Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 14 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 13

Grâce à mon boulot d'assistant costumier, je suis le témoin idéal des petites histoires entre les comédiens. Je te raconte le plan de tournage, les modifications, me moquant des uns et des autres, des mœurs des techniciens romains. Tu me racontes des anecdotes sur des metteurs en scène. Ils veulent tous coucher avec toi. Comme je les comprends. Je suis persuadé qu'ils sont aussi amoureux. Tu me contredis. « non, ils veulent coucher avec Bardot, amoureux de moi, c'est une autre histoire ».

Le dernier avec lequel tu avais tourné avait averti tous ceux qui voulaient l'entendre qu'il avait couché avec toi.

Tu l'avais croisé par hasard au Fouquet's, il s'était précipité vers toi pour t'embrasser et devant tout le monde, tu lui avais fait un bras d'honneur sans le regarder. En riant comme une petite fille.

Tu me parles peu de ton travail. Ce qui t'amuse, ce sont les gens, leur famille, leur histoire. Tu es contente quand elle se termine bien. Cela t'amuse de savoir qui couche avec qui, bien sûr, mais ce n'est pas cela qui t'intéresse. Tu aimes les histoires d'amour. Quand les gens se font du bien, tu es contente.

La rivalité, la mesquinerie t'attristent. L'élégance t'enchante.

L'histoire Gabin, par exemple.

C'est Olga qui me l'a racontée.

C'était sur le tournage d'En cas de malheur. C'était ton premier film important, un film sérieux, face à la plus grande star de l'époque, Jean Gabin. Tu étais une gamine et tu avais peur. Si l'on découvrait la supercherie ? Tu ne savais rien, tu jouais à l'instinct, tu n'avais jamais pris un cours de comédie, tu n'avais pas eu la vocation. Tu croyais, puisqu'on te le disait, n'être qu'une jolie idiote qui avait eu de la chance.

Arrive votre première scène, tu te trompes de réplique, une fois, deux fois, trois fois. Jean Gabin ne dit rien. Tu te trompes une quatrième fois. Tu te réfugies dans ta loge en larmes, non pas parce que tu crains la colère d'Autant-Lara, le réalisateur, mais parce que tu penses être décevante. Olga te rassure, tu reviens. Tu es courageuse. Tu reprends la scène face au plus grand acteur français. Tu te lances sans savoir nager et tu réussis. Tu réussis ta longue réplique sans une faute. Et Gabin te répond et se trompe. Une fois, deux fois, trois fois.

Tu comprends alors qu'il le fait exprès, qu'il salue ta fragilité et ton courage qui sont la matière première des bons acteurs.

Tu aimais les autres actrices. Tu parlais avec admiration de Marilyn, Romy et même Jeanne Moreau qui t'avait fait tourner en bourrique sur le tournage de Viva Maria ! C'était à celle qui aurait le plus d'articles dans la presse, le plus de photos. Vous aviez tourné ensemble au Mexique.

Elle est moins belle, mais plus cultivée que toi, elle est venue avec sa Rolls, sa cuisinière, sa femme de chambre, elle organise des soirées dans sa villa de location, invite les photographes, répond aux interviews. C'est elle qui se retrouve à la une de Time Magazine quelques jours avant la première du film à New York. Tu te rattraperas plus tard.

La rivalité, ce n'est pas pour toi. Tu aimes que tes amies soient belles, tu les admires. Tu es une chic fille.

Tu aimais beaucoup Delphine Seyrig, mais tu hurlais de rire en l'imitant parler de Roland Barthes. « Tu me vois tourner avec Truffaut, moi, mais je me ferais chier. » Oui, tu étais drôle.

Le maître d'hôtel d'un restaurant chic, à Londres, t'avait expliqué, très gêné :

« I'm afraid, Madam, but slacks are not allowed here. » (Je suis désolé, Madame, mais le pantalon est interdit ici.)

Tu avais répondu : « Do you wish me to take them off ? » (Voulez-vous que je l'enlève ?)

Tu es drôle et modeste.

 

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