Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 61 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XIX

 

Sur quoi, abandonnant le terrain de la charité pour un sujet très différent mais non moins intéressant, la veuve García Grande prononça les paroles fidèlement transcrites ci-après :

— Pourriez-vous me dire où, comment et de quelle façon je pourrais placer un peu d’argent, une somme dont je ne sais que faire ?… Un placement sûr et qui me rapporte un intérêt raisonnable…

L’effet produit par ces propos ne fut pas aussi grand qu’on eût pu l’attendre. Sur le visage de Rosalía, une froideur incrédule se peignit, qui se transforma promptement en alarme au souvenir des cinq douros empruntés le mois d’avant par Cándida après un préambule fort semblable à celui qu’on venait d’entendre. Milagros, sans accorder trop de crédit à ce que disait la veuve García Grande, crut qu’il y avait du vrai là-dedans, ou plutôt, ce qui revient au même, elle s’accrocha à cet espoir absurde comme le noyé à une planche de salut…

— Mais, dites-moi, Cándida, cet argent… est-ce que vous l’avez ?

— Ne soyez pas si matérielle, ma fille… Je ne l’ai pas précisément dans la poche, mais c’est tout comme… Muñoz y Nones doit me l’apporter un de ces jours…

— (Sur un ton découragé) Un de ces jours… Alors…

— J’ai l’habitude de réfléchir aux choses longtemps à l’avance… Et puis, franchement, je n’aime pas avoir de grosses sommes chez moi. Il y a des gens malhonnêtes partout, même parmi les habitants du palais.

Sans donner d’importance aux projets de placements de Cándida, Milagros observait sa robe. À l’époque, l’illustre veuve commençait à décliner visiblement. Certes, elle n’était pas encore tombée dans le pitoyable abandon où nous devions la connaître plus tard. Mais elle avait perdu son port altier et ses vêtements n’avaient plus l’élégance ni même la propreté des jours de sa splendeur.

Les enfants rentrèrent de l’école et Rosalía alla s’occuper de leur goûter.

— Isabelita est adorable ! dit Cándida à Milagros.

Sur quoi, elle se dirigea vers la salle des Colonnes, laissant madame la marquise seule avec son chagrin. Milagros entendit le gazouillis des petits, la voix de leur maman qui les grondait pour leur impatience et le bruit des baisers que Cándida leur appliquait. Peu de temps après, Rosalía revint à Gasparini, une moue à la fois rieuse et fâchée sur les lèvres, comme celle que nous faisons quand nous ne pouvons nous soustraire aux effets d’un de ces événements comiques et qui arrivent souvent dans les circonstances les plus tristes.

— C’est trop drôle ! glissa Rosalía à l’oreille de son amie. Elle m’a prise à part dans la salle à manger et elle m’a priée de lui avancer cinq nouveaux douros.

Milagros esquissa un sourire de malade qui s’efforce de s’arracher à sa douleur. Puis elle retomba dans cette profonde mélancolie qui l’accablait comme une fièvre consomptive. Elle pensait au drame de la soirée du lendemain. Elle voyait les invités arriver, les salons se remplir, tandis qu’avec sa grande jupe de satin rose, son énorme « pouf » et sa longue traîne, elle affecterait la gaieté, sans que le problème du souper eût reçu l’ombre d’une solution. Et elle ne pouvait pas espérer s’en tirer avec deux verres d’orangeade et trois ou quatre petits fours… Quelle honte !… Rosalía vit monter les larmes aux yeux de son amie. Elle voulut la consoler… « Ce bandit inconscient, ce propre à rien… » Ce fut tout ce qu’elle trouva.

Don Francisco entra peu après. Il avait l’air moins enjoué, moins badin que d’habitude. Milagros lui adressa son salut le plus affectueux, puis se lamenta sur son sort malheureux. Dieu se montrait inexorable à son égard et faisait pleuvoir sur elle des peines qui succédaient aux peines. Bringas la réconforta par des paroles charitables, bien qu’il éprouvât une certaine animosité envers elle, parce qu’il n’avait pas reçu pour les fêtes le cadeau qu’il croyait avoir mérité en lui arrangeant le coffret d’ivoire. Il était presque sur le point de pardonner l’offense, mais il n’était pas disposé à l’oublier. Et surtout, à dire vrai, il n’appréciait guère la familiarité de cette dame avec sa femme, même si elle devait se limiter au domaine de la toilette…

— Aurai-je le plaisir de vous voir demain chez moi ? demanda la marquise.

Don Francisco s’excusa galamment, tout en se préparant à travailler son chef-d’œuvre. Il commençait à s’apercevoir que les sorties nocturnes ne lui valaient rien. Il se sentait la tête lourde. Il attribuait cela aux nerfs, à moins que ce ne fût le temps, ce ciel chargé de nuages qui annonçait des torrents de pluie sans qu’il tombât jamais une goutte d’eau. Ce matin, il avait failli se trouver mal au bureau. Le chef pensait que tout cela venait de l’estomac, et il lui avait conseillé de prendre une petite pilule d’aloès à chaque repas. Mais lui, Bringas, avait tellement horreur des drogues qu’il ne se décidait pas à prendre le moindre médicament… Il se privait de la soirée de Milagros à cause de ces petits ennuis. Il se contenterait d’en lire le compte rendu dans les journaux…

— Je… Je ne sais pas encore si elle aura lieu… dit d’un ton lugubre la marquise affligée. Peut-être devrai-je y renoncer… Il m’arrive des choses horribles… Ne me demandez rien. Cela ne regarde que moi… Moi seule… Permettez-moi de ne pas ajouter un mot. Mon cher époux est la perle des maris… Ce n’est pas à moi de raconter ses exploits… Ils ne sont que trop connus, hélas !… Ne vous moquez pas de moi, si vous me voyez pleurer… Certaines choses…

Bringas ne savait pas quoi répondre. Milagros prit congé de lui sur une chaleureuse poignée de main et un affectueux « à demain »…

Au salon et dans le couloir, les deux amies échangèrent quelques mots en secret :

— J’ai préparé le terrain, dit Milagros avec insistance. À vous de jouer maintenant. Allez-y sans crainte. L’affaire est dans le sac.

— Ah ! ma pauvre chérie, vous délirez, vous rêvez éveillée… Je sais trop bien que…

— Alors, cela veut dire qu’il n’y a pas d’issue pour moi, murmura la dame consternée en prenant son amie dans ses bras et en la serrant sur son sein.

Très émue, Rosalía resta silencieuse.

— Dites-lui au moins ce qui m’arrive… balbutia la marquise. Dieu touchera peut-être son cœur.

— Je lui raconterai vos malheurs dès que Cándida sera partie. Mais si vous saviez comme j’ai peu d’espoir !… Pour ne pas dire pas du tout… Et moi, moi qui suis dans une situation aussi épouvantable ? Que vais-je pouvoir inventer d’ici à demain ?… Mais j’y pense tout d’un coup : pourquoi ne demanderiez-vous pas à votre sœur ?

— Ah ! ma chérie, je ne sais pas comment vous pouvez dire ça… Ma sœur !… Elle m’a déjà sauvée si souvent ! J’ai tellement abusé !… Impossible. D’ailleurs, nous ne nous adressons plus la parole, depuis certaine dispute que nous avons eue… Plutôt que de demander quoi que ce soit à ma sœur, j’irai voir Sa Majesté, je me jetterai à ses pieds…

— Oui, oui, c’est sûrement la meilleure solution.

— Non, non, non… Je crois que d’ici à demain je serai morte de chagrin… La chapelle est-elle ouverte ? Je vais prier un moment. Peut-être que le Seigneur m’éclairera… Adieu, adieu… Je reviendrai demain pour voir s’il y a un espoir…

Le visage abattu de Rosalía montrait assez qu’un tel espoir n’était qu’un rêve de cet esprit chimérique. Il faut remarquer ici que la peine de notre digne dame Bringas était motivée par ses propres difficultés et non point par celles de son estimable amie. Rosalía avait une si grande confiance dans les talents exceptionnels de Milagros qu’elle se disait en elle-même : « Je ne sais pas comment, mais je suis sûre qu’elle s’en sortira. » Aussi, quand la marquise lui donna la dernière poignée de main, Rosalía eut-elle ces mots :

— Vous me raconterez demain de quelle façon vous avez arrangé tout ça.

Mme Bringas se dirigea vers la niche où travaillait son mari, pour le mettre au courant. Mais celui-ci prit les devants en lançant ces paroles acerbes :

— Qu’est-ce que la Tellería essaye encore de machiner ? Elle a des ennuis d’argent, comme toujours. Il n’y a plus de gens assez naïfs pour prêter deux réaux à cette sorte de personnes. La race des gogos est en voie de disparition, à force de se faire berner.

Rosalía avait la bouche comme scellée. Elle n’osait pas prononcer un seul mot. L’image de Torres et les funestes chiffres de la somme à payer étaient pour ainsi dire cloués dans son esprit comme l’Inri sur la croix. Confesser à son mari l’embarras cruel où elle se trouvait revenait à lui avouer une série d’attentats clandestins contre l’économie domestique, cette seconde religion de Bringas. Mais si Dieu ne venait pas à son secours, il lui faudrait bien se résigner à cette douloureuse solution et affronter ses conséquences qui devaient être terribles… Oh ! non, mon Dieu !… Tout plutôt que de se confesser ainsi… Il fallait inventer un remède, chercher à tout prix, remuer la moitié de la terre, scruter la profondeur de ses entrailles pour trouver la clé du problème… Plutôt que de révéler à son économiste de mari le secret de ces achats qui constituaient sans doute le principal attrait de sa vie insipide et routinière, Rosalía était prête à sacrifier ses toilettes, à arracher de sa poitrine ces morceaux de son cœur qui apparaissaient dans le monde réel sous la forme de tissus, de dentelles et de rubans. Elle était prête à les livrer à la voracité de la fripière, à les vendre pour moins que rien. C’était de l’héroïsme qu’il fallait et non pas des larmes.

Pour mieux réfléchir, Rosalía se retira dans le Camón où ses idées étaient toujours plus claires. Cándida, après avoir joué avec les enfants, alla bavarder avec Bringas. Rosalía l’entendait de son atelier, sans distinguer d’autres mots que… « rôle de l’État… administration… consolidation… révolution… généraux… Canaries… Montpensier… Que Dieu nous protège !… » Ils devaient parler d’affaires importantes et de basse politique. Soudain, un grand bruit retentit, comme de meuble renversé et de vaisselle qui se casse. Ce fracas fut suivi d’un cri de Bringas, mais un cri si aigu, si douloureux que Rosalía en eut le souffle coupé et sentit son sang se glacer dans ses veines… Qu’arrivait-il ? Le plafond s’était-il effondré, écrasant sous ses décombres le meilleur des maris ?

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