Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 12 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre XI

 

Amparo resta seule, assise dans le fauteuil, le bras appuyé sur le guéridon, le menton dans la paume de la main. Elle laissait courir le temps lentement dans cette posture et sa méditation était une sorte de somnolence. Elle passait en revue dans son esprit les choses présentes et passées, les unes agréables, les autres horriblement laides, et elles se succédaient en séries inexorables, comme les heures sur le cadran de l’horloge. Chaque idée, chaque image suivait la précédente et était poursuivie par une autre. Leur couleur et leur sens variaient, mais le maudit cercle ne s’interrompait pas. Par moments, une ombre noire se présentait, et alors la songeuse ouvrait les yeux, effrayée, recherchant la lumière. Et la clarté faisait son effet, mais c’était une retraite trompeuse, car le solennel et terrible mouvement du cercle ramenait l’ombre à nouveau. Amparo ouvrait les yeux et secouait un peu la tête. Il y a des moments où l’on peut s’imaginer que les idées s’échappent par les cheveux comme si c’était un fluide semblable à l’électricité. C’est pour cela que la race humaine a ce mouvement instinctif de la tête qui signifie à peu près : « Pars, souvenir, retire-toi, pensée. »

La songeuse ne pouvait pas bien évaluer le temps qui s’écoulait. Seulement, de temps en temps, elle se faisait la vague remarque qu’il devait être très tard. Et le sommeil était si éloigné que dans les profondeurs de son cerveau, derrière ses sourcils froncés, une idée étrange la brûlait… l’assurance que jamais plus elle ne dormirait.

Elle sursauta soudain et son cœur battit brusquement. La clochette de la porte venait de sonner. Qui cela pouvait-il être à pareille heure ? Parce que dix heures venaient de sonner et peut-être dix heures et demie. Elle eut peur, une peur impossible à comparer avec aucune autre et elle se demanda si ce pouvait être… Oh ! si c’était le cas, elle se jetterait par la fenêtre. N’osant pas se décider à ouvrir, elle resta attentive un bref instant, imaginant qui avait bien pu tirer sur le vieux cordon vert sale de la clochette. Il était dans un tel état qu’à chaque fois qu’elle appelait elle s’essuyait les doigts sur son châle. La clochette retentit une fois de plus. Elle décida de regarder par le judas qui avait deux barreaux en forme de croix.

— Ah ! C’est Felipe…

— Bonsoir. Je viens vous apporter une lettre de mon maître, lui dit le garçon quand la porte fut grande ouverte et qu’il aperçut le beau visage, pour lui toujours très agréable, de la Emperadora.

— Entre, Felipe, murmura-t-elle, en faisant un effort vocal qui provenait de l’impression que son cœur était remonté jusqu’au larynx.

— Comment allez-vous ?

— Bien… Et toi ?

— À peu près bien. Tenez.

— Tu ne t’assieds pas ?

Amparo prit la lettre. Elle ne savait pas comment l’ouvrir et son cœur lui dit qu’elle ne contenait pas comme d’autres fois des billets de théâtre. L’enveloppe était si bien collée qu’elle dut passer l’ongle dans un des coins pour ouvrir une fente et déchirer ensuite… Doux Jésus !… Elle n’arrivait pas non plus à sortir ce qu’il y avait dedans… Quelle maladresse !… Enfin elle sortit un papier bleu très fin et ensuite elle put voir d’autres papiers verts et rouges pas très propres. C’étaient des billets de la Banque d’Espagne. Amparo vit le mot « écus », des nymphes avec des symboles industriels et commerciaux, beaucoup de petits chiffres… Elle resta si stupide qu’elle ne savait ni quoi faire ni quoi dire. Elle eut l’idée de remettre les papiers dans l’enveloppe et de la rendre. Mais s’il se fâchait ? Elle posa la lettre et son contenu sur la table et appuya son bras sur le tout. Son émotion était telle qu’elle avait besoin de temps pour savoir quel parti prendre.

— Assieds-toi, mon garçon… Voyons, qu’en est-il de ta vie ?

À force de parler, peut-être qu’elle remettrait en ordre ses idées perturbées.

— Dis-moi comment ça se passe avec ton maître.

— Si bien que je ne sais pas comment ça se passe. J’ai l’impression de rêver.

— Il est si bon que ça ?

— Bon, non, plus que bon, c’est un saint envoyé par le ciel, affirma Centeno avec emphase.

— Bien, bien. On voit que tu mènes grand train. Tu as l’air d’un petit monsieur. Vêtements neufs, petit chapeau neuf.

— C’est un saint, un saint du ciel, répéta le « docteur 1 » comme en extase.

— Et tu étudies ?

— Je pense bien… J’ai peu de travail et je vais au lycée… Je vous le dis, j’ai été visité par Dieu.

— Comme je m’en réjouis !

Malgré elle, Amparo se désintéressa de la conversation, toujours préoccupée par le contenu de l’enveloppe : « Quelle somme doit-il y avoir ? J’ai honte de regarder devant le garçon. »

Pendant qu’elle pensait à ces choses, Centeno contemplait tout à son aise le visage parfait, les mains remarquables et les bras de la Emperadora. Felipe était un de ses plus fervents admirateurs et il aurait pu continuer à la regarder ainsi, sans ciller, pendant trois semaines au moins.

— Mais raconte-moi, comment as-tu eu l’occasion de rencontrer ce monsieur ?

— Oh ! Voyez-vous… J’avais l’année passée un métier de chien.

— Oui, tu sonnais de la trompette pour un vendeur de pétrole.

— Ensuite, je suis entré dans le magasin de la calle Ancha, vous savez, celui du numéro dix-sept, où il est marqué : « Denrées coloniales, Hipólito Cipérez ». Je n’y étais pas mal. Don Agustín était ami avec le patron ; il l’avait connu en Amérique. Quand ils se mettaient à parler, ils n’en finissaient jamais. Don Agustín inspectait tout le magasin et comme il s’y connaît bien en commerce, il demandait : « Quel est le prix du riz en wagon à Valence ? Comment vend-on ici le sucre au détail ? Quel est le prix des biscuits anglais ? Les conserves de la Rioja sont une bonne affaire ? » Et Cipérez le renseignait sur tout. Souvent, ils mangeaient ensemble dans l’arrière-boutique, et quand mon maître avait un message à envoyer à don Agustín, c’est moi qui le portais. Ce monsieur me plaisait beaucoup, et lui disait qu’il me trouvait sympathique. Écoutez la meilleure, un jour, don Agustín entre dans la boutique et dit : « Caramba, je m’ennuie tellement qu’un de ces jours, je me tire une balle dans la tête, ou je me marie, ou je me remets à travailler, c’est-à-dire que soit je me tue, soit je me réjouis, soit je m’abrutis pour ne plus rien ressentir… La première solution est un péché, la deuxième est difficile, va pour la troisième. J’ai envie de faire quelque chose, laissez-moi vous aider. » Il s’est mis en bras de chemise et il s’en est allé à l’entrepôt – que c’était drôle –, il a commencé à peser des sacs, à ranger des caisses de raisins secs, à comparer les factures pour en sortir le meilleur prix. L’autre employé et moi-même, nous ne pouvions nous empêcher de rire, mais don Agustín ne se fâchait pas. Le lendemain qui était un dimanche, il nous a donné de l’argent pour que nous puissions aller au théâtre. Un soir, en parlant avec Cipérez des affaires de son ménage, il lui a dit qu’il avait besoin d’un serviteur, que je lui plaisais, et je suis parti avec lui. Je me suis dit : « C’est une occasion » et je lui ai montré mes livres et je lui ai demandé qu’il me laisse quelques heures de libre pour que je puisse retourner apprendre les bases. Il a été très content : « Bien sûr, mon garçon, bien sûr… » J’ai peu de travail parce qu’il y a deux domestiques. L’une d’entre elles est la sœur de la femme de Cipérez, c’est une femme très bonne, très bonne, c’est elle qui commande. Et il faut voir l’abondance qu’il y a là-bas, sans que l’on puisse dire que l’on gaspille ! La maison est un vrai palais. Figurez-vous… des rideaux de soie, des tapis, des chandeliers d’argent… Dans la cuisine il y a une machine pour faire les glaces, et dans la salle à manger un service pour faire les œufs à la coque qui est une poule avec ses poussins, le tout en argent. On ouvre le couvercle de la poule et on y met les œufs à la coque. On lève la tête des poussins et on trouve les coquetiers et on met le sel dans leur bec. Si vous voyiez ça… Dans une des pièces, il y a une vasque en marbre avec deux robinets, un pour l’eau froide et l’autre pour la chaude. Ça fait plaisir à voir… La cuisinière est en métal avec beaucoup de portes, de tubes, de plaques et de fours, et de je ne sais pas diable quoi d’autre… Le maître a dépensé une de ces fortunes pour arranger la maison ! Elle est à lui, que croyez-vous ? Il l’a achetée pour des milliers de douros. Nous habitons au premier. Si vous la voyiez ! Le maître a un grand lit, très grand. On dit qu’il veut se marier… Et puis il y a beaucoup de chambres, beaucoup, qui, d’après doña Marta, sont pour les enfants. Il y a une armoire à trois glaces pour des vêtements de femme. Elle est vide. J’y mets la tête pour sentir le cèdre, qui sent très bon… Il y a aussi une autre armoire, pleine d’un tas de linge blanc que le maître a rapporté de Paris. On ne peut pas y toucher. Il y a là des nappes et d’autres choses très précieuses, vraiment très précieuses. Des toiles avec beaucoup de dentelle, vous savez ? C’est si beau que ce n’est pas fait pour être touché… Nous avons aussi un tiroir avec des couverts d’argent que l’on n’utilise jamais et de la vaisselle encore dans la paille… Doña Marta dit qu’il y a là de quoi fournir une maison de quarante familles. Et on apporte tous les jours de nouvelles choses. Comme don Agustín n’a rien à faire, il passe son temps dans les boutiques à acheter des choses. L’autre jour, on a apporté une grande lampe en métal. Elle a l’air d’être en or et en argent, et elle a tout un tas de statuettes et de crochets pour les lumières. Ah ! Si vous voyiez le bar à liqueurs qui est un bateau avec ses voiles et se trouve chargé de verres… Enfin, c’est très joli. Dans la chambre qui sera celle de la maîtresse, il y a beaucoup, énormément de petits personnages de porcelaine. Il ne se passe pas de jour sans que le maître rapporte quelque chose de nouveau, et qu’il l’installe avec un soin… Et quel canapé, quelles chaises recouvertes de soie dans cette pièce ! Nous, nous disons que c’est un endroit fait pour une impératrice… Ah ! il y a aussi dans la chambre de la maîtresse une cage pour les oiseaux, des automates, avec de la musique, et quand on appuie sur le bouton qui est en dessous, tiriquitiplín, le concert commence et les oiseaux remuent les ailes et ouvrent le bec…

Centeno riait ; Amparo se mit à rire aussi, et en même temps ses yeux s’embuèrent de larmes.

— Et ton maître, qu’est-ce qu’il fait ?… À quoi s’occupe-t-il ?

— Il se lève de très bonne heure, il écrit son courrier pour l’Amérique, et ensuite il sort faire une promenade à cheval. Il monte très bien. Vous l’avez vu ? C’est un grand cavalier. Après sa promenade, il lit son courrier. L’après-midi, il a l’habitude d’aller chez les Bringas. Certains jours, il a le bourdon et il ne sort pas de chez lui. Il reste toute la sainte journée à tourner dans son bureau et dans la chambre de madame.

— Et il a mauvais caractère ?

— Que dites-vous, madame ? Mauvais caractère ! Je l’ai déjà dit : ou mon maître est un saint, ou je ne crois en aucun saint. Il plaisante avec moi. Il ne me gronde pas, sauf de cette façon : « Mon garçon, mon garçon, qu’est-ce que c’est que ça ? » D’autres fois il me dit : « Felipe, un peu de sérieux. » Et rien de plus… Je me conduis bien, même si ce n’est pas à moi de le dire. Quand j’étudie dans ma chambre, car j’ai une petite chambre, il entre soudain, il prend mes livres et il les lit… Comme il a beaucoup travaillé, il ne sait pas grand-chose, à part tout ce qui touche au commerce, je veux dire qu’il n’a pas eu le temps de lire. De temps en temps, il me demande quelque chose, et si je sais, je réponds. Mais presque toujours, il se trouve malheureusement que moi aussi je sèche, et nous restons à nous regarder l’un l’autre.

— Il reçoit beaucoup d’amis chez lui ?

— Pour sûr que non, madame. Les réguliers sont trois : M. Arnáiz, M. Trujillo et M. Mompous. Ils prennent le café à la maison et ils jouent au billard avec mon maître. Ce sont de braves gens. Ce qui ne manque jamais, à n’importe quelle heure de la journée, ce sont des gens qui viennent demander l’aumône, parce que le maître est très charitable. Ah, là, là, quelle foire ! Les uns viennent avec une petite lettre de recommandation, les autres avec un papier plein de noms et d’autres se présentent en pleurant. Il y a des veuves, des orphelins, des fonctionnaires au chômage, des malades. L’un demande pour lui, cet autre pour des enfants qui ont la morve au nez. Doña Marta dit que la maison ressemble à une vallée de larmes. Et le maître est si bon qu’il donne à tous, plus ou moins. Les bonnes sœurs vont en bande. Les unes demandent pour les vieux, les autres pour les enfants, celles-ci pour les incurables, celles-là pour les fous, les aveugles, les invalides, les teigneux et les femmes repenties. Viennent des artistes qui se sont abîmé la main ; et des danseurs qui se sont luxé un pied, des chanteurs devenus aphones et des maçons qui sont tombés d’un échafaudage. Il y a des curés de la paroisse qui demandent pour les religieuses pauvres et des dames qui le font pour des curés paralytiques. Certains quêtent pour une bêtise de loterie et apportent une frégate dans un globe de verre, des couvertures brodées ou une cathédrale d’osier. Certains interviennent pour un acteur dans le besoin ou pour exempter du service un jeune homme honorable. Une femme demande l’aumône pour une messe qu’elle a offerte ou pour une malade qui a besoin d’une cure. Les fanfares de quémandeurs jouent toujours à la porte de cette maison, et en fin de compte mon maître, comme le dit doña Marta, est le nouveau dieu des nécessiteux… Et il est si riche… ! Parce que vous ne savez pas à quel point mon maître est riche. Il a tellement de millions, tellement… ! (Arrivé à ce point Felipe fut saisi d’un tel enthousiasme qu’il se leva et gesticula comme un orateur) Que croyez-vous ? La banque lui doit beaucoup et quand il veut de l’argent, il signe sur un petit papier et il le donne au caissier d’Arnáiz, qui lui apporte immédiatement un sac de billets.

Tous les deux rirent d’une joie naturelle et expansive.

— J’ai l’impression, Felipe, mon ami, que tu exagères beaucoup.

— Que dites-vous ?… Mais il est plus que millionnaire. Il prête au gouvernement des montagnes d’argent, oui, au gouvernement. À Londres, à Bordeaux, et en Amérique, il a… on ne peut compter.

Centeno exprima avec un indescriptible geste l’impossibilité où l’on se trouvait d’apprécier au moyen de l’arithmétique les fabuleux capitaux de son maître.

Si grand que pouvait être l’intérêt d’Amparo pour les merveilles contées par Felipe, sa curiosité pour connaître le contenu de la lettre l’emportait. Elle voulait savoir si ce bienheureux avait écrit quelque chose. Brûlant d’impatience, elle dit au garçon :

— Écoute, Felipe, il est tard. Ton maître ne va pas te gronder si tu t’attardes ? Je crois que tu devrais rentrer.

— Neuf heures moins le quart, dit le docteur en sortant avec une certaine affectation une belle montre américaine à remontoir.

— Eh bien, eh bien, tu as une montre ? Mon garçon !

— Et en argent. Mon maître me l’a donnée le jour de la Saint-Augustin… Mademoiselle a raison, je dois partir. Don José m’a dit de passer à son bureau pour bavarder un peu, mais il est trop tard.

— Oui, mieux vaut que tu retournes chez toi, fit remarquer Amparo, craignant qu’Ido et sa femme, qui étaient très cancaniers, soient au courant du message que Felipe avait apporté. Sois sage avec ton maître et ne le contrarie pas en t’attardant au-dehors. Tu ne trouveras jamais un autre appui comme celui-là. Tu dois être aux petits soins pour lui, tu dois le révérer.

— Je le porterai au plus profond de mon cœur, mademoiselle… Alors…

— Adieu, fils.

— Portez-vous bien… Restez toujours aussi gentille.

— Adieu, mon garçon.

— Et si jolie, ajouta le docteur, qui apprenait déjà la galanterie.

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