Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 6
La production franco-italienne d'Histoires extraordinaires nous a logés au Parco dei Principi, un hôtel que vient de construire l'architecte Giò Ponti.
La façade en céramique, l'auvent en miroirs colorés, les boiseries du bar qui n'imitent pas un style Louis Machin, la salle de bains où tout est rond, les chaises ultra-légères de la chambre, en ce début du mois de mai 67, j'admire pour la première fois l'avant-garde.
Mes parents avaient du goût. À la maison, les meubles dataient des années 30 et 40.
Une copie d'une table de Ruhlmann avec des marqueteries en ivoire accueillait les invités. Mon père avait acheté des fauteuils dessinés par Le Corbusier. Il devait être un des premiers au Maroc à aimer ce type de meubles très sobres.
Pour mon petit appartement à Paris, j'avais trouvé des meubles démodés des années 50 que je trouvais pratiques.
Je connais bien Rome. J'adore jouer au guide. Tu demandes à la troupe « où trouve-t-on les meilleures glaces ? ». Je suis le premier à répondre.
J'y avais passé des vacances en famille, mon père avait des « affaires » en Italie. J'avais quatorze ans, mes parents se disputaient, j'entendais ma mère crier en arabe à mon père « tu es un menteur, tu es un menteur ».
Mon père était dans la vente de costumes pour hommes en gros, demi-gros, détail. Il gagnait bien sa vie, je ne te l'ai pas dit, je suis resté flou, j'en avais un peu honte, je ne voulais pas passer pour un fils à papa, et puis, à l'époque, on pensait que le passé n'existait pas, qu'on commençait une nouvelle existence.
Mon père était un macho, et mon seul modèle. Il m'avait inculqué qu'un homme doit afficher comme preuve de sa fortune un nombre maximal de maîtresses.
C'était aussi un homme généreux. Au Maroc, on s'entraidait les uns les autres. On ne laissait jamais tomber quelqu'un dans la panade. La famille, c'était sacré.
J'avais quatorze ans, je regardais les filles en me disant je veux coucher un jour avec cette brune aux grosses fesses, cette autre brune avec un nez pointu et une queue-de-cheval et une robe rose. Je n'avais jamais embrassé une fille sur la bouche.
J'observais mes parents. Ma mère, les yeux qui tombaient de tristesse, ses petits gilets fermés jusqu'au cou, son chignon qui m'a toujours semblé gris, même quand elle était jeune et moi petit, son ventre pointu sur ses jambes maigres, ses Richelieu à talon carré, à lacets bien serrés. Il fallait que rien ne dépasse.
Mon père, sa fausse bonne humeur, son agacement, il ne pouvait pas se raser sans se blesser et son visage était parsemé de petites taches de sang, son cou qui rejoignait son menton sans aucune courbe, ses épaisses lunettes d'écaille dont il pensait qu'elles lui donnaient un genre.
Il n'y avait que leurs chaussures qui étaient assorties. Des Richelieu à bout droit pour mon père, à bout rond pour ma mère.
Non, ce n'est pas en les regardant vivre que je pouvais connaître quoi que ce soit de l'amour.
Je regardais les filles, à Oujda ; les juives étaient intouchables jusqu'au mariage, les musulmanes pareilles. Il nous restait les « expats ».
À Rome, je marchais dans les rues du Trastevere, de glacier en glacier, à l'époque, on m'appelait le « petit gros », espérant que les Italiennes soient plus accueillantes.
Elles ne l'étaient pas.
Je m'ennuyais, je ne voulais visiter ni les musées ni les églises, seul le Vatican m'amusait à cause des costumes des cardinaux. L'idée de voir des hommes en robe violette couverte de bijoux m'excitait. Je les comptais dans la rue, un cardinal, deux cardinaux, trois cardinaux. Je comptais aussi les glaciers, comparant les glaces au chocolat. Et sur la plage, les filles en maillot de bain deux-pièces, une grande nouveauté. On pouvait voir leur ventre et leur nombril.
À la piscine du Country Club d'Oujda, les filles étaient en une-pièce.
L'été suivant, mon père est parti ouvrir un magasin dans le quartier de Times Square à New York. Il revenait à Paris deux fois par an et à Oujda, une fois seulement.
Il avait sa vie là-bas, avec des Américaines très minces, vives, parlant trop vite, bronzées, aux cheveux très lisses, qu'il remplaçait régulièrement.
Ici, au Parco dei Principi, le balcon de ma chambre s'ouvre sur le jardin et la grande piscine de l'hôtel. Le dimanche, quand nous ne tournons pas, tu es la première à t'allonger en maillot de bain. Un deux-pièces jaune canari en plein soleil. Tu ne te protèges pas, ni crème ni chapeau.
Je cherche n'importe quel prétexte pour descendre te regarder, je ne suis pas le seul.
Tu apparais près de la piscine carrelée de noir et les jardins en contrebas se remplissent soudain de gens pressés de venir admirer les fleurs, les bords du bassin et les nageurs forcenés qui respirent pendant leur crawl toujours du côté gauche où tu es allongée. Ta peau lustrée par l'eau et le soleil aimante les regards.
Tu fais semblant de ne rien remarquer.
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