Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 66 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXIV

 

 

Il fallut lui apporter un verre d’eau, dégrafer son corset et que sais-je encore.

— Moi ? s’écria Rosalía effrayée, une fois que son amie eut repris connaissance… Comment pourrais-je ?…

— En demandant à don Francisco. Je lui verserai un intérêt au taux qu’il voudra et je lui signerai une reconnaissance de dette parfaitement en règle. J’apporterai la lettre de mon administrateur, pour qu’il la voie. Il m’écrit que je peux compter sur la rente le 15. Mon administrateur n’est pas un fantôme évanescent comme celui de doña Cándida, c’est un être en chair et en os. Il se charge de vous en persuader en prenant toujours du vingt pour cent, quand il fait une avance.

Rosalía refusait énergiquement par des signes de tête et par la parole :

— Vous vous faites des illusions, ma chérie. Mon mari n’a pas un sou. Et s’il avait de l’argent, il ne vous en donnerait pas. Vous ne le connaissez pas.

À cet argument décisif, la marquise aux abois en opposa d’autres qui dénotaient sa perspicacité et les ressources infinies de son esprit fécond. Il était indubitable, absolument indubitable, que don Francisco avait de l’argent. Cela posé, la question se réduisait à envisager comment le mystérieux trésor tomberait entre les mains nécessiteuses de Milagros. Si une fidèle épouse se chargeait de l’entreprise – et ce n’était pas la mer à boire – on pouvait très bien se passer de Bringas pour effectuer le transfert, et la fidèle épouse ne devait pas avoir de scrupules à opérer cette action quelque peu irrégulière et téméraire, puisque l’argent retournerait à sa place avant que le bon monsieur fût en état d’en remarquer l’absence…

— Vous ne croyez tout de même pas que don Francisco verra avant le 15 juillet ?

Cette question, lancée par Milagros dans le feu de l’improvisation, peina beaucoup Rosalía…

— J’espère bien que oui. Et s’il n’en était pas ainsi, comme je le souhaite de tout mon cœur, je veux croire qu’il recouvrera la vue sans tarder.

— Pardonnez-moi ce manque de délicatesse, chère amie. Je dis parfois de ces bêtises… Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de se trouver dans une situation comme la mienne. Vous vivez dans un paradis et vous ne comprenez pas ces damnés qui se tordent dans les flammes de l’enfer de Madrid et qui en viennent à blasphémer… Qu’est-ce que je ne vais pas chercher ?… Dans un cas comme le mien, rien ne doit vous étonner, croyez-moi… Dans un cas comme le mien, on se sent capable de s’approprier le bien d’autrui… avec le ferme propos de le restituer, s’entend… Ah ! quand je rentre chez moi et que je vois le concierge dans sa loge en train d’avaler une soupe à l’ail en compagnie de sa femme, je les envie, je les envie !… Je voudrais les envoyer vivre dans mon appartement du premier et rester à leur place, quitte à balayer l’entrée tous les matins, à astiquer les cuivres et à laver l’escalier de haut en bas… Oui, je devrais m’enfermer dans un couvent et oublier le monde !… Mais mes enfants, mes pauvres enfants, que deviendraient-ils ?… Quand j’aurai casé Maria, qui sait ?… Peut-être me déciderai-je à chercher le repos dans la vie religieuse… Du moins renoncerai-je au monde pour mener une vie de retraite dans ma propre maison. J’aurai pour tout vêtement une robe de carmélite. Quelle paix ! Le matin, j’irai à la messe. L’après-midi, je rendrai visite à quelques amies. Le soir, je resterai chez moi… Quoi de meilleur pour la santé que de se coucher tôt ?… Ah ! quelle vie délicieuse !…

Après être revenue à la charge sans obtenir de Rosalía autre chose qu’un froid refus, elle changea brusquement la conversation :

— Voyons un peu comment nous allons nous arranger pour aller aux bains ensemble. Cela me coûte beaucoup de retarder mon départ. Mais je crois que nous ne pourrons rien organiser avant le début d’août. Le médecin vous a-t-il dit les eaux que devra prendre Bringas ? J’irai où vous irez. Pour mes petits tracas, les eaux se valent toutes… L’essentiel est de bouger un peu et de quitter cette fournaise.

Rosalía était plus loquace sur le départ aux bains que sur le sujet précédent. Elle avait bien envie d’aller en villégiature. Mais le docteur n’avait encore rien dit de net. Bringas ne voulait pas partir, dans la crainte de dépenser. Mais si le médecin le lui ordonnait, il ne pourrait pas refuser… Quant à elle, un peu de mouvement et quelques distractions ne lui feraient pas de mal, car elle se sentait bien fatiguée et se trouvait mauvaise mine. De cette conversation sur les bains, les deux amies passèrent aux chiffons. Et des remarques sur les robes, elles en vinrent aux essayages. Rosalía mit celle en mozambique, qui était presque terminée, et la marquise la complimenta si chaleureusement sur sa belle allure que peu s’en fallut que la descendante de la noble lignée des Pipaón ne crevât d’orgueil.

— Vous êtes d’une élégance ! Tout ce que vous mettez devient merveilleux ! Je vous le dis parce que c’est vrai, non pas parce que vous êtes mon amie… Je dis à tout le monde que, si vous le vouliez, vous n’auriez pas de rivale. Quel corps ! Quelle chute d’épaules ! Franchement, chaque fois que vous voulez vous habiller vous éclipsez tout à vos côtés.

Inutile de dire que Rosalía buvait du lait en s’entendant louanger de la sorte. C’était vraiment trop bête qu’une personne comme elle fût obligée de cacher ses belles robes, de les mettre en cachette et d’inventer toutes sortes de mensonges pour justifier l’usage de ces toilettes qui semblaient ajustées sur son beau corps par les anges de la mode eux-mêmes. En ôtant ces merveilles sous les yeux de son amie, Rosalía pensait au terrible problème que lui poserait l’explication de leur acquisition, quand elle devrait les mettre devant son mari, à moins de renoncer à les porter…

Milagros ne prit pas congé sans avoir répété d’une voix contrite et maniérée la litanie de ses malheurs et du remède qu’elle sollicitait. Rosalía la réconforta un peu en lui disant :

— Nous verrons…

À ces mots, un éclair de joie illumina le visage de la Tellería.

— Demain, dit la marquise sur le pas de la porte, je vous enverrai cette dentelle que vous aimez tant… Non, non, ne me remerciez pas… C’est moi qui devrais être reconnaissante, et si vous me tirez de ce bourbier (En lui appliquant deux baisers tendres et sonores)… gratitude éternelle !… Adieu…

Vers la même époque, don Manuel Pez revint d’Archena. Il était très satisfait du bien que lui avaient fait les eaux. Il avait le teint frais, meilleur appétit, et il se sentait le courage d’affronter n’importe quoi. Sa première visite fut pour Bringas, dont il avait appris la maladie à la station thermale. Pez le réconforta de son mieux. Il s’offrit à lui tenir compagnie matin, midi et soir, à lui consacrer tous les instants de liberté que ses occupations lui laisseraient. Il remplit ce programme au pied de la lettre et sa présence à la maison devint, pour ainsi dire, si réglementaire que, quand il n’était pas là, il semblait qu’il manquait quelque chose. Il distrayait parfois le malade en lui faisant le récit des événements politiques qu’il assaisonnait de mille cocasseries ; mais il avait soin de ne pas appuyer sur les dangers que courait le trône et sur le mauvais tour que prenaient les choses, car notre cher don Francisco, dès qu’on lui parlait de ce qu’on nommait la « révolution », devenait très triste et poussait des soupirs à fendre le cœur. Quand d’autres personnes tenaient compagnie à Bringas ou qu’on pensait qu’une trop longue conversation fatiguerait le malade, Pez quittait Gasparini pour la Saleta ou le salon des Ambassadeurs, où Rosalía allait à sa rencontre et ne manquait pas d’échanger quelques mots avec lui.

La dame pouvait remarquer que son ami l’entourait d’un respect muet et cérémonieux et que les galanteries qu’il lui adressait étaient toujours d’un style chevaleresque et un tantinet précieux. Elle y répondait par des sentiments d’admiration, d’une pureté irréprochable, car Pez grandissait tous les jours davantage à ses yeux et devenait le type même du personnage officiel, du haut fonctionnaire courtisan et fastueux. Dans l’esprit de la Pipaón, aucun homme idéal ne pouvait être complet s’il ne baignait pas dans l’atmosphère dorée d’un bulletin de paie. Si Pez n’avait pas été fonctionnaire, il aurait beaucoup baissé dans son esprit habitué à considérer le monde comme s’il se réduisait à un vaste bureau et comme s’il n’existait pas d’autres moyens d’existence que ceux du budget… Donc, cet air élégant, cette redingote noire, strictement boutonnée, sans un défaut, sans un faux pli, et si bien ajustée à son corps qu’on eût dit une seconde peau, ces cols montants, raides d’amidon et blancs comme la neige, ces mains soignées, fines comme des mains de femme…

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