Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 14
Un après-midi, le huitième jour de tournage, tu me rejoins sur le plateau,
tu ne travailles pas et tu m'offres un cadeau. Rome, de Miroslav Šašek, un album pour enfants qui permet de « visiter une ville comme dans un fauteuil ». Tu es venue à Rome avec dans tes valises un album pour enfants.
Tu me confies « je ne savais pas qu'on allait se rencontrer. Après avoir lu ce livre, j'espérais me promener dans Rome avec quelqu'un de gentil. Et voilà, tu es là ».
Je n'en reviens pas, j'existe donc pour toi, tu m'as distingué parmi les millions d'hommes et de femmes qui te désirent.
Je tente de comprendre ce que cela signifie, tu me trouves gentil ?
En m'offrant cet album pour enfants, veux-tu me déclarer qu'on pourrait être amis ?
Tous les deux amis, non, il ne faut pas que je m'emballe non plus. Ami avec toi, il ne faut pas exagérer, tu dois simplement me trouver assez digne d'intérêt pour m'offrir un livre. Davantage digne d'intérêt qu'Alain, Louis, Olga, Samir, Monique. Là, je sens que je m'excite pour rien à nouveau. Tu leur as peut-être offert aussi des livres ?
Louis Malle a dans la poche de sa veste un exemplaire de La Chamade de Françoise Sagan, que je n'ai pas lu mais dont je sais qu'il s'agit d'un roman sulfureux, l'histoire d'une jeune femme qui a des amants. Imaginons que c'est toi qui lui as offert ce roman. Ce cadeau bat-il le mien en sens caché ? Si toutefois il y a dans ce cadeau un sens caché...
Le soir dans ma chambre, j'ai ouvert cet album et j'ai lu « À Rome, vous verrez oranges et citrons mûrir dans les cours et les palmiers pousser sur les toits des maisons ». Cela m'a enchanté.
Le lendemain, Olga vient me proposer de me joindre à vous pour un petit dîner chez Otello alla Concordia, caché dans une cour via della Croce.
Tu portes un ensemble bermuda-veste bleu clair de chez Jean Cacharel, tu l'as acheté le jour même dans une boutique de la via Veneto.
Encore un truc nouveau, je n'ai jamais vu une fille en bermuda-veste.
Tu avais été assaillie par les photographes et tu t'étais réfugiée dans cette boutique qui vendait de la mode française. Tu as l'habitude de te réfugier dans les boutiques. Les vendeuses sont très compréhensives, ferment le rideau, t'offrent une chaise, un verre d'eau, le temps que les photographes se lassent. Ce qui n'arrive jamais. Alors tu prends ton souffle et tu finis par sortir avec de nouveaux vêtements.
Nous avons une table au fond de la salle, nous sommes l'un en face de l'autre, tu es dos aux autres tables, tous les clients fixent ton dos.
Tu me rassures. Tu as l'habitude d'obséder des inconnus.
On mange ces gros spaghettis avec de la sauce tomate qui vous coule sur le menton si vous ne faites pas attention. Des buccatinis.
Olga te parle d'un film avec Steve McQueen que tu as refusé, trois mois de tournage aux États-Unis, trop long.
« C'est dommage », dit Olga.
Elle me prend à témoin, « elle devrait le faire. McQueen est un acteur merveilleux ».
Au dessert, tu me proposes :
« Ce soir, tu viens me raconter une histoire dans ma chambre ? »
Je crois que c'est une blague, un mot pour rire, un truc d'enfant, que cela ne peut pas me concerner en vrai.
Est-ce qu'il existe une fille au monde, avant toi, qui propose à un garçon « ce soir, tu viens me raconter une histoire dans ma chambre ? », après lui
avoir offert un album aussi délicieux que le Rome de Miroslav Šašek ?
Aujourd'hui, c'est évident, ceci est une manière charmante de me faire une avance.
Mais en mai 67 je ne sais pas que cela existe, une fille, dans toute l'histoire des relations entre les garçons et les filles, qui puisse proposer un truc aussi inouï que de coucher avec elle.
Tu es la première au monde.
Je ne peux pas comprendre, alors, après le restaurant, je t'embrasse sur les deux joues dans le hall de l'hôtel et je monte dans ma chambre au cinquième étage.
Je suis en train de me laver les dents en pensant à cette phrase « ce soir, tu viens me raconter une histoire dans ma chambre ? ».
Je tente d'imaginer ce que cela peut signifier, de traduire ce que tu fais, ce que tu dis dans une langue que je connaisse.
Peut-être veux-tu dire qu'on a un truc commun ? Une manière de rêver. C'est cela, on est tous les deux des rêveurs. « Ce soir, tu viens me raconter une histoire dans ma chambre ? », cela signifie qu'on va se raconter nos rêves, ce qu'on espère tous les deux de la vie. Un instant me traverse l'esprit que peut-être on pourrait dormir ensemble en pyjama en se racontant des histoires. J'en suis là quand le téléphone sonne.
C'est Olga.
« Qu'est-ce que vous fabriquez ? Elle vous attend.
— Mais pourquoi ?
— Son album lui manque, pouvez-vous le lui rendre ? »
Je descends trois étages, la porte de la suite 101 est entrouverte. C'est dans cet escalier entre le quatrième et le premier étage de l'hôtel Parco dei Principi que je suis entré dans le monde moderne.
Maintenant, j'en ai la certitude, nous allons coucher ensemble, pas parce que j'ai dû te convaincre (comme j'ai mis de longues semaines à convaincre Nicole), mais parce que tu me l'as proposé. Parce que, avec toi, dans ce monde nouveau, c'est par désir que les garçons et les filles font l'amour ensemble.
Tu es dans ton lit, le drap jusqu'au cou.
Je me tiens au pied du lit, l'album à la main. Tu me dis :
« Alors, tu es d'accord, tu veux bien me lire l'histoire ? Dans ta chambre ou dans la mienne ? »
Je propose « dans la mienne ».
Tu soulèves le grand drap, te lèves, tu es nue. Tu passes devant moi. Je ne sais pas quoi dire, je n'ai jamais vu un corps aussi invitant, alors je m'exclame :
« On te voit, on dirait un ange. »
Tu me réponds :
« Oh, on ne m'a jamais rien dit d'aussi beau. »
On passe la nuit ensemble. Je n'ai pas les mots pour raconter.
Je peux juste te murmurer que tu aimes l'amour, qu'il n'y a rien de plus naturel, que l'amour avec toi, cela ne ressemble à rien de ce que je connaissais. Tu t'abandonnes et pour la première fois, moi aussi.
Dès le lendemain, toutes les heures, je recevais un petit mot de toi, adorable, sur le papier à en-tête de l'hôtel, avec cette écriture très ronde, ces lettres au feutre comme agrandies qui prennent toute la place sur la feuille.
Je ne répondais pas à tes lettres, je m'en sentais incapable, j'étais un pickpocket de l'amour, un débutant, et toi une reine déclarant : tiens, voilà tous mes trésors, tout entier, prends tout.
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