Les Romans de l’interdit
Chapitre XXXI
De voir son époux si mal en point faisait renaître en Rosalía la tendresse d’autrefois. L’estime qu’elle avait toujours eue envers lui se dépouillait des aigreurs capricieuses pour resurgir dans toute sa force et toute sa chaleur. Elle atteignait presque la vénération. La vaniteuse dame célébrait dans ses pensées le bon compagnon de tant d’années de sa vie, celui qui, à défaut de lui donner de bien grandes satisfactions d’amour-propre, ne lui avait jamais causé de soucis. Elle se rappelait alors cette vie conjugale, prosaïque et tranquille, faite de privations mais aussi de joies simples qui, prises isolément, semblaient peu de chose mais dont la somme offrait au souvenir un ensemble agréable. Elle n’avait connu auprès de Bringas ni commodités, ni prestige, ni plaisirs, ni honneurs, ni luxe, ni rien de ce qui revenait de droit à sa beauté et à sa nature profondément aristocratique. Mais, en revanche, quelle existence paisible, quelle douce course des jours sans jamais d’angoisses, sans traquenards, sans dettes ni créanciers ! Ne rien devoir à personne, tel était le grand principe de cet homme ordinaire. Moyennant quoi, le couple avait été aussi guindé qu’honnête, aussi misérable qu’heureux… Bien sûr, si elle avait épousé un homme comme Pez, sa position serait plus brillante… « Mais Dieu sait, pensa-t-elle très sagement, les tourments qu’on endure dans ces maisons où on dépense toujours plus que ce qu’on a. Il faut être passé par là pour bien s’en rendre compte. »
Bref, avec l’aggravation de la maladie de son mari, Rosalía se sentait plus proche de lui, moralement et mentalement. Le lien matrimonial se resserrait. L’attraction du malheur opérait ce prodige, et aussi l’habitude de partager toutes les contingences de la vie quotidienne, dans l’infortune comme dans la félicité… Avec quel dévouement Rosalía lui prodiguait ses soins ! Que ses mains étaient légères, douces et habiles pour renouveler ses pansements ! Avec quel enjouement et quel art elle répandait le baume des tendres paroles sur l’esprit du malade ! Celui-ci en éprouvait tant de gratitude qu’il ne cessait de louer Dieu pour le bienfait qu’il lui accordait en inspirant à sa compagne ce sens admirable du devoir conjugal. Des joies intimes adoucissaient sa peine, et Bringas, pénétré d’une religieuse ardeur, considérait que les attentions de sa femme étaient une fidèle expression de l’assistance divine. Il n’était abattu que quand elle le quittait pour vaquer à ses occupations. Il l’appelait à tout bout de champ et pour la moindre chose. Il la priait d’en finir au plus vite pour se consacrer entièrement à lui.
Pendant toute cette période, Rosalía laissa de côté les atours. Elle n’avait ni le temps ni la tranquillité d’esprit nécessaires pour penser aux chiffons. Étoffes et robes restaient enfouies dans les tiroirs des commodes en attendant des jours meilleurs. Rosalía ne pensait même pas à s’arranger… Ce n’était guère le moment de songer aux fanfreluches ! Était-ce un véritable dégoût du luxe ? Était-ce de l’abnégation ? Il y avait un peu des deux. Si c’était de l’abnégation, Rosalía la poussait à l’extrême, puisqu’elle se présentait devant M. Pez dans la tenue domestique la plus prosaïque qu’on puisse imaginer. Elle veillait seulement à toujours porter son meilleur corset pour maintenir ses chairs en place. Mais sa coiffure n’était pas recherchée et à l’état de sa robe de chambre on pouvait deviner toutes les incidences du gouvernement d’une maison pauvre. Un soir, Rosalía avait dit à don Manuel :
— Ne me regardez pas. Je fais peur à voir.
Et don Manuel lui avait répondu :
— Ainsi ou autrement, vous êtes toujours adorable.
Compliment dont elle lui avait été très reconnaissante.
La faiblesse du corps amène nécessairement des faiblesses lamentables dans le caractère le plus entier. Une longue maladie produit chez l’homme des effets semblables à ceux de la vieillesse. L’homme trop longtemps malade retombe en enfance. Le bon Bringas ne fut pas épargné par ce phénomène physico-moral. L’asthénie le rendait très tendre et la tendresse le faisait bêtifier :
— Trésor, ne me dis pas que tu es une femme ! Moi, je te dis que tu es un ange… Écoute… Jusqu’ici, on n’a pas suivi d’autre volonté que la mienne à la maison. Tu as été une esclave. Désormais, on ne fera que ta volonté. C’est moi qui serai ton esclave !
Le premier jour de ce que nous appellerons le règne de Golfín, don Francisco s’était fait apporter dans son lit la boîte de l’argent, afin d’en tirer lui-même, comme d’habitude, la somme nécessaire aux dépenses quotidiennes. Mais bien vite cette tendresse fondante, ou plutôt cette passivité puérile dont j’ai parlé, le rendit confiant comme il ne l’avait jamais été…
— Ce n’est pas la peine que tu m’apportes la boîte, trésor. Tiens, voilà la clé. Tu prendras ce que tu jugeras raisonnable.
Et la dame en faisait ainsi… Bringas ne manquait d’ailleurs jamais de reprendre aussitôt la clé et de la mettre sous son oreiller, car les tendres élans et même les faiblesses séniles ou infantiles ont toujours leurs limites.
Rosalía put de cette façon explorer librement le trésor secret. Elle fouilla, compta et recompta tout ce qu’il y avait dans le double fond, non sans s’étonner de la somme ainsi gardée. Son mari avait beaucoup plus d’argent qu’elle n’aurait soupçonné : c’était un capitaliste ! Il y avait là cinq billets de quatre mille réaux, ce qui faisait mille douros, et un bon paquet de coupures plus petites qui en faisaient trois mille sept cents. Les cinq gros billets composaient le plus élégant carnet que la dame eût jamais vu. Cet examen fit renaître en elle les rancœurs et les récriminations qui avaient troublé son esprit à diverses reprises… Hé quoi ! On l’obligeait à se priver d’une robe neuve quand on avait tout ça ! Le possesseur d’une telle somme s’entêtait à la voir s’habiller comme une gouvernante de curé !… Ah ! quel imbécile !… Si, comme il le disait, elle devait être à l’avenir la véritable maîtresse de la maison, elle saurait se montrer plus exigeante et employer les économies de la famille d’une manière plus adéquate à sa dignité… Garder ainsi de l’argent sans en tirer le moindre profit, n’était-ce pas une sottise ? Si du moins cet argent produisait un intérêt ou s’il était placé en actions de l’une de ces sociétés qui distribuent des dividendes…
La découverte du trésor fit sortir les pensées de Rosalía du cercle de modestie et d’abnégation où la maladie de son mari les avait enfermées. Dans un transport d’enthousiasme, celui-ci lui avait dit :
— Quand j’irai mieux, je t’achèterai une robe de gros, et pour l’hiver, si je vais toujours bien, tu en auras une de velours. Il faut que tu te fasses belle de temps en temps. Et non pas avec les cadeaux de la reine ou des amies, mais avec le fruit de mes économies et de mon honnête travail…
Et Rosalía avait commencé à considérer que le trésor, s’il ne lui appartenait pas tout à fait, n’en devait pas moins passer presque entièrement dans ses mains… « Je me suis assez privée, j’ai assez tiré le diable par la queue pour continuer à me mettre la ceinture, maintenant que je le tiens ! S’il ne veut pas me le donner, je lui ferai comprendre la considération qu’il me doit. »
C’est dans cet état d’esprit que Milagros la trouva un beau matin. La chance favorisait décidément l’heureuse marquise. La providence semblait avoir tout préparé pour la contenter. À peine Milagros venait-elle d’annoncer par une série de soupirs et de gémissements l’imminence de la catastrophe qui la menaçait, Rosalía lui disait sur un ton décidé :
— Vous me signez un billet à ordre dans lequel vous vous engagez à me rendre dans un mois la somme que je vous remets aujourd’hui ? Plus on est amies, plus on doit faire les choses dans les règles. Vous me donnez un intérêt de deux pour cent à l’échéance du mois ? Vous ajoutez sur le billet les six cents réaux que vous savez ? Parce que l’amitié et les affaires, ça fait deux, chère amie… Je ne pense pas que vous en serez offensée…
Il va sans dire que la Tellería donna un assentiment sincère et chaleureux à toutes les conditions qui lui étaient posées. Ne pas lui faire confiance eût été mettre en doute la clarté du jour et l’ombre de la nuit…
— Alors, je vais vous donner quatre mille réaux, déclara Rosalía en prenant des airs de prêteur sur gages.
Ceux qui ont eu la chance, soit dans la réalité, soit dans une extatique figuration, de voir le ciel s’ouvrir et la cohorte des anges voler au milieu en chantant les louanges du Seigneur n’avaient certainement pas un visage plus radieux que celui de Milagros quand elle entendit cette heureuse annonce. Mais…
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