un ami et moi, dans la sierra Madre sans avoir le déplaisir de voir ce qui s’appelle une personne.

— Tu n’as pas besoin de le jurer pour que je te croie. Et quand tu as vu un être humain, tu as pris les jambes à ton cou, pas vrai ? Tu as gardé ces mauvaises habitudes, cousin. L’autre après-midi, quand tu étais dans le salon et que les Pez sont entrés, tu as fait un bond et la terre t’a fait défaut pour t’enfuir. J’ai bien cru que tu allais te jeter par le balcon. Pourquoi es-tu comme ça, pourquoi les gens te font-ils peur ? Tu te comportes mal, très mal. Sans doute crois-tu que tu ne plais pas, qu’on se rit de toi. Quel idiot, non, non ! Tout le monde te respecte et chante tes louanges. Je sais que tu n’es pas désagréable, loin de là. Tu plais, mon garçon, tu plais ; c’est moi qui te le dis. Tu inspires de la sympathie à qui je pense, et si tu n’étais pas aussi réservé...

— Je n’ai pas confiance, pas confiance, murmura Caballero, comme quelqu’un qui poursuit une plaisanterie.

— Quelle timidité… ! À quarante-cinq ans… ! Je me trompe dans le compte ?

— C’est à peu près ça.

— À quarante-cinq ans, ne pas savoir… ne pas aimer les plaisirs de la société.

— Chaque homme, répliqua Agustín, est l’œuvre de sa propre vie. L’homme naît et la nature et la vie le façonnent. Le même droit que cette société prend pour me dire « Pourquoi n’es-tu pas comme moi ? », je le prends pour lui dire : « Pourquoi ne me ressembles-tu pas ? » Ce qui m’a fait comme je suis, c’est la solitude, la fièvre, la constance, les échecs, la peur et l’audace, le cheval et le grand livre des comptes, la sierra de Monterrey, le río Grande del Norte et la côte putride de Matamoros… Hélas ! Quand le caractère s’est endurci, comme les os, quand ton histoire se peint sur ton visage, il est impossible de revenir en arrière. Je suis comme ça et la vérité est que je n’ai pas la moindre envie d’être autrement.

— Je comprends, bien sûr… Mais on ne te demande pas de faire le dandy… Ce que l’on te demande, c’est…

Rosalía qui se plongeait dans les méandres de ce thème savoureux, de par l’autorité et le bon sens dont elle faisait preuve en ce domaine, interrompait à chaque instant avec un déplaisir non moins grand ses observations pour s’occuper de tâches domestiques. Il ne se passait pas cinq minutes sans que Prudencia entre avec un message aussi ennuyeux qu’important.

— Madame, le marchand de miel.

— Je n’en prends pas aujourd’hui.

— Madame, le vendeur de fruits confits… Madame, le charbonnier… Madame, le boulanger… J’en prends combien ? Madame, s’il vous plaît, arrêtez la soupe… Madame, le marchand de vin… Madame, un message des dames Pez qui demandent si vous allez au théâtre ce soir… Madame, le savon… Madame, je vais chercher le pétrole ?

Et la dame écartelée répondait sans se tromper et elle devait sortir et rentrer, et passer à la dépense, et revenir encore et encore, et tourner dans tous les sens. Mais, dans le labyrinthe domestique, elle ne lâchait pas le fil de son thème et, en reprenant son souffle, elle continua de cette façon :

— On te demande d’être aimable et attentionné… et que tu ne prennes pas les jambes à ton cou quand viennent des visites.

— Ça suffit, cousine, dit Caballero, fatigué du sermon, parlons d’autre chose. Voici les billets, des fauteuils d’orchestre, pour la représentation de ce soir au théâtre Príncipe.

— Oh ! Merci… il est vrai que personne n’est plus attentionné que toi… Mais tu en as apporté trois ? Tu viens aussi ?

Il fit un geste en montrant Amparo, car sa timidité était telle que parfois il n’osait pas nommer les gens qu’il avait devant lui.

— Celle-là ?… Par le sang du Christ, elle n’y va pas, elle ne le veut pas, ça ne lui plaît pas, ni elle ne le peut, s’exclama Rosalía, en dilatant au maximum les ailes de son nez.

La seule idée de se présenter dans le théâtre avec la fille de Sánchez Emperador, dont l’humble garde-robe était incompatible avec toute exhibition mondaine, plongea Mme Bringas dans un état d’extrême irritation. Elle ne comprenait même pas comment une telle absurdité avait pu venir à l’esprit de son cousin. Cet impair suffisait largement pour que Caballero méritât son doctorat en ignorance sociale.

Amparo riait sans rien dire, en regardant Caballero avec une indulgente réprobation, comme on regarde un enfant qui mérite qu’on lui pardonne, au nom de son bon fond, les bêtises propres à son âge.

— On peut dire que tu as le sens de l’à-propos, dit la Pipaón en s’acharnant un peu sur son cousin. Tu lui fais une belle proposition à celle-là. Tu l’offenses… sans mauvaise intention… Tu lui enfonces un poignard en lui proposant d’aller au théâtre. De quoi crois-tu que nous parlions toutes les deux maintenant, comme bien souvent ? Quelle est l’aspiration, le désir de cette malheureuse ? Tu ne le sais pas ? Qu’est-ce que tu peux en savoir, toi qui es toujours dans les nuages ? Tu n’as aucune pénétration. N’importe qui aurait compris qu’Amparo meurt d’envie de devenir religieuse… C’est l’évidence même, parce que, véritablement, elle ne peut, elle ne doit, elle n’est pas en position d’aspirer… Mais si, on ne parle que de ça dans cette maison !

— Doucement, doucement, chère madame, fit remarquer Caballero, en souriant. Moi, on ne m’a rien dit.

— Mais ça se comprend, ça se devine, répliqua-t-elle avec la véhémence qu’elle mettait toujours dans les choses les plus absurdes. L’homme de la bonne société chasse les idées au vol. Toi, si on ne te les met pas sur le bout de ton nez, tu ne les vois pas.

— Finissons-en.

— Un autre homme plus malin aurait compris la difficulté de la réalisation de cette pensée, cette difficulté de la dot… c’est l’évidence même. Amparo est pauvre. Nous, nous ne sommes riches que de notre bonne volonté, rien de plus. Il est vrai que nous avons de bonnes relations, et que les bonnes relations aplanissent les pires chemins. Nous avons beaucoup d’amis dont certains sont puissants. Et nous n’aurons pas la chance de rencontrer un riche célibataire qui aurait un élan de générosité et dirait : « Je donne la dot de cette petite nonne » ?

Rosalía regarda son cousin en manifestant la certitude d’obtenir une réponse catégorique et favorable à l’allusion qu’elle venait de lui adresser. Agustín, blessé dans son cœur sensible, répondrait infailliblement : « Je suis là pour ça. » Mais la de Bringas vit échouer pour cette fois son plan astucieux, parce que le cousin, sans révéler l’avoir compris, se leva soudain et dit :

— Eh bien, cousine, moi, je dois partir.

Dissimulant mal son dépit, Rosalía ne put s’empêcher de s’exclamer :

— C’est cela, toujours aussi brutal… Adieu, mon garçon, j’espère que tout ira bien ; mes meilleurs souhaits pour ton retour.

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