Les Romans de l’interdit
Chapitre XXII
Bringas reprenait courage, parce que, quand il soulevait un peu son bandeau, contrevenant aux recommandations du médecin, il percevait la lumière. Quoique cette sensation fût confuse et douloureuse, il se persuadait ainsi qu’il n’avait pas perdu la vue définitivement et qu’à plus ou moins lointaine échéance il en retrouverait le précieux usage. La démangeaison le gênait beaucoup, et aussi la vision fébrile de milliers de points lumineux ou de fins rayons métalliques, image des maudits, des exécrables cheveux que conservait sa rétine malade. Malgré tout, le brave homme prenait son mal en patience. Ce qu’il demandait à grands cris, c’était qu’on le sortît de son lit, car de rester couché sur le dos entre des draps brûlants était pour lui un supplice affreux. Le médecin l’autorisa à se lever le troisième jour, mais avec l’ordre formel de ne pas bouger de son fauteuil et de rester tranquille, muet, indifférent à tout. Il lui interdit les visites et la moindre occupation. De plus, ses yeux devaient rester strictement bandés. Bringas se leva et on l’installa sur un confortable fauteuil garni d’oreillers qu’on disposa dans la pièce appelée Gasparini. On ne permettait à personne de venir lui tenir compagnie et on ne lui obéissait pas quand il suppliait Paquito de lui lire un journal à l’heure de la veillée. Pour ce qui était de l’écarter des affaires domestiques, Rosalía obtint peu de succès, car, bien qu’il se piquât de laisser sa femme s’occuper de tout, Bringas ne pouvait dominer son besoin de commander, d’exercer cette autorité qu’il avait déployée pendant de longues années et dont il se rappelait à tout moment avoir fait si bon usage…
— Rosalía !
— Qu’est-ce que tu veux, trésor ?
— Quelle entrée as-tu préparée aujourd’hui ?
— De quoi te mêles-tu ?
— J’ai senti une odeur de bœuf à l’étouffée… Ne me dis pas le contraire… Maintenant plus que jamais, nous devons nous contenter d’omelettes aux pommes de terre, d’artichauts farcis, de saucisses, et, à la rigueur, de ragoûts de mouton, sans oublier les bajoues de porc. Si tu te fies à Cándida et si tu la charges des achats, elle aura tôt fait de nous laisser sur la paille. Tu sais bien que cette dame a gaspillé plusieurs fortunes en ratatouilles !… Dis-moi : hier à midi, tu avais fait du colin frit…
— C’est que je croyais que le médecin te dirait d’en prendre. C’est pour ça qu’on l’a apporté. Et puis, ça s’est passé autrement.
— Dis-moi : où est Cándida en ce moment ?
— Elle est dans la Furriela. Sois tranquille : elle ne peut pas t’entendre.
— Pourquoi ne t’arranges-tu pas, une bonne fois, pour qu’elle aille manger chez elle ? Je n’aime pas ces invités à perpétuité. Un jour ou deux, passe encore, mais…
— Trésor !… Si tu savais comme elle m’a aidée !… La pauvre !… Demain, nous verrons. Je ne peux tout de même pas lui dire de but en blanc qu’elle s’en aille…
— Qu’est-ce que Prudencia t’a rapporté du marché de la Cebada ?
— Les trois sacs de pommes de terre.
— À combien ?
— À six réaux.
— Écoute, trésor : n’oublie pas de tout marquer, pour que je puisse continuer à faire les comptes du mois, quand je serai guéri… Tu as pensé à l’huile ?… N’achète pas de vin : tu sais que je n’en bois pas pour le moment. Le docteur m’a dit de prendre un doigt de xérès. Mais n’en achète pas. Si doña Tula te donne les deux bouteilles qu’elle t’a promises, j’en prendrai. Sinon, je m’en passerai… Si Candidita vient toujours le matin et que nous soyons obligés de lui servir sa petite tasse de chocolat… Tu es sûre qu’elle ne m’entend pas ?
— Non, il n’y a personne.
— Alors, tu lui achèteras du chocolat à quatre réaux qu’elle trouvera certainement délicieux. Je doute que, chez elle, elle en prenne qui vaille trois réaux… Je pense au cadeau que nous devrons faire au médecin. Toutes nos économies vont y passer. Et heureusement que nous n’avons pas fait venir un oculiste ! Sinon, nous étions ruinés. Dieu veuille que nous n’en ayons pas besoin !… Hier, le docteur a parlé d’aller aux bains. Ces cures thermales sont une fumisterie que les médecins ont inventée pour tirer leurs derniers sous aux pauvres malades. De mon temps, tout ça n’existait pas et les gens ne s’en portaient pas plus mal. Au contraire, je crois qu’ils mouraient plus vieux. Si le docteur te parle des bains, je t’en prie, trésor, fais-lui la grimace comme moi…
Le plus curieux, c’était de voir que, même dans cette triste situation, le bon Thiers ne se dessaisissait pas de la comptabilité de la maison. Tant qu’il garda le lit, il confia à sa femme les clés du tiroir où il serrait son argent. Mais dès qu’il put se lever, il voulut reprendre les rênes du gouvernement et se réserver cette fonction souveraine, attribut par excellence de l’autorité domestique. Nullement retenu par sa cécité, il remédiait au mal physique par l’activité de son esprit. Il se levait de son siège, s’approchait de la table, en tâtant les meubles pour ne pas trébucher, et il ouvrait le tiroir afin d’y prendre la boîte où était l’argent. Il avait éduqué son toucher avec une rapidité extraordinaire et acquit presque aussitôt la finesse qui caractérise ce sens chez tous ceux qui ont perdu la vue. Il reconnaissait les monnaies rien qu’en les soupesant et en les caressant un peu. Sa boîte sur les genoux, il en tirait les pièces et les comptait soigneusement avant de les donner à sa femme, non sans avoir longuement marchandé :
— Essaye de comprendre, trésor, ces jours-ci nous dépensons davantage, se risquait à dire timidement Rosalía.
— Eh bien, arrange-toi pour qu’il en soit autrement… Ah ! c’est samedi aujourd’hui : les vingt-quatre réaux du charbonnier… Quant à l’autre oiseau, s’il insiste pour monter des cuveaux supplémentaires, qu’il le fasse à ses frais : je ne lui en paierai pas un de plus que d’habitude… Ne me fais plus de bouillon de poule, à moins que le chef cuisinier ne t’en donne un peu… Fini le morceau de poularde ou le demi-chapon !… Heureusement que je ne suis pas habitué à faire le délicat !… Le bouillon du pot-au-feu, avec un bon os à moelle, c’est encore ce qu’il y a de meilleur !
Pour ne pas le contrarier, Rosalía répondait « amen » à tout ce qu’il disait. Après avoir donné à sa femme l’argent des dépenses quotidiennes, Bringas gardait un moment la boîte sur ses genoux. Il soulevait un double fond ménagé dans le coffret et il en tirait un vieux portefeuille au cuir ramolli à force d’être tripoté et dans les poches duquel apparaissaient quelques billets de banque. Il les passait en revue d’un doigt délicat, il les dépliait et les repliait soigneusement en disant : « Celui-ci, c’est le billet de cinq cents, ces deux-là, ceux de quatre mille… » Il les reconnaissait d’après l’ordre où ils étaient rangés… Puis, il remettait tout à sa place avec une respectueuse lenteur, il rangeait le coffret, fermait le tiroir à double tour et glissait la clé dans la poche gauche de son gilet. Rosalía le guidait alors jusqu’à son fauteuil. Ces diverses manipulations avaient toujours lieu derrière la porte close, car Bringas, avant de fouiller son trésor, ordonnait à sa femme de pousser la targette pour que personne ne pût entrer.
Une semaine s’écoula après la Saint-Antoine, date triste entre toutes chez les Bringas, sans que l’état du malade s’améliorât notablement. Don Francisco n’allait pas mieux. Il est vrai qu’il n’allait pas plus mal, ce qui, au bout du compte, était une consolation. Les fonctions optiques n’étaient pas irrémédiablement atteintes, puisque don Francisco voyait. Mais la lumière affectait si péniblement ses yeux que, s’il soulevait un instant son bandeau, la sensation de brûlure était si vive, si cruellement douloureuse qu’il devait le remettre aussitôt. Sa femme le soignait avec une sollicitude digne des plus grands éloges. Elle appliquait des compresses d’atropine sur ses paupières, quand il avait trop mal. Elle lui frottait les tempes avec de la belladone et du laudanum. Elle lui donnait tous les soirs les pilules de calomel et d’opium contre l’insomnie. Et surtout, elle veillait avec une attention particulière à ce qu’il n’enlevât jamais son bandeau, car le pauvre homme était si nerveux que, dès qu’il se sentait un peu mieux, il n’avait de cesse qu’il ne l’eût écarté pour jeter un petit coup d’œil sur le monde, selon son expression.
— Pour l’amour de Dieu, trésor, ne sois pas comme ça… lui disait Rosalía contrainte de l’admonester. Prends garde que tu te fais mal. Tu es pire qu’un enfant. Je ne sais pas à quoi te servent la raison et les années. Le médecin t’a dit de n’ôter ton bandeau pour rien au monde, et toi tu t’entêtes… Tu ne gagnes rien ainsi. Sois patient : un jour viendra où tu pourras quitter ce chiffon noir et regarder le soleil en face. Mais en attendant, tu es aveugle, un petit trésor d’aveugle et c’est tout… Alors, il faut être très sérieux… Et attention ! Si tu cherches à « ouvrir la petite fenêtre », comme tu dis, je t’attacherai les mains.
— C’est que, répondit Bringas en poussant un soupir, ce maudit bandeau me pèse tellement !… C’est comme si j’avais un mur sur les yeux… Il est vrai que la lumière me fait beaucoup souffrir, mais de brûler ainsi d’impatience et surtout de devoir rester dans l’obscurité me torturent non moins horriblement. C’est une consolation de voir de temps en temps quelque chose, ne serait-ce que le creux de la pièce, avec les objets confus et comme effacés… C’est une consolation de te voir… Et à ce propos, si cette satanée rétine ne me trompe pas, tu as mis une robe de chambre en soie… Tu n’avais pas défait celle que t’a donnée Agustín pour tailler une robe à la petite ?… Je peux même te dire que celle que tu portes maintenant est d’une couleur qui tire sur le rouge groseille…
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