Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 83 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XLI

 

L’ingénieuse dame voyait passer avec terreur les jours de la seconde quinzaine d’août, parce que, selon toutes les probabilités, les premiers jours de septembre devaient venir après… Torres, à qui elle avait parlé d’une éventuelle prorogation, avait pâli… Torquemada ne pouvait attendre en aucun cas… Tous deux le lui avaient dit clairement le jour de la signature du contrat. C’était la clause principale… M. Torquemada y comptait fermement…

À ces mots, la dame avait soupesé mentalement les difficultés de la situation, beaucoup plus graves qu’elles ne l’avaient été dans d’autres circonstances analogues. Il va sans dire, car c’est trop évident, que, ni le 4, ni le 5, ni aucun autre jour du mois d’août, le fondé de pouvoir de Milagros n’avait apporté à Rosalía la somme promise. De Cándida, on ne pouvait attendre que des paroles en l’air. Vers qui tourner les yeux ? Ceux de Bringas voyaient maintenant, et c’eût été folie que de penser à prélever de nouveau le moindre argent sur le trésor domestique. Le mieux eût sans doute été pour elle de parler franchement à son mari, de lui avouer sa faiblesse. Mais c’était aussi le plus difficile… Quelle colère serait celle de don Francisco !… Bonne occasion de louer des balcons pour l’entendre tempêter… Dès le moment où Bringas serait mis au fait des petits tripotages de sa femme, une période de répression commencerait qui effrayait Rosalía encore plus que les tourments qu’elle endurait à présent… Le plan de la dame consistait à s’émanciper peu à peu, et non pas à resserrer les liens de l’autorité maritale… Elle s’arrangerait seule… À la grâce de Dieu ! D’ailleurs, Dieu ne l’abandonnerait pas, puisqu’il l’avait secourue les autres fois…

À partir du 25, Mme Bringas se sentit envahie par un malaise physique et moral qui gagna son être tout entier. Elle avait peur. Elle était fiévreuse. Son corps la démangeait. Un goût de fiel emplissait sa bouche. La perspective du désastre qui la menaçait ne lui laissait pas un instant de répit. Aucun calcul ne débouchait sur une solution convenable… Si Pez revenait vite !… Lui qui lui avait si souvent offert… Mais, se souvenant de la façon dont elle l’avait éconduit la dernière fois, la dame craignait que, de retour à Madrid, son insigne ami ne se montrât guère disposé à la munificence… « Oh ! non, se disait-elle ensuite, je l’ai rendu amoureux fou. Je ferai de lui tout ce que je voudrai !… » Elle se rappelait alors la fameuse scène, et elle se prenait à s’accuser d’avoir fait trop de manières… Si elle n’avait pas été… aussi… aussi sotte !… elle n’aurait pas eu besoin de s’adresser à cette brute de Torquemada… Une femme comme elle, dans une situation pareille !… Et pourquoi ? Pour une somme dérisoire !… Elle aurait bien pu avoir des milliers de douros, si elle l’avait voulu. Huit ans avant, le marquis de Fúcar, qui la rencontrait souvent chez Milagros, lui avait fait la cour… Mais elle ?… Un porc-épic !… Et le marquis de Fúcar n’était pas son seul admirateur. Beaucoup d’autres hommes, tous riches, lui avaient montré, avec une galante insistance, qu’ils étaient prêts à toutes les folies… Mais elle était toujours restée inflexible dans son honneur abrupt. Elle ne soupçonnait pas, en ce temps-là, que cette inflexibilité, haute comme une tour et ferme comme un roc, pourrait un jour vaciller sur ses fondations. Son attitude d’alors lui parut soudain si étrange qu’elle se sentit très différente de ce qu’elle avait été autrefois… « Le besoin, se dit-elle, modifie le caractère. Il porte la responsabilité de bien des malheurs. Cela doit nous rendre indulgents envers les personnes qui ne se conduisent pas comme Dieu le veut. Avant de leur jeter la pierre, nous devons dire : Prends ce qui te fait défaut… Achète de quoi manger, de quoi couvrir ton corps. Tu es bien nourrie ?… Bien vêtue ?… Alors, nous pouvons commencer à parler morale !… »

En se livrant à ces réflexions, Rosalía était pleine d’admiration pour elle-même, je veux dire qu’elle admirait la Rosalía de l’époque antérieure aux artifices qui la plongeaient maintenant dans un tel désarroi. Si elle ne pouvait penser sans rougir un peu à la petite oie qu’elle était alors, elle était fière d’avoir gardé son honneur et de s’être contentée de sa vie misérable. La forteresse de son bonheur médiocre était toujours debout. Mais la mine avait été creusée, la charge avait été placée pour la saper et pour l’abattre. Avant d’allumer la mèche, celle qui, dans les faits, était encore irréprochable contemplait les murailles de sa vertu pour mieux s’en souvenir le jour où elle ne pourrait plus s’asseoir que sur leurs ruines.

Les dernières nuits d’août, Mme Bringas se rendit parfois au Prado. Elle y retrouvait les Cucúrbitas, et, quoique horriblement tourmentée par la pensée de la catastrophe imminente, elle se mêlait à la conversation frivole de ses amies. Le groupe ainsi formé ne manquait pas d’animation et quelques messieurs s’y joignaient. Mme Bringas les passait mentalement en revue. Elle supputait leurs ressources… « Celui-ci, pensait-elle, est plus pauvre que nous. Tout pour la façade et, sous ce clinquant, un misérable salaire de vingt mille réaux. Je ne sais pas comment il s’arrange pour nourrir sa nombreuse famille… Celui-là, beaucoup de bagou, mais rien que de la poudre aux yeux… Ah ! voici un homme ! On dit qu’il a douze mille douros de rentes, mais on dit aussi qu’il n’aime pas les femmes… On n’en dirait pas autant de ce chaud lapin qui passe son temps à trousser les jupons. Seulement, c’est pour se faire entretenir, et qu’est-ce qu’il a l’air fripé !… Ce gueux-là n’a pas de quoi payer son enterrement. C’est un vicieux qui ne perd la tête qu’avec les femmes de mauvaise vie… Quant à toi, mon bonhomme, je dois te plaire, si j’en juge par la façon dont tu me regardes et les propos que tu me tiens. Mais je sais par Torres que tu as emprunté deux mille réaux à Torquemada pour la cure thermale de ta femme qui est impotente, la pauvre !… »

Il résultait de cette revue que presque tous ces messieurs étaient des pauvres, plus ou moins honteux, qui cachaient leur misère sous une redingote achetée au prix de mille sacrifices, et que ceux qui, par exception, avaient un peu d’argent étaient des hommes tranquilles et de tempérament froid… La dame se voyait enfermée dans un double cercle infranchissable, l’un fait de pauvreté, l’autre, d’honorabilité. Si elle les enjambait, où tomberait-elle ?… Elle observait dans la pénombre du Prado le flot des promeneurs. Elle voyait passer quelques personnes, très rares, qui attiraient l’attention de son esprit exalté. Le bec de gaz le plus proche les éclairait assez pour qu’elle les reconnût avant qu’ils n’eussent disparu dans l’ombre poussiéreuse. Elle vit ainsi le marquis de Fúcar, qui était déjà revenu de Biarritz, gros et gras, bourré de billets de banque, Onésimo, qui considérait le Trésor public comme lui appartenant, Trujillo, le banquier, Mompous, don Buenaventura de Lantigua, le boursier… etc. Parmi ces puissants, quelques-uns la connaissaient, d’autres, non. Certains d’entre eux lui avaient parfois jeté des regards qui devaient être amoureux. Les autres étaient de mœurs irréprochables, chez eux et hors de chez eux…

Rosalía rentra à la maison, la tête pleine de ces personnalités madrilènes qu’elle voyait passer et repasser, comme au Prado, dans la zone la plus échauffée de son cerveau. D’abord, les pauvres, puis, les riches, ensuite, les vertueux… et le défilé recommençait. Comme pour la plonger dans une pire confusion, Bringas semblait ces jours-là plus aimable, plus affectueux, s’il se montrait plus inflexible que jamais pour ce qui touchait aux dépenses…

— Trésor, lui dit-il un soir en se couchant, je retournerai au bureau dès le 1 er septembre. Il faut travailler et surtout économiser. Nous avons pris un retard considérable et nous devons regagner le terrain perdu en nous imposant beaucoup de privations. Je compte sur toi aujourd’hui comme j’ai toujours compté sur toi. Je compte sur ton économie, sur ta docilité, sur ton bon sens. Si nous voulons nous en sortir, il faut que, pendant au moins une année, nous ne dépensions pas un réal en frusques. Je crois que tu as largement de quoi être élégante pour au moins six ans. Et si tu vendais quelque chose pour que je puisse me faire faire un petit costume, je connais quelqu’un qui t’en serait très reconnaissant… Pardonne-moi si je me suis parfois montré un peu dur envers toi et si j’ai voulu corriger certaines mauvaises habitudes que tu prenais… Il me semblait que tu t’écartais un peu de notre chemin traditionnel. Mais considérant tes vertus, je ferme les yeux sur ton extravagante ostentation et j’espère que tu répondras à ma bonne volonté en redevenant modeste et en ne me mettant pas dans l’obligation de faire un malheur. C’est ainsi que nos enfants auront toujours un morceau de pain à porter à leur bouche et des souliers pour se chausser, et que je pourrai attendre tranquillement la vieillesse…

Ces paroles à la fois sévères et raisonnables touchaient Rosalía d’une part et la consternaient d’autre part. Revenir au vieux système d’« un chiffon par-devant, un chiffon par-derrière », et aux transformations à l’infini de la robe rose, oh ! non, c’était impossible désormais. Tromper ce malheureux était bien pénible. Dans cette perplexité, Rosalía s’en remettait au hasard, à la Providence. Elle se disait : « Dieu me viendra en aide. Les événements m’indiqueront la conduite à suivre. »

Si le grand Pez rentrait vite, il la tirerait de ce pétrin. Rosalía réfléchissait aux moyens d’exploiter sa générosité sans avoir à se vendre. Si elle y parvenait, elle serait la femme la plus dégourdie de la terre… Encore fallait-il que don Manuel fût revenu de ces bains maudits. Carolina avait dit qu’il rentrerait au début de septembre, sans fixer la date. Quelle angoisse ! Et le 2…

Avant tout, la dame soucieuse devait arrêter le bras du prêteur ou, du moins, prolonger le délai de quelques jours, jusqu’au retour de Pez. Malgré les remarques pessimistes de Torres, elle espérait y parvenir en se présentant elle-même chez Torquemada. Elle tenta l’aventure le 21. Démarche désagréable mais nécessaire, au succès de laquelle Mme Bringas croyait fermement. Torquemada habitait, travesía de Moriana, dans un grand appartement poussiéreux, ténébreux, bourré de meubles et de tableaux d’un goût et d’un prix très variés, dépouilles de son énorme clientèle. Musée du luxe impossible, de la prodigalité, des gloires d’un jour, cette maison n’était que larmes et tristesse. Rosalía fut intérieurement effrayée, lorsqu’elle y pénétra. Et elle eut envie de pleurer, quand Torquemada se montra, coiffé d’un bonnet turc et revêtu d’une grande veste en drap aile de mouche, au milieu de ce fatras.

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