Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 9
À tes débuts, ton agent, Olga Horstig, te faisait faire des films « biftecks » en Italie. Olga était une des rares personnes de ton entourage qui te protégeait. Elle était vive, maternelle, enjouée, de longs sourcils épilés, un long nez, les yeux noirs brillants, trois rangs de perles.
Elle te préparait avec ces petits films sans enjeu pour t'apprendre le métier et gagner des sous. Là-bas, personne ne te connaissait, mais quand vous rentriez dans un restaurant pour dîner toutes les deux, les autres clients cessaient de parler, leur fourchette en l'air.
Un soir, tu t'es mise à pleurer, un chagrin d'amour, et puis tu t'es rendu compte que tout le monde te regardait. La honte, l'humiliation, tu ne pouvais plus arrêter de pleurer. Olga savait qu'il y avait un gouffre entre ce que tu montrais de toi, espiègle, joyeuse, et ce que tu étais, seule avec tes tourments.
Après ta tentative de suicide le 28 septembre 60, ta mère lui a demandé d'ouvrir ton courrier. Un jour, dans une enveloppe, elle a trouvé une lame accompagnée de cette note : « Pour ne pas te rater la prochaine fois. »
Olga m'avait prévenu de la violence que tu suscitais et que je n'imaginais pas.
La scène de l'ascenseur dans Vie privée de Louis Malle où tu te fais traiter de salope par une femme qui te menace avec un balai, tu l'as vécue.
Tu avais été attaquée par une femme munie d'une fourchette criant « espèce d'ordure, fille de rien qui prend tous les hommes aux pauvres femmes ! J'aimerais vous crever les yeux, salope ! ».
C'est vrai, tu voles tous les hommes aux pauvres femmes.
On marche dans la rue, on entend siffler salope, salope, salope. Et pourtant à te regarder dans Rome ce mois de mai 67, tu es la grâce même.
Ta manière de poser délicatement le talon de ta ballerine sur le sol, de soulever ton pied, relever ton genou, balancer ton mollet en avant, puis la cuisse, avancer tes hanches, t'étirer, le cou tendu vers le ciel, puis de retomber comme si tu étais encore retenue en l'air.
Je te regarde, je n'en reviens pas. Tu te tournes vers moi, tu ris.
« Mais qu'est-ce que tu fiches ? On dirait une statue. Allez, avance, un pas devant l'autre. Je te montre si tu veux. Tu veux que je t'apprenne à marcher, mon petit enfant ? »
Tu n'as pas entendu les insultes.
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