Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 71 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XXIX

 

Les candélabres d’argent !… Le danger que son mari ne découvrît bientôt qu’ils étaient allés faire un tour du côté de Peñaranda de Bracamonte… Le moyen d’éviter cela… M. Pez, son idéal… Oh ! quel homme extraordinaire ! Quel homme fascinant ! Quelle élévation de pensées ! Quelle supériorité !… Pour résumer ce qui pouvait jaillir de ce sublime cerveau, il suffisait de dire qu’il était capable, si on le laissait faire, d’organiser un système administratif avec quatre-vingt-quatre directions générales… Et quelle finesse ! Quelles manières distinguées ! Quelle chevaleresque générosité !… Il ne faisait pas de doute que, si elle se voyait dans une situation difficile, Pez s’empresserait de lui apporter son aide avec cette galante délicatesse que Bringas ignorait et qu’il n’avait jamais montrée, même au temps où il était son fiancé, même aux jours de leur lune de miel à Navalcarnero… Quelle grisaille tout au long de sa vie ! Même le village choisi pour leur nuit de noces était horriblement vulgaire, antipathique, contraire à toute idée de bon ton… La dame se souvenait bien de ce gros bourg campagnard, de cette auberge où il n’y avait pas une chaise où s’asseoir commodément, de cette odeur de bétail et de paille, de ce vin qui sentait la poix et de ces côtelettes qui avaient un goût de cuir… Et puis, ce Bringas dénué de toute fantaisie et qui ne l’entretenait que de choses banales… À Madrid, la veille de leur mariage, il n’avait pas été capable de dépenser quatre sous pour lui offrir un petit bouquet de roses… À Navalcarnero, il lui avait fait cadeau d’une gargoulette, et il l’avait emmenée se promener à travers des champs de blé, où ils avaient cueilli des coquelicots qui s’effeuillaient aussitôt… Elle n’aimait pas beaucoup la campagne. La seule chose qui aurait pu la lui rendre supportable, c’était la chasse. Mais Bringas avait peur des coups de fusil… Une fois, l’alcade l’avait invité à une partie de chasse et peu s’en était fallu que Bringas ne l’eût tué… Il visait si mal qu’il aurait raté une montagne… De retour à Madrid, cette vie conjugale avait commencé, réglementée, oppressante, faite de gêne et de mensonge. Une comédie domestique de jour et de nuit, au rythme des heures et des comptes méthodiques et routiniers… Soumise à un homme aussi ordinaire, elle avait fini par apprendre son rôle froid, et elle le jouait machinalement, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait. Ce pantin l’avait rendue mère de quatre enfants, dont l’un était mort en bas âge. Elle les aimait de tout son cœur, et, grâce à cet amour, elle avait senti grandir le profond attachement que le pantin avait fini par lui inspirer. Elle voulait le voir vivre, le voir en bonne santé. L’épouse fidèle resterait auprès de lui, elle continuerait à jouer son rôle avec ce talent qu’avaient exercé tant d’années d’hypocrisie… Mais, pour elle-même, elle aspirait ardemment à un peu plus que la vie et la santé. Elle désirait un peu, au moins un petit peu de ce qu’elle n’avait jamais eu… La liberté, sortir, ne fût-ce qu’en imagination, de cette étroitesse avilissante… Parce que, elle était sincère en le disant, elle enviait les mendiants qui jouissent librement du petit sou qu’ils ont, tandis qu’elle…

Le sommeil la terrassa. Elle ne sentit même pas le poids de son époux qui faisait pencher le matelas. Au réveil, la première pensée de l’illustre dame fut pour les candélabres prisonniers…

— Comment te sens-tu ?

— Il me semble, répondit Bringas en poussant un gros soupir, que je ne vais pas aussi bien que je l’espérais. Je suis réveillé depuis quatre heures du matin. J’ai entendu sonner toutes les heures, les demi-heures et les quarts d’heure. J’ai les yeux qui me brûlent horriblement. Ils me font si mal que j’ai peur rien qu’à l’idée de recevoir la lumière.

La matinée s’écoula dans une grande incertitude jusqu’à l’arrivée du médecin. Celui-ci se montra découragé et un tantinet perplexe. Il ne savait pas à quelles raisons pathologiques il fallait attribuer la rechute du pauvre Thiers… Était-ce le résultat d’un excès alimentaire ? Un effet de la belladone qui disparaîtrait en diminuant la dose ?… Était-ce… ? Bref, Bringas devait se reposer, ne pas s’impatienter, protéger ses yeux de la moindre lumière et, puisqu’il ne pouvait se résigner à garder le lit, rester dans son fauteuil sans s’occuper de rien et dans la solitude absolue… On ne saurait dépeindre la tristesse avec laquelle mon bon ami accueillit ces prescriptions…

— Tu vois ? Tu vois ? lui dit son épouse en gonflant démesurément ses narines. Voilà ce que tu as gagné à faire le fou et à te croire guéri en deux coups de cuillère à pot… Je te fais la leçon et toi… Tiens, tu n’es qu’un gamin !

Abattu à l’extrême, le pauvre monsieur ne soufflait mot. Il passa toute la journée assis dans son fauteuil, les mains croisées et se roulant les pouces. Sa femme et son fils le réconfortaient avec des paroles affectueuses. Mais le malade ne voulait rien entendre et les palliatifs verbaux semblaient exacerber sa douleur. L’après-midi, l’intelligent M. Pez, parlant de cette affaire à Rosalía, lui dit avec un grand bon sens :

— Je ne comprends pas pourquoi vous n’avez pas appelé un oculiste dès le premier jour… En matière d’ophtalmologie, cet excellent homme (Pez désignait ainsi le docteur) m’a tout l’air de ne pas voir plus loin que le bout de son nez.

— C’est ce que j’ai dit… répliqua la dame en cherchant à exprimer par une moue éloquente et un haussement d’épaules l’avarice de son mari. Mais allez suggérer cette idée à Bringas ! Il refusera, il dira que les oculistes ne sont bons qu’à pomper votre argent… Et ce n’est pas qu’il en manque… Il a ses petites économies… Mais il ne se décidera à les dépenser pour sa santé qu’à la dernière extrémité, quand la maladie lui dira : « La bourse ou la vue »…

Don Manuel fut très amusé par cette interprétation pittoresque de l’avarice de son ami. Il alla lui parler peu après. Il lui conseilla de consulter un spécialiste des maladies des yeux. Et cette fois, Bringas ne fit pas mauvais accueil à cette indication. Découragé, à bout de patience, il considérait qu’un rayon de lumière valait bien ses économies. Il se contenta de dire :

— Faites ce que vous voudrez.

Le soir, Milagros vint tenir compagnie à sa coreligionnaire en chiffons. Comme il y avait une semaine qu’elles ne s’étaient pas vues, Rosalía croyait que la marquise avait résolu le problème financier qui l’avait angoissée dans les derniers jours de juin. À dire vrai, moi aussi je le croyais. Mais, tant Rosalía que celui qui a l’honneur d’écrire ces lignes, nous remarquâmes que le visage de la noble dame ne rayonnait pas de ce joyeux éclat qui est la marque indubitable d’une victoire récente. Et la Tellería, en effet, ne tarda pas à avouer que son affaire n’était pas résolue mais remise. À force de supplications, elle avait obtenu que le délai fût prolongé jusqu’au 10 juillet. Nous étions le 7 et trois jours nous séparaient seulement de la redoutable échéance… Par tous les saints du paradis, par ce qui était le plus cher au cœur de son amie, la marquise la suppliait de…

Rosalía mit un doigt sur ses lèvres pour inviter à la discrétion. Isabelita tournaillait dans les environs et cette fillette avait la mauvaise habitude de rapporter tout ce qu’elle entendait. C’était une montre à répétition. Il fallait être très prudent en sa présence, parce qu’elle allait aussitôt raconter les conversations à son papa. La veille encore, elle avait fait rire le bon monsieur avec cet innocent mouchardage :

— Papa, don Manuel dit que je te ressemble… parce que je garde tous les sous qu’on me donne.

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