Les Romans de l’interdit
Chapitre XXXVI
L’analyse de la vertu de la Pipaón donne de singuliers résultats. Pez n’avait pas eu l’habileté – ou la chance – de la surprendre à un de ces moments où son âme était agitée par un caprice à satisfaire ou par l’inquiétude d’un engagement, ce qui éveillait en elle une violente envie de posséder des sommes d’argent, dont le montant variait selon les circonstances. En de semblables instants, sa passion de la toilette ou son désir de sauver les apparences et de dissimuler ses tripotages l’aveuglaient à un tel point qu’elle n’eût pas hésité à remporter la victoire au prix de son honneur… Ainsi s’explique la mystérieuse déroute de Pez. La place était bien ravitaillée, lorsqu’il avait voulu la prendre d’assaut. Mme Bringas avait de l’argent à ce moment-là. Milagros lui avait payé plus de la moitié de sa dette. Elle lui donnerait sûrement le reste le dimanche suivant. Elle lui confierait même une petite somme qu’elle voulait garder en réserve. Dès lors, assurée de se tirer de l’embarras le plus pressant, la bonne dame au teint frais et aux chairs plantureuses se croyait en mesure de faire montre de son intégrité, de se draper dans les plis d’une vertu moins sensible à l’amour qu’à l’intérêt. Pez dépeignit ce caractère vaniteux, ce tempérament inaccessible à toute autre passion que celle des beaux atours, en une phrase que j’ai encore en mémoire. Ce grand observateur disait que la Bringas était comme les taureaux qui se jettent plus impétueusement sur le chiffon que sur l’homme.
L’ami Pez insistait, et qui sait si ses charges renouvelées n’auraient pas fait tourner la romantique mêlée vers un funeste dénouement ?… L’arrivée des enfants ressembla fort, en l’occurrence, à une intervention de la divine Providence. Don Francisco rentra peu après. Les deux hommes échangèrent quelques réflexions sur la situation politique. Dans la bouche de Pez et sous l’effet particulier de son état d’âme, l’action aveugle de González Bravo prenait des teintes menaçantes. Don Francisco en avait les cheveux qui se dressaient sur sa tête… L’arrestation des généraux et du duc de Montpensier était une maladresse. Les révolutionnaires avaient dit leur dernier mot dans les numéros de La Iberia parus ces jours-ci. Le gouvernement sympathisait avec la révolution. On disait même que la marine…
— Pour l’amour de Dieu, monsieur Pez, ne dites pas une énormité pareille ! s’écria Thiers en se prenant la tête à deux mains et en les laissant sur son crâne pendant un long moment.
— Je m’en lave les mains, déclara don Manuel. Je vois venir un cataclysme, et franchement, quand j’ai su que l’Union libérale, qui est un parti de gouvernement, qui est un parti d’ordre, qui est un parti sérieux, aidait les révolutionnaires… Que voulez-vous ?… Je ne vois pas les choses tellement en noir…
Thiers fut sur le point de se trouver mal. La bienveillance de son ami lui semblait annoncer une prochaine défection. Bringas continua de donner libre cours à sa colère contre les progressistes, la milice nationale, Espartero, sans oublier le chapska, contre le chant intitulé « hymne de Riego », contre les dénommés démocrates, contre tout être vivant, jusqu’à ce que Pez, excédé, fît porter le sujet de la conversation sur son voyage. Don Manuel n’était pas pressé de partir. Il ne croyait pas qu’il fût absolument nécessaire à sa santé de quitter ce bon vieux Madrid. Mais ses filles le poussaient à les emmener le plus vite possible à Saint-Sébastien, si bien qu’il ne pouvait plus retarder l’expédition. Les pauvres petites avaient hâte d’exhiber sur la Concha et sur la Zurriola les fanfreluches de la saison. Cette idée les enthousiasmait tellement que, s’il ne les emmenait pas bien vite, elles en mourraient de tristesse. Leur maman resterait ici, prosternée devant l’autel des âmes du purgatoire ou à commérer dans les sacristies avec d’autres dévotes de pareille étoffe. Le voyage dans le Nord était une cure de repos et de liberté pour les pauvres petites, et, dans cette perspective, il ne pouvait être que profitable à leur santé délicate. Pour le papa, ce petit voyage était une source d’ennuis plus que de distraction, parce que ses filles l’assommaient avec leurs continuelles excursions à Bayonne pour acheter des nippes et les passer en contrebande. Et pourtant Josefita et Rosita n’avaient pas à faire ce que d’autres font. Elles n’avaient pas à enfiler ce qu’elles venaient d’acheter pour mettre dans les valises leurs vêtements usagés. Elles n’avaient pas besoin de porter l’un sur l’autre deux manteaux d’hiver, six paires de bas et quatre mantelets. Elles avaient la chance que leur papa occupât une direction aux Finances, ce qui les dispensait de cette honteuse et étouffante façon de faire de la contrebande. L’administrateur des douanes d’Irun devait son poste à notre bon Pez, dont il était d’ailleurs parent du côté maternel. Autant dire que les petites introduisaient en Espagne la moitié de la France…
— Ce voyage, conclut don Manuel, entraîne pour moi des obligations à n’en plus finir. Je ne peux pas montrer le bout du nez à Bayonne et à Biarritz sans être harcelé par des dames de la haute société ou des classes moyennes qui me demandent l’habituelle recommandation, le petit mot au cousin d’Irun… Dans la plupart des cas, je ne peux pas refuser. Ces façons sont entrées dans les mœurs. Il faudrait être don Quichotte pour se soucier du Trésor public. Rien n’est plus typiquement espagnol que de considérer l’État comme un voleur légal, un voleur permanent, un voleur historique… Entre autres adages d’immorale philosophie, vous connaissez ceux-ci : « Aide-toi, le ciel t’aidera… », « À la guerre comme à la guerre… », etc. J’en reviens à ce que j’ai toujours dit : ce pays est perdu… Et allez donc jouer les moralistes !… L’année dernière, une marquise assez riche, à laquelle je n’ai pas voulu donner la facilité de passer une cargaison de robes, a failli m’arracher les yeux. Elle s’est transformée en tigresse. Elle poussait des hurlements en faveur de la révolution et de tous les démagogues… Une duchesse un peu trop rusée s’est donné le plaisir de passer à ma barbe et à celle du cousin d’Irun… étonnez-vous du peu… cinquante-quatre malles pleines de nouveautés !
Cela dit, il s’en alla. Il revint le lendemain pour prendre congé, parce qu’il partait le soir même. Il réussit à causer un petit moment en tête à tête avec Rosalía. Il lui montra un cœur si meurtri, si déchiré par le dépit amoureux, que l’honnête dame ne put s’empêcher de le prendre en pitié. La Bringas se sentait doublement flattée : d’un côté, elle avait fait triompher sa vertu ; de l’autre, elle était l’objet d’une passion vraiment exceptionnelle. Son mérite et sa beauté devaient être bien grands, puisqu’un homme aussi sérieux et aussi pondéré se prosternait devant elle comme un gamin, puisqu’un homme de cette trempe perdait la tête pour elle et se déclarait prêt à acheter de sa vie (textuel) n’importe laquelle de ses faveurs.
Milagros ne partit pas avant le 29. Que d’occupations pendant ces jours-là ! Que d’angoisses et de tribulations pour préparer son voyage !
— Ma très chère amie… dit-elle à Rosalía, comme elle se trouvait seule avec elle dans le Camón. Excusez-moi si je ne vous rends pas ce que je vous dois encore, avant de partir. Je suppose que vous pourrez bien attendre quelques jours. J’ai chargé mon fondé de pouvoir de vous remettre cette somme le 5 ou le 6 du mois prochain, parce qu’il doit toucher vers cette date certains revenus de Zafra. Soyez tranquille, il n’y manquera pas. C’est ce qui figure en premier sur la liste des choses dont je laisse la charge à Enriquez, et pour qu’il ne vous oublie pas, je lui répète chaque fois que je le vois : « Attention, Enriquez, n’oubliez pas de remettre à mon amie… Attention, Enriquez… Avant tout, l’argent de mon amie. »
Ce retard déplut grandement à Rosalía. Mais la promesse semblait si solennelle, le 5 août était si proche qu’elle en fut un peu tranquillisée… La marquise lui prodigua les marques de son envahissante et bruyante affection. Elle lui jura mille et une fois qu’elle lui rapporterait de France toutes sortes de cadeaux de très haute nouveauté…
— Je suppose que nous rencontrerons Pez là-bas, pour qu’il nous épargne les ennuis de la douane… Ces employés sont insupportables et d’une vulgarité… Si on les laissait faire, ils seraient capables d’ouvrir toutes les malles… Moi qui en emporte la bagatelle de quatorze… Il est vrai que de là-bas j’en rapporte trois ou quatre de plus… Vous ne pouvez pas savoir comme je suis fatiguée avec le travail de ces jours-ci. Mon cher époux ne m’aide en rien. Il faut tout faire à sa place. Cette année, il n’a même pas pris la peine de demander les billets gratuits. J’ai dû m’en occuper moi-même, écrire des lettres au président du Comité exécutif. Finalement, on me les a donnés en rechignant. Mais je n’ai pas pu obtenir qu’on nous réserve deux compartiments comme l’an dernier. Nous n’en aurons qu’un. Quelle injustice !… Comme je l’ai dit à Sudre, voilà le prix qu’on vous paye pour avoir défendu la Compagnie au Sénat contre vents et marées… Je suis très nerveuse les jours de voyage. Il me semble toujours que j’ai oublié quelque chose, que nous allons manquer le train, qu’on va m’obliger à payer un supplément pour excédent de bagages… Figurez-vous, quatorze malles ! Un vrai casse-tête. Leopoldito emmène son chien. Maria, sa petite chatte angora. Gustavo, une cage d’oiseaux pour un ami… Il faut penser à ce que ces bêtes mangeront en route… Et tout ça dans un seul compartiment qui ressemblera à l’arche de Noé ! Heureusement, nous connaissons le conducteur. Maria et moi, après que nous aurons soupé à Ávila, nous passerons dans un wagon-lit… J’emmène Asunción. Je ne peux pas vivre sans bonne… Et les bagages à main ? Je ne crois pas que nous puissions en avoir moins de vingt-quatre. Je ne dors pas si je n’emporte pas mes oreillers. Agustín veut prendre une cuvette pour se laver deux ou trois fois pendant le trajet, et il n’y a personne pour lui ôter ça de la tête. J’ai besoin d’avoir sous la main mes affaires de toilette. J’ai horreur d’arriver dans les gares ébouriffée et laide à faire peur. Leopoldito emporte son jeu de dames, son bilboquet, La Question romaine, son pistolet et un carnet où il note tous les tunnels et l’heure qu’il est dans toutes les gares où nous passons. Gustavo trimballe une demi-douzaine de bouquins pour lire en route, et mon fainéant de mari, qui ne pense qu’à prendre ses aises, devient fou furieux s’il n’a pas ses pantoufles, son grand bonnet de soie, son coussin pneumatique… Je dois m’occuper de tout. Nous ne pouvons pas avoir chacun notre domestique. Ce temps n’est plus, hélas ! et je doute qu’il revienne jamais.
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