Les Romans de l’interdit

Benito Pérez Galdós · Chapitre 44 sur 95

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Les Romans de l’interdit

Chapitre II

 

C’était une délicate attention par laquelle notre brave Thiers voulait s’acquitter de diverses dettes de reconnaissance envers son insigne ami don Manuel Maria José del Pez. Ce bienveillant administrateur avait donné à la famille Bringas, en mars de cette année-là (1868), de nouvelles preuves de sa générosité. Sans attendre que Paquito eût obtenu sa licence en droit, il lui avait procuré, aux Finances, un petit emploi de cinq mille réaux, ce qui n’était pas un si mauvais début de carrière bureaucratique pour quelqu’un qui n’avait guère plus de seize ans. Le plus drôle dans l’affaire de cette nomination si tôt venue qu’elle semblait l’eau du baptême, c’était que le jeune homme, absorbé par ses cours à l’université, plongé dans les ouvrages sur la philosophie de l’histoire et le droit des gens qu’il lisait avec passion, ne mettait les pieds au bureau que pour toucher les quatre cent seize réaux et quelques dont nous lui faisions cadeau tous les mois pour ses beaux yeux.

Rosalía Bringas, bien qu’elle se fût fourré dans sa vaniteuse cervelle que cette nomination n’était pas une faveur mais l’exécution d’un devoir de l’État envers les petits Espagnols précoces, n’en éprouvait pas moins une vive reconnaissance envers Pez pour la diligence avec laquelle il avait fait comprendre et accomplir ses obligations à la patrie. Don Francisco débordait d’une gratitude beaucoup plus fervente, et il n’arrivait pas à trouver les moyens propres à la manifester dans toute son intensité. Un cadeau, s’il devait correspondre à l’étendue du bienfait, n’entrait pas dans les maigres possibilités de la famille. Il fallait découvrir quelque chose d’original, d’admirable, de précieux, mais qui ne coûterait pas d’argent, quelque chose qui eût jailli de la cervelle féconde de ce bon monsieur et qui eût pris corps et vie entre ses adroites mains d’artiste… Dieu, qui pourvoit à tout, arrangea l’affaire conformément aux nobles vœux de mon ami. L’année d’avant, il avait arraché à ce monde, pour en orner son paradis, l’aînée des filles Pez, une intéressante demoiselle de quinze ans. Son inconsolable mère conservait les beaux cheveux de Juanita. Elle cherchait quelqu’un qui fût assez habile pour en faire une de ces œuvres commémoratives et ornementales qu’on ne voit plus guère aujourd’hui, sales et fanées, qu’à la vitrine des vieux salons de coiffure ou dans quelques niches de cimetière. Ce que souhaitait Mme Pez, c’était, en quelque sorte, mettre en vers un poétique objet en prose. Sans doute ne trouvait-elle pas assez éloquentes ces mèches touffues, encore parfumées, dans l’épaisseur desquelles une part de l’âme de la jeune fille semblait encore cachée. Elle voulait que cela fût joli et parlât un langage semblable à celui que parlent les vers communs, le stuc, les fleurs artificielles, le vernis à la poudre de bronze et les nocturnes faciles pour piano. Quand il connut le désir de Carolina, Bringas poussa en lui-même un vigoureux eurêka. Il serait le versificateur…

— Madame, je… je… bégaya-t-il en contenant à grand-peine l’artistique ferveur qui envahissait son cœur.

— C’est vrai… Vous saurez faire cela comme tant d’autres choses : vous êtes si habile…

— De quelle couleur sont les cheveux ?

— Vous allez le voir tout de suite, dit la maman en ouvrant, non sans émotion, une boîte qui avait contenu des bonbons et servait maintenant de réceptacle rose et bleu aux funèbres reliques… Regardez cette tresse… Quel châtain splendide !

— Oh ! oui, magnifique ! s’écria Bringas en tremblant de joie… Mais il nous faudrait un peu de blond.

— Du blond ? J’ai toutes les couleurs. Regardez ces boucles de mon pauvre Arturin qui est mort quand il avait trois ans.

— Couleur délicieuse. C’est de l’or pur… Et ce blond clair ?

— Ah ! les cheveux de Joaquín… Nous les lui avons coupés à dix ans. Quel dommage ! On aurait dit une miniature. Quel chagrin de mettre les ciseaux dans cette chevelure incomparable ! Mais le médecin n’a pas voulu transiger. Joaquín relevait d’une typhoïde et on voyait à peine son petit visage dans ce soleil de cheveux.

— Bien… Nous avons le châtain et deux nuances de blond. Pour l’équilibre des couleurs, un peu de noir ne ferait pas mal…

— Nous prendrons les cheveux de Rosa. Apporte-nous un de tes postiches, ma fille…

Don Francisco n’était plus en proie à l’enthousiasme mais à l’extase, quand il prit la natte qu’on lui offrit.

— Maintenant, dit-il en balbutiant un peu… Vous allez voir, Carolina… C’est que j’ai une idée… Je la vois dans ma tête… Un cénotaphe dans un cimetière, avec des saules, beaucoup de fleurs… C’est la nuit.

— La nuit ?

— Je veux dire que pour donner de la mélancolie au paysage du fond, il convient de plonger le tout dans une certaine pénombre… Il y aura de l’eau, là-bas, très loin, une surface calme, un miroir étincelant… Vous me suivez ?

— Qu’est-ce que c’est ? De l’eau, du cristal ?

— Un lac, madame. Une sorte de baie. Faites attention : les saules étalent ainsi leurs branches… comme s’ils ruisselaient. Entre leurs feuilles, on aperçoit le disque de la lune dont la pâle clarté argente le sommet des lointains coteaux et produit un léger frémissement… Vous me suivez ?… Un léger frémissement sur la surface…

— Oh ! oui… Sur la surface de l’eau… J’ai compris, j’ai compris. Vous avez de ces idées !

— Bien, madame. Mais pour ce bel effet, j’aurais besoin de quelques cheveux blancs.

— Doux Jésus, des cheveux blancs ! Je ris bêtement du souci que vous vous faites pour ce que nous avons trop abondamment… Regardez ma récolte, don Francisco. Je voudrais bien ne pas pouvoir vous fournir autant de rayons de lune qu’il vous faudra… Avec ce postiche, ajouta-t-elle en sortant une longue et épaisse natte, vous aurez des cheveux blancs de reste.

Bringas s’empara de la mèche blanche et, la joignant aux autres, il serra le tout sur son cœur avec un spasme d’artiste. Il avait, ô bonheur, de l’or de deux couleurs, de l’argent pur et éclatant, de l’ébène et cette romantique terre de Sienne qui devait être la note dominante…

— Je compte sur votre droiture, reprit Carolina en dissimulant sa méfiance sous la politesse, pour qu’en aucun cas vous n’introduisiez dans cette œuvre un cheveu qui ne soit pas à nous. Tout doit être fait avec des cheveux de la famille.

— Au nom du Christ, madame !… Me croyez-vous capable d’adultérer ?…

— Non, non… Je n’ai rien voulu dire de semblable… Mais les artistes, ajouta-t-elle en riant, perdent le sens de la moralité quand ils se laissent emporter par l’inspiration, et pour obtenir un effet…

— Carolina !

Le bon ami tremblait comme s’il avait la fièvre, quand il quitta la maison. Il était en proie à la maladie de la gestation. L’œuvre qui venait de s’incarner dans son esprit annonçait déjà par d’intimes mouvements qu’elle était un être vivant et qu’elle se développait irrésistiblement, comprimant les parois crâniennes, titillant ces nerfs qui donnent d’inexplicables sensations de suffocation, de picotements épidermiques, de fourmillements des extrémités, et communiquent à l’être tout entier une sorte d’impatience, d’étranges craintes et que sais-je encore ?… En même temps, sa fantaisie se délectait à l’avance de l’image de l’œuvre, se la figurait déjà née, palpitante, complète, achevée, répondant à la forme du moule où elle avait été conçue. Parfois, le pauvre rêveur la voyait venir au monde par morceaux, montrant d’abord un membre, puis un autre, avant d’apparaître tout entière au royaume de la lumière. Il voyait le cénotaphe où se mêlaient les divers ordres architecturaux, l’ange en larmes, le saule contrit aux branches qui pendaient comme des filets de bave tombant du ciel, les fleurs qui émaillaient le sol de toutes parts, les lointains baignés de toute leur tristesse lacustre sous les rayons de lune… Interrompant cette belle vision au futur, certaines pensées flamboyaient dans le cerveau de l’artiste à la façon de feux follets, naturel complément d’un sujet aussi funèbre. Ces pensées se rapportaient au prix de revient du chef-d’œuvre. Bringas les caressait, leur portait toute cette attention d’homme pratique que n’excluaient nullement en lui les douleurs spasmodiques de la création géniale.

Il calculait mentalement et comptait comme suit :

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