Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 8
Ton mari a loué un palais sur la via Attica pour te loger, tu as préféré te joindre à l'équipe du film à l'hôtel. Il a envoyé son secrétaire pour te surveiller. Un Samir tout maigrichon, répugnant, mielleux. Il paie aussi Monique, une blonde passe-partout, ta « meilleure amie » et doublure sur le film, afin qu'elle lui raconte tout. Bon, ça, je l'ai su bien après.
Vous posez tous les deux pour Match le premier jour du tournage.
Tu es en costume, avec ta perruque noire que tu n'aimes pas. Delon se moque de toi, « tu ressembles à une Japonaise », et Gunter déclare devant le reporter « tu es divinement belle ».
Des mots pour la presse. Il n'a pas le temps de te susurrer ce genre de phrases dans l'intimité, il n'y a aucune intimité entre vous, Gunter t'ignore quand il n'a plus besoin de toi pour ses opérations de communication.
Je ne connaissais pas les murs de velours noir de l'appartement de l'avenue Foch couverts de portraits de lui avec des personnalités ou des maîtresses dans des cadres dorés.
Je crois à la version Paris Match de votre histoire où tu expliques « ma vie a commencé avec Gunter, avant c'était un brouillon ».
Quand je t'ai vue, dans le bar du Parco dei Principi, c'est cela qui m'est apparu. Ta vie enfin parfaite.
Tu es la plus belle fille du monde, mariée à un prince charmant. Il ne te manque rien.
À l'époque, je croyais cela, que certaines vies n'ont pas de défauts. Pourtant, je voyais autour de moi ma mère, mon père, Renée Lichtig qui vivait avec sa sœur et ses chats et ne semblait pas avoir d'homme, des existences pleines d'incohérences.
J'aimais tout sur ce tournage, le soleil, la piscine carrelée de noir de l'hôtel, l'ascenseur doré de l'hôtel. Un jour sur deux, je téléphonais à ma petite amie laissée à Paris, Nicole, comme si j'accomplissais un devoir. De brèves conversations dans lesquelles rien ne se disait. « Allô, ça va ? et toi ça va ? oui, ça va. »
Cela coûtait si cher de téléphoner que je me persuadais que le coût de la communication compensait mon manque d'entrain amoureux.
J'étais un type bien qui téléphone à sa petite amie, car c'est ainsi que l'on doit faire quand on a une petite amie.
Après l'histoire avec Martine, dont j'avais un peu honte, je m'étais juré de bien me comporter avec les filles.
J'étais avec Nicole parce que je me disais qu'à mon âge, vingt-neuf ans, il fallait avoir une petite amie, qu'elle était jolie et qu'elle avait accepté de coucher avec moi sans que je lui promette explicitement de l'épouser. En quelques mois de relation, elle était passée de la fille qui rigole tout le temps à la petite fiancée qui rigole de moins en moins.
Elle réclamait son dû. Elle exigeait que je l'aime, que je l'épouse, que je lui fasse un enfant. Et moi je ne savais pas quoi lui répondre.
Je repensais à l'histoire du train avec Martine, au soulagement ressenti quand je lui avais échappé en descendant à la gare de Dijon, je ne pouvais pas me conduire chaque fois comme un salaud.
Nicole pleurait.
Était-ce ma faute ?
J'étais donc comme mon père, un type qui se comportait mal avec les filles ?
C'était donc cela, avoir une petite amie ?
La peur terrible d'être entraîné dans une prison à vie ?
Je ne connaissais rien aux filles.
Renée me racontait des histoires d'acteurs célèbres. Elle était très midinette, en plus d'être une grande cinéphile.
De toi, elle m'avait dit « oh, c'est une bonne camarade, une gentille fille », comme si tu étais comme les autres.
Était-elle aveugle ?
Sur le tournage, Alain Delon, l'homme le plus séduisant du monde, ne semble pas te voir davantage.
Entre vous, il n'y a aucune séduction, mais une sorte de camaraderie.
Je me demandais, est-ce qu'ils ont couché ensemble ?
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