Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 18 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XVII

 

En se retrouvant seul, oisif et mal en point, don Pedro se livra aux méditations propres à sa tristesse sédentaire ; il se figurait être autre que ce qu’il était, avoir une nouvelle condition et un autre état, ou pour le moins, mener une vie différente de celle qu’il menait. Ce travail idéal de reconstruction de lui-même, tout en conservant son être propre, comme un métal qui est fondu pour acquérir forme dans un moule nouveau, occupait les trois quarts des journées solitaires de Polo et de ses nuits sans sommeil, et en vérité, il lui tonifiait l’esprit, ce qui bénéficiait aussi un peu à son corps en activant ses fonctions vitales. Même si elle était forcée et artificielle, cette vie était une vie.

Enfoui dans son fauteuil, ses mains croisées sur son front, formant comme une visière sur ses yeux qu’il gardait fermés, il se laissait aller, se laissait aller… de l’idée à l’illusion, de l’illusion à l’hallucination… Il n’était plus un homme infortuné, malade et triste, mais un autre à l’aspect bien différent, tout en restant en substance le même. Il montait à cheval, il portait sur son visage une barbe, dans sa main une épée ; il était en somme un chef vaillant et comblé par le sort. De qui ? De quoi ? Ce n’était pas facile à vérifier ; il devinait seulement qu’il était en train de conquérir un immense empire. Tout était très facile, il gagnait avec une poignée d’hommes des batailles formidables, et quelles batailles ! Il pouvait tutoyer Hernán Cortés et Napoléon.

Ensuite, il se voyait fêté et applaudi, acclamé et porté aux nues. Ses yeux farouches inspiraient la terreur à ses ennemis, respect et enthousiasme aux foules, un autre sentiment plus doux aux dames. Bref, il était l’homme le plus considérable de son temps. À dire vrai, il ne savait pas si le vêtement qu’il portait était une armure de fer ou l’uniforme moderne avec ses boutons de cuivre. Sur ce point si important, l’image se présentait dans sa pensée indiscutablement floue. Ce qu’il savait de sûr, c’est que son corps n’était pas recouvert de cette horrible housse noire, plus odieuse à ses yeux que la tunique du condamné à mort.

Il se laissait aller, se laissait aller… et sa fantaisie le menait vers d’autres directions. C’était comme un changement de décor au théâtre. Il n’était plus le truculent guerrier qui chevauchait par monts et par vaux, excitant les soldats au combat, il était au contraire un homme très pacifique qui vivait dans ses propriétés, dirigeant des armées de moissonneurs et de vendangeurs, visitant ses granges, réparant ses chais, assistant à la tonte de ses troupeaux et se préoccupant de savoir si la vache allait mettre bas en avril ou en mai. Il se voyait si plein de contentement sous cet aspect campagnard qu’il ne savait plus s’il s’agissait de lui ou d’une falsification de son être. Il se réjouissait d’entendre comment ses propres éclats de rire résonnaient dans ces rustiques pièces, pourvues d’immenses cheminées où brûlait un feu de bois, et dans lesquelles étaient suspendus du chorizo et du boudin ; et il voyait entrer et sortir une dame très belle et très fraîche, très affairée… On ne pouvait confondre ses traits avec ceux d’aucune autre, non. Et quelle façon de se conserver, s’améliorant au lieu de décliner ! À chaque rejeton qu’elle mettait au monde, en augmentant avec une heureuse fécondité la famille humaine, il semblait que le ciel reconnaissant lui accordait un accroissement de beauté. C’était une déesse, la déesse Cybèle, grande mère éternelle, éternellement belle… Parce que notre devin se voyait entouré d’un essaim si turbulent d’enfants que parfois ils ne lui laissaient pas le temps de se consacrer à ses occupations, et il passait toute la journée à essayer de s’en dépêtrer…

— À quoi pensez-vous ? lui dit soudain Mme Celedonia d’une voix forte et pénétrante, comme si elle lui enfonçait une tige métallique dans les oreilles, apparaissant devant la table, les mains sur les hanches. À quoi pensez-vous, mon pauvre monsieur ? Vous ne voyez pas que vous êtes en train de vous sécher la cervelle ? Pourquoi n’allez-vous pas vous promener, puisque vous êtes en bonne santé, et que votre mal est de trop réfléchir ?

Le rêveur la regarda en sursautant.

— Quoi ?…

— Vous étiez en train de dormir ? Vous ne voyez pas que si vous dormez le jour, vous veillerez la nuit ? Sortez, et allez n’importe où, par Dieu, distrayez-vous, ne serait-ce qu’en montant sur les chevaux de bois d’un manège, en mangeant des escargots, en dansant avec les bonnes ou en jouant à la marelle. Vous êtes comme un enfant et il faut vous traiter comme tel.

Don Pedro la regardait les yeux chargés de haine. L’après-midi avançait. Le rayon de soleil qui entrait dans la pièce à midi avait déjà décrit son cercle habituel autour de la table et il s’était retiré en se glissant sur les murs de la cour, jusqu’à disparaître sur les toits. La pièce devenait obscure et froide. Celedonia se caractérisait par son volume, comme la parodie d’un fantôme de tragédie : si vulgaire était son apparence.

— Tu veux bien aller en enfer avec deux cent mille diables et me laisser tranquille, horrible vieille, lui dit Polo, du plus profond de son cœur.

— En voilà des manières, répliqua la « sacristaine » en riant, mi-sérieuse mi-plaisantant. Quelle façon de traiter les dames !… Moi aussi, telle que vous me voyez, j’ai eu mes quinze ans.

— Toi… quand ?

— Quand j’en ai eu envie… Voyons voir. Que voulez-vous que j’aille vous chercher ? Vous voulez dîner ? Je vous apporte le journal ?

Après avoir posé ces questions qui n’obtinrent pas de réponse, le fantôme sortit lentement en boitant et en laissant échapper de sa bouche des plaintes douloureuses à chaque pas. Don Pedro se jeta de nouveau dans le lac verdâtre et cristallin dans le fond duquel on voyait des choses si belles. Il lui suffisait de quelques plongeons pour se transfigurer… Il était tout à coup transformé en un monsieur qui se promène, les mains dans les poches, dans des endroits très étranges. C’était la ville et la campagne en même temps, un pays d’immenses ateliers et de vastes champs labourés par des charrues à vapeur, un pays si éloigné du nôtre qu’à midi le brave homme dit : « Maintenant il doit être minuit dans ce Madrid si antipathique. » Assis ensuite avec de joyeux amis autour d’une petite table, il avalait des gorgées de bière mousseuse, il prenait un journal grand comme un drap… En quelle langue était-il écrit ? Ce devait être en anglais. Que ce soit en anglais ou pas, il le comprenait parfaitement en lisant ceci : « Grande révolution en Espagne : chute de la monarchie, abolition de l’état ecclésiastique, liberté de culte… »

— Le journal, le journal, cria la spectrale Celedonia en lui mettant sous le nez un papier humide à l’odeur très âcre d’encre d’imprimerie.

— Quel hasard ! s’exclama-t-il, ébloui par la lumière que Celedonia posa sur la table et qui lui aveuglait les yeux.

— Mais vous ne voyez pas que vous allez dépérir dans ce fauteuil ? fit remarquer la gouvernante. Il ne vaudrait pas mieux que vous alliez dans un café, même si c’est un de ceux que l’on appelle chantants ? Il ne vaut pas mieux que vous vous mettiez à danser le zapateado ? D’abord, il faut vivre. Allez faire la fête et divertissez-vous ; pour ce qui est de l’âme, il sera bien temps. Homme stupide et sans cervelle, Dieu aurait bien pu vous donner mes rhumatismes pour que vous sachiez ce qui est bon.

Il commença à lire son journal avec une grande attention. Malheureusement pour lui, la presse, bâillonnée par la censure préalable, ne pouvait plus donner au public des nouvelles alarmantes ni parler des

groupes armés d’Aragon, dirigés par Prim 1, ni annoncer des troubles prochains. Mais ce journal arrivait à faire passer entre les lignes toute l’ardeur révolutionnaire qui embrasait le pays : Polo savait le déchiffrer et il était enchanté par l’idée d’un cataclysme qui renverserait tout. S’il avait pu participer à une œuvre aussi grandiose, avec quel plaisir il l’aurait fait !

Il passa une meilleure nuit que d’autres fois et, le lendemain, au lieu de rester cloué sur son fauteuil, il se promenait très en forme dans la pièce, comme un homme qui caresse le plaisant projet de descendre dans la rue, dans le sens pacifique du terme. Peu après midi vint le visiter le meilleur de ses amis, le curé don Juan Manuel Nones, un homme très bon, déjà très âgé, dont il faut dire quelques mots.

Ce monsieur était l’oncle de notre ami le notaire Muñoz y Nones, grâce auquel je l’ai connu il y a peu. Au moment qui correspond à ce récit, il était économe de la paroisse de San Lorenzo et il habitait, si ma mémoire ne me

trompe pas, dans la calle de la Primavera 2 , en compagnie d’un frère lai et de deux nièces, dont l’une était mariée. J’ai très présente à l’esprit la physionomie du prêtre que je vis de nombreuses fois se promener sur la Ronda de Valencia avec les enfants de sa nièce et d’autres fois revêtu d’une volumineuse et lourde cape pluviale dans je ne sais plus quelle procession. Il était mince et sec, comme le fruit du caroubier ; le visage si desséché et les joues si creuses que quand il tirait sur un cigare, on aurait dit que ses minces lèvres descendaient jusqu’au larynx. Il avait des yeux d’écureuil, très vifs, à fleur de tête, une stature très haute et beaucoup d’énergie physique, il était vif, de bonne composition et de commerce simple et joyeux. Ses mœurs étaient aussi pures que celles d’un ange. Il connaissait des contes et mille anecdotes, réelles et inventées, des plaisanteries de prêtres, de soldats, de religieuses, de chasseurs, de marins, et il savait en émailler sa conversation, sans oublier les anecdotes piquantes, pourvu qu’elles ne le soient pas trop. Il jouait de la guitare, mais il ne prenait que très rarement dans ses mains bénies le profane instrument, sauf dans un accès d’innocente jovialité pour faire plaisir à ses nièces, quand elles avaient des invités de confiance. Cet homme si bon avait des paroles et de la manière si originales qui cachaient généralement si bien sa nature profonde que beaucoup ne savaient pas distinguer chez lui la vérité de l’extravagance et on l’estimait moins parfait que ce qu’il était réellement. Un « saint toqué », l’appelait son neveu.

Il était d’Estrémadure. Son père avait été pâtissier et il avait été lui-même soldat dans sa jeunesse. Il était en garnison à Séville au moment du

soulèvement de Riego 3, et il racontait cet événement dans le menu détail.

Ensuite, il fit partie du peloton qui fusilla Torrijos 4. Il avait aussi été un peu noceur, jusqu’à ce qu’il soit touché dans son cœur par Dieu, qu’il prenne en horreur le monde, se convainquant que tout n’est que fumée et vanité, et qu’il reçoive les ordres. Il n’eut jamais d’ambition dans la carrière

ecclésiastique ; alors que le marquis de Gerona 5 était ministre de la Grâce et de la Justice, il méprisa le poste d’archidiacre d’Orihuela. Cuirassé contre tous les malheurs humains, il savait assister, impavide, aux plus atroces et il aidait les condamnés à mort en les accompagnant à l’échafaud. Le curé

Merino 6, les charbonniers de la calle de la Esperancilla, la Bernaola,

Montero, Vicenta Sobrino 7 et d’autres criminels passèrent de ses mains à celles du bourreau. En d’autres temps, il avait été un grand chasseur, mais ce n’était plus qu’un souvenir. En somme, Nones avait l’expérience du monde, il connaissait par cœur le grand livre de la vie, il n’avait peur de rien.

Il avait un tel ascendant sur Polo que c’était peut-être le seul homme capable de le subjuguer, comme on le verra par la suite. Il avait été l’ami de son père. Il avait connu Pedro tout petit et il se permettait de le tutoyer et de lui faire de rudes réprimandes que le malheureux ex-chapelain écoutait respectueusement. Dès qu’ils se virent ce jour-là et qu’ils se furent serré la main avec une extrême cordialité, le misanthrope éprouva une très grande angoisse, un désir soudain, pressant, écrasant, de verser d’un seul coup toutes les peines de son âme dans le sein d’un bon ami. Il n’avait jamais ressenti cette aspiration, mais ce jour-là, sans savoir pourquoi, il ne put ni ne voulut s’opposer à sa satisfaction. Et il ne se confessait pas à un prêtre, il se confiait à un ami pour lui demander non l’absolution, mais un conseil sain et salutaire.

— Don Juan, vous avez quelque chose à faire ? Non ? Eh bien, je vais vous retenir toute l’après-midi parce que je veux vous raconter quelque chose… quelque chose de très long…

Sa décision était inébranlable. Son désir de se dévoiler était plus fort que lui. Il y avait dans son âme quelque chose qui débordait.

— Eh bien, allons-y, répliqua Nones en s’asseyant et en sortant sa blague à tabac. Commençons par une cigarette.

Polo raconta tout avec une sincérité absolue, sans rien cacher qui puisse le défavoriser ; il parla simplement, laissant apparaître la vérité nue, comme on parle avec sa propre conscience. Nones l’écouta, tranquille et sévère, avec une attention profonde, sans simagrées, sans montrer de surprise, comme quelqu’un qui a pour mission d’écouter et de pardonner les plus grands péchés. Et dès que l’autre eut dit son dernier mot, en le faisant suivre d’un soupir angoissé, Nones ressortit sa blague à tabac et dit avec une inaltérable tranquillité :

— Bon, maintenant, c’est à mon tour de parler. Une autre cigarette.

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