Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 27 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 26

Tu ne ressembles à aucune autre fille. Aucune.

Tu es la première femme au monde à porter des minishorts et des tee-shirts. Et la première fois que je te vois en porter un, à Rome, un dimanche du début du mois de mai 67, je ne peux pas m'empêcher de penser que cela ferait un tabac, ces minishorts et ces tee-shirts.

Quand tu n'es pas en minishort, tu t'habilles d'une robe très courte et colorée, une grosse ceinture sur les hanches. Tu portes aussi des robes en madras, des jupes-culottes, des robes-culottes et même, un jour, une combinaison en éponge. Un soir, tu enfiles un pantalon milleraies et un cache-cœur pour aller dîner au restaurant chinois.

Tu es la première à faire tout ça.

Tu alignes dans ton placard des chaussures blanches, orange, jaunes, roses, rouges, vertes, avec des talons et le bout carré de chez Roger Vivier et aussi une paire de cuissardes en daim qui me fascine. Tu vas chez Mic Mac, chez Choses, à La Gaminerie et dans la boutique Colifichets ouverte par Dior avenue Montaigne.

Je pourrais réciter la liste de tous tes vêtements.

Une sorte de réflexe, je ne peux pas m'empêcher de retenir la coupe d'un vêtement, son tissu. Certains s'intéressent à la littérature, moi c'est le tissu. Je pourrais te décrire aujourd'hui, avec la même admiration et la même précision, le costume en barathea bleu prune, la cravate de reps, le gilet crème en toile, la chemise à rayures bleues et col blanc d'un homme rencontré à un dîner l'hiver 74.

Cela ne veut pas dire que je crois que l'élégance suffise à faire d'un homme quelqu'un de bien, trop d'élégance peut n'être qu'un maquillage.

Mais un type vraiment chic, je le remarque.

Mon père avait du style. Cela vient peut-être de cela.

Quand il se promenait dans Oujda, saluant les uns et les autres, je voyais bien qu'on l'observait. Il avait cette manière d'ouvrir la porte d'une main ferme dépassant d'un blazer croisé de serge, d'allonger la jambe, puis l'autre, l'ourlet du pantalon de flanelle qui cassait avec souplesse sur ses Derby double boucle en veau glacé, il donnait l'impression de maîtriser parfaitement le monde et sa place dans le monde.

C'est ce même sentiment qui m'avait épaté chez Dominique quand je l'ai rencontrée dans les bureaux de Gilbert de Goldschmidt en 64, elle était la première femme chez qui je voyais ça. La maîtrise d'elle-même.

J'aspirais à y arriver, moi aussi, par imitation. Cette façon de regarder droit devant soi, certain de ses appas.

J'imitais donc, me tenant bien droit et, comme mon père, paré de longues chaussettes, de chemises blanches, de vestes sur mesure.

Tu m'observais, à ton tour, quand je me rasais, puis m'aspergeais de Vétiver de chez Carven, préparant mes vêtements la veille, linge de corps, costume.

Je pensais pouvoir dominer ma vie actuelle et aussi l'avenir.

Tu devais le sentir, que tout cela était important, que ce n'était pas par sens pratique que je procédais de la sorte car, très vite, tu as commencé à le faire pour moi.

Avant que nous nous endormions, tu te relevais, rangeais les affaires que nous avions retirées l'un pour l'autre et qui jonchaient le sol. Tu pliais mon pantalon, ramassais ma chemise, mon linge.

Nous étions très « installés », comme s'il fallait le plus vite possible que nous soyons un vieux couple avec nos habitudes.

Cela devait nous rassurer tous les deux, toi de manière fugitive, moi pour de bon puisque je suis toujours ainsi et que ces gestes d'attention que tu accomplissais pour moi, Bonté les répète aujourd'hui.

 

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