Les Romans de l’interdit
Chapitre X
Rosalía ne fut pas surprise de voir son cousin chez elle à une heure aussi tardive. Il avait dû venir voir comment allait le petit. Quoi de plus naturel ? Agustín aimait tellement les enfants que, lorsqu’ils tombaient même légèrement malades, il était chagriné comme si c’étaient les siens, il s’inquiétait et voulait appeler tous les médecins de Madrid. Quel père extraordinaire il ferait s’il se mariait !… Trop méticuleux et trop appréhensif peut-être, car il ne fallait pas prendre tellement à cœur les ronflements, les petites fièvres et autres indispositions sans importance propres à ces âges tendres.
Le samedi de cette semaine, alors qu’Amparo et Rosalía se trouvaient dans la pièce de la couture, la dame parla ainsi à sa protégée :
— Tu sais ce que nous a dit aujourd’hui Agustín ? Que nous ne devons pas nous inquiéter, qu’il donnera ta dot… qu’il donnera ta dot. Tu entends ? Maintenant, c’est à toi de te décider.
Amparito ne dit rien, et son silence perturba tellement l’esprit de la bonne dame qu’elle ne put s’empêcher de s’irriter un peu.
— On a l’impression que ça ne te touche pas vraiment. Eh bien, c’est ton problème. J’ai connu des femmes stupides et irrésolues, mais jamais aucune comme toi. À moins que tu croies que tu vas te trouver un marquis… Si tu crois que les temps sont propices !
Amparito, désireuse d’apaiser l’esprit de sa protectrice, lui dit qu’elle y penserait.
— Oui, tu as toute la vie pour y penser. Entre-temps, va savoir ce qui peut bien se passer… Madrid est plein d’embûches. Laisse-toi aller, laisse-toi aller et tu verras.
Une fois l’heure venue de partir, Amparo ramassa sa couture, mit son voile et prit congé.
— Prends, lui dit Rosalía en sortant de la dépense et en lui tendant d’un geste splendide deux sablés d’Astorga qui auraient pu marcher seuls à cause des nombreuses fourmis qui couraient dessus. Ils sont très bons… Ah, attends ! Emporte ces bottines de Paquito pour les donner au cordonnier de ton porche pour qu’il lui mette des fers. Mets-les dans ton grand châle. Lundi, n’oublie pas de passer chez la modiste. Ensuite tu vas chez le coiffeur et tu m’apportes le crêpe et les extensions pour que Bringas me prépare les postiches, et il en fera un aussi pour toi.
Amparo attendit un moment encore, en tournant furtivement dans la maison. Elle espérait que Bringas lui donne la petite somme qu’il lui remettait habituellement tous les samedis ; mais elle constata avec une grande surprise et affliction qu’il ne lui donnait ce soir-là rien de plus qu’un « Bonsoir, ma petite », lancé depuis la porte de son bureau. Comme elle manifestait de façon très discrète sa surprise, montrant que son digne patron souffrait d’oubli, Bringas se vit dans la dure obligation, ce qui lui fendait le cœur, de formuler catégoriquement son refus en lui disant comme on dit aux mendiants dans la rue :
— Aujourd’hui, ma fille, il n’y a rien. Peut-être un autre jour.
Don Francisco ajustait ses lunettes avec la main droite et avec la gauche il soulevait la tenture de son bureau. Par la petite fente qui restait, Amparo vit M. Caballero assis dans un fauteuil, plus attentif à la scène décrite qu’au journal qu’il avait dans la main.
Ce jour-là, Caballero était convié à déjeuner à la maison et il est inutile de dire que dans ces cas-là ses cousins reconnaissants faisaient des pieds et des mains pour lui faire plaisir. Des sacrifices angoissants, perpétrés sans gloire au sein du foyer, conduisaient à ce résultat. Et c’est la raison qui expliquait l’impossibilité dans laquelle se trouvait Bringas d’être ce samedi-là aussi charitable que d’autres samedis. Oui, l’ajout d’un plat de poisson ou d’une maigre volaille au repas quotidien perturbait horriblement le budget de la famille et obligeait Bringas à des transferts d’un chapitre à l’autre, jusqu’à ce que la question arithmétique soit résolue en taillant dans le dernier chapitre qui était celui de la bienfaisance.
Tandis que la bienheureuse famille s’asseyait joyeusement à la table bien garnie, au milieu de la bruyante agitation des enfants, Amparito montait lentement ses escaliers, écrasée de tristesse – qu’on ne me dise pas que ce n’est pas sentimental. Sa sœur lui ouvrit la porte dans un accoutrement qui révélait qu’elle se préparait et s’habillait pour sortir, c’est-à-dire qu’elle était en jupons, les épaules nues, bien serrée dans un vieux corset, avec un peigne dans une main et une lampe dans l’autre.
La petite pièce dans laquelle elles entrèrent, étroite et peu élégante, était remplie d’une partie des meubles de feu Sánchez Emperador : un canapé qui par diverses bouches laissait voir des vomis de laine, deux fauteuils arthritiques, un miroir au mercure abîmé et des signes de variole sur toute sa surface. La coiffeuse occupait une place de choix dans la pièce, parce qu’il n’y en avait pas de meilleure dans le salon et sur son marbre Refugio posa le vieux quinquet pour continuer son travail. Elle se faisait des frisettes et des boucles et, à chaque instant, elle trempait son peigne dans de la
bandoline 1, comme on trempe une plume dans l’encrier, pour écrire sur son front ces caractères de cheveux qui ne manquaient pas de grâce.
En face de la coiffeuse, il y avait la photographie grand format du papa desdites petites avec sa casquette galonnée et le visage le plus bonasse que l’on puisse s’imaginer. D’autres portraits de diplômés de la faculté dans des médaillons entourés d’une bordure qui devait être composée d’herbes médicinales et d’attributs de la pharmacie l’entouraient. Sur la commode reposait un énorme ange de plâtre faisant le geste de soutenir quelque chose avec la main droite, bien qu’on ne lui donnât pas d’autre travail que de tenir le globe du quinquet quand il ne se trouvait pas à sa véritable place.
Amparo s’assit dans un de ces fauteuils de 1840 dont le velours provenait des chutes des divans du décanat, et, respirant fortement à cause de la fatigue provoquée par la montée de tant de marches, elle n’arrêtait pas de regarder sa sœur. Celle-ci, les bras levés, se consacrait tout entière à ses cheveux qui étaient ce qu’elle avait de mieux : une masse d’ombre douce qui mettait en valeur son visage blanc et menu. Le manque d’une dent sur la gencive supérieure était la fausse note de ce visage, mais cette dissonance lui conférait une grâce piquante, semblable, dans un autre ordre d’idées, au stimulant du poivre sur le palais. Ses yeux malicieux avaient une vivacité burlesque, et son nez légèrement écrasé avait la plus jolie et la plus souriante des laideurs que l’on puisse imaginer. Quand elle riait, tous les petits diables de l’enfer de la malice se tortillaient sur son visage, imitant le tremblement des infusoires dans un liquide. De ses tempes descendaient des pattes noires qui s’évanouissaient sur sa peau blanche et sa lèvre supérieure révélait un doigt de duvet plus important que ce qu’il convient à la femme selon les canons de l’esthétique. Mais le plus remarquable chez cette jeune fille était ses seins très proéminents, disproportionnés par rapport à sa taille et à sa stature. La légèreté de son vêtement en cette occasion laissait deviner un autre déséquilibre de grand intérêt pour la statuaire, semblable à celui auquel la Vénus callipyge doit son nom.
À cause de ces charmes, Refugio ne pouvait soutenir la comparaison avec sa sœur, dont la grave beauté, à la fois classique et romantique, pleine de mélancolie et de douceur, aurait pu inspirer les odes les plus remarquables, de très tendres idylles, des drames pathétiques, tandis que l’autre aurait fourni un thème agréable à la poésie anacréontique ou à des fictions picaresques. Doña Nicanora, l’épouse du voisin don José Ido del Sagrario, disait, en parlant d’Amparito, que si de bonnes couturières s’occupaient d’elle, si elles l’habillaient des pieds à la tête, et si elles la présentaient dans un salon, il n’y aurait pas de duchesse ou de princesse qui lui arriveraient à la cheville.
— Et quel corps parfait ! ajoutait Mme Ido, en roulant des yeux comme à son habitude. J’ai eu l’occasion de la voir lorsque nous allions ensemble aux bains des Jerónimos… Il y a de quoi rire des statues qui sont dans les musées.
Refugio entama la conversation en disant :
— Tu rapportes combien aujourd’hui ?
— Rien, dit Amparo, sans manifester de dépit.
— Voilà, va chez des parents… Sers-les. Moi, je te le dis et tu ne m’écoutes pas. Tu aimes faire la domestique, moi, non. Voilà ta récompense.
Elle se tourna vers sa sœur et, articulant mal ses mots, parce qu’elle avait deux épingles dans la bouche, elle continua sa philippique :
— Humilie-toi encore davantage, sers-les, traîne-toi aux pieds de la vaniteuse, nettoie la bave des enfants. Qu’est-ce que tu attends ? Idiote, petite idiote, mais dans cette maison, il n’y a que misère, une misère mal dissimulée… Ils ont l’air décents, et qu’est-ce qu’ils sont ? Des pauvres gens comme nous. Enlève-leur leur vernis, enlève-leur leurs relations, qu’est-ce qui reste ? La faim, le snobisme. Ils vont au théâtre gratos, ils ramassent les morceaux de tissu qu’on jette au palais, ils demandent l’aumône avec de bonnes manières… En ce qui me concerne, je ne les idolâtre pas. Mme Rosalía ne me casse pas les pieds avec ses prétentions de marquise. C’est pour ça que je lui ai dit ses quatre vérités, que je suis partie et que je ne pense pas revenir… Elle ne peut pas me voir et son mendiant de mari non plus, lui qui ressemble à un moins que rien… Je sais qu’il dit des horreurs de moi… La bonne me l’a raconté… Aïe ! j’étouffe de rage en parlant de ces gens-là. Un peu plus et j’avale une épingle à cheveux.
Amparo ne répondit rien.
— Qu’est-ce que tu as là ? continua Refugio en explorant le paquet qu’Amparo avait gardé dans sa main droite. Au moins les mines du Potosí… Fais voir !… un demi-petit pain, deux sablés d’Astorga, trois morceaux de ruban. Et si on jetait tout ça sur le toit ?
Amparo fit le mouvement de protéger son paquet.
— Tu vois ce que tu gagnes en t’accrochant à ces morts de faim ?… Regarde-toi et regarde-moi. Tu sembles sortir de l’hospice. Moi, je ne roule pas sur l’or, mais je suis bien vêtue. Tu as des bottines déchirées, et regarde celles que j’étrenne aujourd’hui.
Elle leva un pied pour que sa sœur examine les jolies bottines dont elle était chaussée.
— Avec quel argent tu les as achetées ? dit Amparo, en prenant la bottine et en l’inclinant comme s’il n’y avait pas un pied dedans.
Refugio mit longtemps à répondre.
— Tu me fais mal… bon, dit-elle en se retournant vers la coiffeuse.
— Combien t’ont-elles coûté ? D’où as-tu sorti l’argent ?
Au bout d’un moment Refugio donna cette réponse :
— J’ai vendu cette jupe de satin… tu sais ?… Et de plus j’avais quelques sous…
— Toi ?… Depuis combien de temps tu ne couds plus ? Tu es allée au magasin ? Ils t’ont donné du travail ?
— Il n’y a rien à présent. À Madrid, tout va très mal, répliqua la jeune fille, voulant esquiver le débat. Les gens ne parlent que de révolution, Cordero dit qu’on ne voit plus une seule pésète…
Amparo quitta son voile et le plia soigneusement pour le garder dans la commode. L’autre se lavait les bras avec une véritable fureur.
— Maintenant, si tu veux bien, nous allons manger.
Amparo sortit dans le couloir et se dirigea vers la cuisine. Peu de temps après, elle revint très fâchée en disant :
— Chaque fois que je rentre à la maison, j’en ai les bras qui m’en tombent de découragement. Quel désordre ! On dirait une ménagerie. Rien n’est à sa place. Tu es une vraie calamité… Mon Dieu, quelle cuisine ! Tu ne penses qu’à t’arranger. Qu’est-ce que tu as préparé pour le repas ?
— Oh, ne t’en fais pas, le petit pot-au-feu habituel. Ah ! Nicanora m’a prêté trois œufs.
— Et là je remarque des changements. Tu changes toujours tout de place. Où as-tu rangé les fers à repasser ?
— Les fers à repasser ? balbutia Refugio légèrement troublée. Je vais te dire… il n’en reste plus qu’un, les deux autres, je les ai vendus. Qu’est-ce qu’on en aurait fait ? Tu sais qu’hier le charbonnier est venu en furie… Le propriétaire… aujourd’hui… Ne te fâche pas, petite sœur, ajouta-t-elle en lui passant la main sur le visage, la flattant avec gentillesse. J’ai dû mettre ton châle en gage.
Amparo se fâcha pour de vrai, mais l’autre ne trouva rien de mieux pour la calmer que ces paroles :
— Pour éviter ça, ma petite, rapporte beaucoup de billets de mille de chez les Bringas… Ouvre ta petite bouche, mon trésor, et demande, demande… Mais ils n’ont absolument rien… Dis-moi une chose : si je n’avais pas fait ce que j’ai fait, qu’est-ce qu’on mangerait aujourd’hui ? On tiendrait avec tes sablés d’Astorga et tes quelques centimètres de ruban ?
Amparo, silencieuse et accablée par la peine, avait mis une nappe sur la toile cirée de la table à jupe. Elle posa dessus quelques assiettes ébréchées, des cuillères au manche cassé, et deux fourchettes au manche de corne qui ressemblaient à des touches arrachées à un vieux piano. Peu après, Refugio apparut avec une marmite qui dégageait de la vapeur par le haut et dont la panse recouverte de cendre conservait quelques braises qui s’éteignaient rapidement. Elle la renversa sur un plat et l’emporta tout de suite. Elle ne tarda pas à revenir et à s’asseoir. Elle sortit d’une corbeille quelques morceaux de pain qu’elle mettait sur la table, en plaisantant :
— Pâté de foie gras, jambon de Paris… galantine de dinde.
Ces bêtises firent sourire même sa grande sœur :
— Toujours à faire la folle.
— S’il fallait toujours être triste… !
Amparo mangeait peu de ce pauvre pot-au-feu inconsistant et délayé. Refugio qui avait été dans la rue toute la journée et avait fait beaucoup d’exercice avait bon appétit.
— Tous les jours ne se ressemblent pas, dit la plus jeune. Il se peut que, quand on s’y attendra le moins, la fortune sonne à notre porte… Ah ! Écoute donc le rêve que j’ai fait hier soir… Avant, je dois te dire qu’hier après-midi je suis restée plus d’une heure chez Ido. Le brave homme, très enthousiaste et avec les cheveux dressés, a insisté pour me lire des morceaux des romans qu’il est en train d’écrire. Que c’est drôle !… que de bêtises… Je lui disais : « Don José, vous en savez plus que Salomon », et lui se gonflait d’orgueil. Il dit que ses héroïnes, c’est nous, deux orphelines pauvres, pauvres et honnêtes, cela s’entend… Résultat, nous sommes les filles d’un monsieur de la haute… et nous cousons, nous cousons pour gagner notre pain… Ah ! et nous faisons des fleurs. Toi qui es la plus romantique et parles le mieux, tu exprimes des choses alambiquées, tu passes ton temps le soir à écrire tes Mémoires… Que c’est drôle ! Et tu écris dans ton journal tout ce que tu penses et tout ce qui t’arrive. Il fait comme s’il copiait des paragraphes, des paragraphes de ton journal… Je n’ai jamais tant ri… Il m’a gonflé la tête comme une pastèque… La nuit, comme j’avais l’esprit plein de ces sornettes, j’ai rêvé de ces bêtises !… Si tu savais, ma fille ! j’ai rêvé que tu avais trouvé un fiancé millionnaire.
Amparo, qui écoutait le récit avec indifférence, sourit à l’improviste quand elle entendit le rêve, et de la façon la plus spontanée. Ce rire lui venait du fond du cœur. Sa sœur manifestait sa bonne humeur par des éclats de rire.
— Il est tard, dit-elle en se levant précipitamment. Je vais finir de m’habiller maintenant.
— Où vas-tu ?
— Où je vais ? répliqua Refugio sans savoir quoi dire ou prenant le temps d’inventer une réponse. Je te l’ai déjà dit. Je ne te l’ai pas déjà dit ?… Je croyais te l’avoir dit.
— Tu vas au théâtre ?
— Justement les Rufete m’y ont conviée. Ensuite nous irons au café, où il y a un ringard qui nous offre un chocolat.
— À quel théâtre tu vas ?
— À la Zarzuela… nous entrons dans les coulisses. Une des deux Rufete est choriste.
— Ces gens ne me plaisent pas, fit remarquer Amparo de très mauvaise humeur. Je me promets toujours de t’interdire de sortir et surtout la nuit. Mais je n’ai aucun caractère, je suis si faible.
Refugio avait déjà mis sa jupe et elle enfilait le haut en tirant sur le tissu en faisant des efforts avec ses bras et ses mains pour pouvoir fermer les agrafes. Son corps finissait par être si bien sanglé et serré qu’il semblait avoir été fait au tour.
— Pour me mettre un fil à la patte, il faudrait que tu subviennes à mes besoins, dit avec un petit ton prétentieux celle qui avait une dent en moins. Toi, tu peux vivre avec des graines de chanvre, comme les oiseaux, et t’habiller avec les hardes que te donne la Rosalionnaire. Mais moi… Franchement, naturellement, comme dit Ido…
Elle tordait son corps, comme si elle était montée sur un pivot, pour voir ses épaules et une partie de son dos. La robe était jolie, nouvelle, coupée avec élégance, et elle avait une forme et des ornements un peu voyants. Elle continua, à nouveau avec des épingles dans la bouche, et dit à sa sœur :
— Si tu veux que je te parle franchement, je n’aime pas que tu me commandes comme si j’étais une petite fille. Je suis mauvaise ? Non. Tu me demandes comment j’ai acheté les bottines et arrangé la robe ? Eh bien, je vais te le dire. J’ai servi de modèle à trois peintres… Modèle habillé, bien entendu. Je gagne mon argent honnêtement.
— Il vaudrait mieux que tu restes à la maison et que tu couses. Aïe, sœurette, tu vas mal finir…
— Et toi… tu sais comment tu finiras ? En patronne de pension. Je ne prendrai pas ce chemin, je me conduis bien.
— Tu ne te conduis pas bien. Je vais te corriger, dit Amparo, surmontant sa faiblesse et montrant de l’énergie.
— Et avec quelle autorité ?
— Avec celle de la sœur aînée.
— En voilà une idiotie !… Si tu étais meilleure que moi, je veux bien, fit remarquer la rebelle Refugio, en se retournant, provocante, irritée, brandissant son argument comme si c’était une épée sur la poitrine sans défense de sa sœur, mais comme tu ne l’es pas…
Et, enduisant la pointe de son arme du venin de l’ironie, elle poursuivit :
— Faites place à la demoiselle honnête, à l’ange séraphique de la maison… Ah, je ne veux pas parler, je ne veux pas te faire honte, mais qu’il soit clair que moi au moins je ne suis pas hypocrite, madame ma sœur. Bien que nous soyons seules, je ne veux rien dire… je ne veux pas que ta figure devienne de la couleur du velours de ce fauteuil… Adieu.
Amparo resta là, atterrée, et Refugio s’en alla. Elle était si élégante, si bien arrangée qu’elle faisait plaisir à voir. Elle avait le culte de sa personne, l’orgueil de bien s’habiller et d’être remarquée et admirée. Doña Nicanora disait d’elle avec mépris :
« Celle qui utilise tellement de temps pour se laver ne peut pas valoir grand-chose… On peut dire ce que l’on veut, une femme honnête n’a pas besoin de tant d’eau. »
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