Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 1
Avant-hier, les premières piles de ton autobiographie étaient en vente à la librairie Lamartine, rue de la Pompe.
Je me suis précipité pour l'acheter, j'étais content d'avoir enfin de tes nouvelles.
J'ai aussi cherché, une petite part de narcissisme ne fait pas de mal, si tu parlais de moi, des dix semaines que nous avons passées ensemble. J'avais peu d'illusion. Je ne suis pas le dernier ni le premier dans ta liste d'amoureux, mais tu me consacres une phrase et elle me plaît beaucoup.
J'avais peur de passer à la trappe, que tu m'aies oublié, pire que tu me présentes comme un pauvre type sans importance.
Tu racontes tout. Je reconnais ta franchise. Les histoires ratées, les types qui t'ont trahie, ceux que tu as trompés, Gunter qui t'avait pariée aux cartes.
On s'est rencontrés un an après ton mariage de pacotille, comme tu l'appelais.
C'était en mai 67.
Tu m'écrivais des mots, des lettres d'amour et je me sentais incapable de te répondre.
Aujourd'hui, trente ans après, je peux tenter de le faire.
À notre âge, la cinquantaine passée, nous avons tous des raisons d'être déçus.
J'ai abandonné le milieu du cinéma auquel j'avais fait semblant d'appartenir pour retourner dans le Sentier.
Comme me l'a dit un ami, un ancien de Casablanca, un de ceux avec lesquels je déjeune tous les samedis boulevard Exelmans, « si tu n'avais rien raté, tu tiendrais encore la boutique de ton père à Oujda ».
En mai 67, quand nous nous rencontrons, tu exsudes la vie et tu es la plus belle fille du monde.
En mai 67, quand nous nous rencontrons, il y a 191 000 chômeurs en France.
En mai 67, quand nous nous rencontrons, nous sommes jeunes et nous chantons « The Love energy is giving us a shove / Making this the summer of love ».
(Et pourtant, si on m'avait interrogé à l'époque, je ne voyais que des barrières.)
On a dû chacun louper un truc.
Aujourd'hui, en mars 96, je lis ton autobiographie, je lis ta tristesse, ta lassitude.
En mai 67, tu me répétais « ne parlons pas des choses tristes, nous c'est beau ».
Où tout cela est-il enfoui ?
La vie, la joie, la bonté, la lumière que tu avais en toi.
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