Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 19
Tu es la première personne libre que je rencontre.
C'est un détail, mais il m'avait frappé. Nous sortons déjeuner, tu meurs de faim. Tu entres dans une boulangerie pour t'acheter un croissant. Je trouve ça idiot, je tente de te convaincre de ne pas toucher à ce croissant puisque nous serons à table dans quelques minutes. Tu me regardes l'œil noir en croquant la pointe du croissant. « Ne me dis plus jamais ce que je dois faire. »
Nous descendons la rue Mouffetard, tu es accrochée à mon bras, tu ris, tu me dis « on rit comme ça quand on est très amoureux ».
On a décidé de voir tous les Raoul Walsh parce que le Studio Action propose un festival. On a vu La Blonde et le Shérif et on s'est arrêtés là.
On parle de notre avenir, nous allons être heureux, partir en vacances, nous disputer parce qu'il te faut des heures pour te préparer avant de sortir, je suis pressé, je suis déjà sur le palier, mon blouson sur l'épaule, je t'appelle, tu ne réponds pas, je t'appelle de plus en plus fort, comme si tu ne m'entendais pas. J'ai peur que tu m'oublies pour de bon.
Nous allons ranger les courses de la semaine, les tomates choisies ne sont pas les bonnes, tu es agacée de mon étourderie, tu es si sèche tout à coup, je perds toute confiance, je suis indigne de toi, tu vas vite t'en apercevoir, si tu ne le sais déjà.
Nous déjeunons, nous parlons du général de Gaulle et nous sommes étonnés de ne pas être d'accord. Je te dis, parce que je viens de le lire dans France-Soir, qu'il y a 191 000 personnes en France qui ne trouvent pas d'emploi, ils étaient 143 000 l'année dernière, c'est inquiétant. Tu es d'accord avec moi.
« Comment ils vont faire tous ces gens qui n'ont pas de travail pour acheter à manger à leurs enfants ? »
Tu es sincèrement inquiète.
La loi sur la légalisation de la contraception est examinée en première lecture à l'Assemblée nationale le 1 er juillet 67.
Tu aimerais rencontrer Lucien Neuwirth, qui est à l'origine de la loi.
Tu achètes L'Express, je ne sais pas si c'est ton habitude. Tu veux tout savoir.
Je te répète cette blague que j'ai lue aussi dans ce journal et qui n'est pas drôle.
« Comment appelle-t-on une femme qui ne prend pas la pilule ?
— Une maman. »
Tu lis l'éditorial de Françoise Giroud. Elle cite les propos d'un député qui proclame « on ne peut pas obliger les médecins à s'occuper des cochonneries de ces dames ».
Tu t'effraies des réactions violentes, elles ressemblent à celles qui te sont adressées. « La pollution de la jeunesse ». « La domination du sexe ». C'est toi aussi.
Nous admirons un canapé en plexiglas transparent dans Art et Décoration. On pourrait l'acheter.
La vie que nous aurions eue tous les deux, avec la pilule et un canapé en plexiglas.
J'aurais fait semblant de ne pas voir que tu me trompais, j'aurais dit « tu me rends si heureux », et cela aurait été sincère. Au bout d'un an ensemble, tu serais partie en tournage à Almeria sans moi, j'aurais attendu tes lettres, tes appels toujours trop longs à venir, le téléphone marche si mal, je n'ai pas de ligne chez moi, et en Espagne, il n'y a qu'un poste qui marche par intermittence pour tout le village, je t'attends depuis des mois, je crois que tu es moins pressée que moi de nous retrouver.
Nous aurions aussi connu l'hiver, l'automne et toutes les saisons, pas seulement un mois de mai, un mois de juin et quelques semaines de juillet, sous la neige tu aurais porté des bottes blanches en vinyle, un bonnet en crochet violet et blanc, il n'y aurait pas eu de photographes pour nous suivre, nous n'aurions pas eu d'enfant, nous aurions pris des trains, des bains de mer, nous aurions mangé des spaghettis, fait brûler des casseroles, froissé des draps, laissé sur le sol des serviettes mouillées, oublié d'éteindre la lumière, nous ne serions pas passés loin d'un accident de voiture, nous nous serions ennuyés parfois, je t'aurais attendue, nous aurions été de vieux amants, nous aurions été démodés ensemble. Je crois que nous aurions été heureux.
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