Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 35
Le 18 juillet, nous sommes tous les deux assis sur le canapé de l'avenue Paul-Doumer. Le matin, j'ai renoncé à un rendez-vous pour rester avec toi, et puis tu as commencé à bouder, tu t'ennuies. « Je sais que je suis entourée de connards, mais au moins ils sont là, ils jouent aux cartes avec moi. Je m'entoure toujours de connards. »
Ce n'est pas contre moi.
Un autre matin, peu de temps après, tu me tiens un discours qui ressemble à ça : « Je suis fatiguée, je suis fatiguée. Je n'en peux plus. Tous ces mensonges que l'on raconte sur moi, cela me tue. Ma vie ressemble à une grande prison. J'appartiens à tout le monde. Tu as vu un peu la vie que je mène ? Tout le temps des gens sur le dos, toute la journée des gens qui m'appellent, que je dois appeler, sans arrêt trente-six mille personnes autour de moi.
« Écoute, même avec toi, je deviens nerveuse, injuste, je crie. Ce n'est pas du caprice. Seulement une question de résistance nerveuse qui me lâche. Cela n'a rien à voir avec toi. »
Je dois m'absenter deux jours à Bruxelles, à mon retour tu es partie te reposer à Búzios au Brésil.
J'attends de tes nouvelles pendant un mois.
En attendant, je m'installe dans une pension de famille chaussée de la Muette, ainsi, si jamais tu as besoin de moi très vite, parce que tu vas mal, que tu as envie de mourir, je peux accourir avenue Paul-Doumer en moins de trois minutes. J'ai chronométré le trajet plusieurs fois, en marchant, en courant. Je peux te secourir.
Je me regarde dans la glace de ma chambre. Je me trouve beau.
Je pense que tu vas revenir, que tu es fatiguée et que tu vas revenir, que tout redeviendra comme avant puisque tu m'as demandé de t'attendre. Dans ta dernière lettre, tu m'as écrit « ne t'impatiente pas, j'arrive ».
Je vais m'acheter une gaufre aux jardins du Ranelagh en pensant à toi, c'est le genre de chose que tu aurais fait. Aller manger une gaufre parce que c'est bon, on s'en fiche que ce ne soit pas l'heure, que ce soit presque celle de passer à table.
Je marche avec cette gaufre, le sucre s'envole, il fait très doux. Je suis presque heureux.
Je pense à ces vacances qu'à ton retour nous allons prendre ensemble à Saint-Tropez.
Je sors des jardins du Ranelagh, je monte dans le bus 63 qui descend très vite l'avenue Georges-Mandel, les feux sont verts.
Je ne suis pas loin d'être enfin moi.
C'est ce que je crois à ce moment-là.
Je t'attends, je ne sais pas encore que cela ne sert à rien, qu'on n'ira pas à Saint-Tropez ensemble.
Il faut que j'attende encore.
J'ai attendu cinq ans pour rencontrer Bonté.
Elle n'est jamais pressée, aime le sucre, se fiche de ce que l'on peut penser d'elle, ne veut pas d'enfant, marche très lentement, observe tout.
Au début, avec cette nouvelle femme, quand on se promène ensemble dans Paris, je dois l'attendre, elle regarde les vitrines de tous les magasins.
Devant les pâtisseries, elle juge d'un coup d'œil la qualité des éclairs au chocolat, à leur vernis, à la couleur de la pâte à choux, est-elle suffisamment dorée ? Celui-là est bien, celui-là non.
Pareil pour les chaussures, les sacs, les gens.
Bonne personne, pas bonne personne. Gentil, pas gentil.
Depuis, j'ai appris à marcher comme elle, en cherchant ce qui va me plaire, à éliminer ce qui n'est pas bon.
Moi qui étais si anxieux de toujours travailler, de ne jamais m'arrêter, d'avoir peur de ne pas faire assez bien, elle m'a montré combien il est important de ne rien faire, « s'ennuyer développe l'imagination », m'expliquait-elle.
Aujourd'hui, alors que nous sommes mariés depuis presque vingt-cinq ans, elle continue à me téléphoner au bureau. Elle me propose de la rejoindre au café qui est au coin du boulevard Bonne-Nouvelle et de la rue d'Aboukir.
Au début, je protestais, j'ai un rendez-vous important avec le directeur du rayon hommes du Printemps, avec le représentant des Nouvelles Galeries de Strasbourg, avec un fournisseur de coton égyptien, avec M. Braun, le comptable. Elle haussait les épaules.
Elle ne me donne pas de raisons.
On s'assoit en terrasse rue d'Aboukir. On ne se dit rien d'important.
On est juste là ensemble. On regarde les passants. On cherche ceux dont la tête nous plaît. On tente de deviner leur histoire. On parle fort à cause des voitures.
Elle est toujours plus optimiste que moi.
« Ce type aux grands yeux de velours bruns, est-ce qu'il n'attend pas pour rien ? »
Bonté pense qu'il n'attend personne, qu'il est bien ainsi, seul.
« Il boit une bière, personne ne l'embête, ne lui fais pas de reproches.
— Et celui-là, en chemise, sans veste, il a l'air désœuvré.
— Non, il prend son temps, il pense à l'heure qu'il vient de passer avec sa maîtresse. Il est marié, il ne sait pas quoi faire, il hésite, il aime sa femme, elle est rousse, charmante, l'engueule pour un rien, il aime sa maîtresse, rousse aussi, charmante aussi, elle ne l'engueule jamais. Est-ce que ce sera toujours ainsi si elle devient sa femme ? Il doit faire le bon choix. Qu'est-ce que tu ferais à sa place ? Sa femme ou sa maîtresse ?
— Sa femme.
— Tu as raison. J'aime bien sa femme aussi, même si elle l'engueule tout le temps, elle a bon cœur, cela se voit à sa chemise bien repassée. Il a une bonne tête, des yeux doux, un petit ventre. Il doit être bien chez lui avec sa femme. »
Il y a aussi ce vieux monsieur qui vient d'entrer.
Il porte une écharpe, alors qu'il fait chaud. Il est 15 heures, le 21 avril 91 dans ce café très bruyant de la rue d'Aboukir, où l'on ne vient pas se reposer, où l'on vient boire un café, une bière parce qu'on a soif et on repart.
« Et ce vieux monsieur avec son écharpe beige qui reste debout, au bar, tout seul, et demande un verre d'eau, c'est qu'il doit être veuf. Un homme âgé marié n'a pas tout à coup soif dans la rue. Crois-moi, personne ne se préoccupe plus de lui. »
« Et ce jeune homme, regarde-le, il cache ses larmes derrière ses lunettes d'aviateur. Sa fiancée le trompe. »
Bonté me laisse parler.
Au cinéma, je pleure quand l'héroïne prend la fuite, disparaît, en aime un autre, quand l'histoire d'amour ne se termine pas par un mariage.
En regardant ce jeune homme avec ses lunettes d'aviateur, je me retrouve fin juillet 67 dans ce bus 63 qui file jusqu'à l'Alma et traverse la Seine. Ça va.
Puis je descends du bus et là, c'est la cata. Je suis seul.
Tu me le disais si souvent, je me sens seule.
Je comprends.
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