Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 30
Dans la guerre intime que l'on se livre entre le désir d'être bon, de faire le bien et celui de tout saboter, qui va gagner ?
Il y avait cette inquiétude que l'on ne voulait voir ni l'un ni l'autre.
Moi, par inexpérience, je ne savais rien. Même avec Nicole, je pensais que c'était pour la vie. Je n'avais aucune idée de ce que c'était aimer, ne plus aimer, qu'il n'y a en ce domaine aucune règle. Toi, tu savais très bien ce qui t'arrivait, cela t'était familier, une fois de plus, cela ne marcherait pas.
Au début, chaque fois tu y crois entièrement. Ce sont les mêmes mots, mais parce qu'ils sont entendus par un autre, ils sont nouveaux. Tu avais beau me répéter « nous, c'est différent, nous ce n'est pas une histoire parce qu'il n'y a pas de fin », tu le sais, à un moment, tu trahis ou tu es trahie.
En juin, à Paris, alors que nous vivons ensemble, tu continues à m'écrire. Je pars le matin, je retrouve tes mots dans l'entrée le soir. Des mots de plus en plus fiévreux.
Je pense à toi, ne pas te parler, te voir, te toucher me manque.
Sans toi, je ne suis rien.
Je t'ai attendu toute ma vie.
Tu es la plus belle personne que je connaisse, si tu disparais, je n'ai plus de raison de vivre.
Comment ai-je fait avant toi ?
Reviens me retrouver le plus vite possible, je ne respire pas sans toi.
Dans tes bras, je suis enfin moi-même.
Tu es toute ma famille. Tu fais de moi une femme meilleure. Avec toi tout est si facile, si gai. Je n'ai jamais connu cela avant toi.
Cela fait une heure que tu es sorti, et moi sans toi, dans ma chambre enfermée, je ne suis plus rien. Reviens vite. Je t'attends.
Comme s'il y avait une chance sur dix mille que je te quitte, que je t'oublie. Mais il y avait ton désarroi que je négligeais, parce que je ne pouvais rien contre lui, et qui peu à peu prenait de plus en plus de place entre nous.
De plus en plus souvent, tu pleures sans raison. Tu es en train de faire des tartines. Tu mets une couche épaisse de confiture de fraises, tu goûtes, c'est l'heure de goûter et tu goûtes comme les enfants. Tu me proposes une tartine. Je refuse.
Tu fonds en larmes, tu me dis que cela n'a rien à voir avec moi.
Tu es angoissée parce que tu as peur de devenir laide, de vieillir.
Parfois, tu cours dans la glace pour te regarder. Cela te rassure, tout peut s'effondrer, mais il te restera cela. Tu détailles, le nez, la bouche entrouverte, les yeux, de tes mains tu coiffes tes cheveux blonds, les relèves, tu aimes tes cheveux, « je ne serai jamais une vieille dame ».
Et tu te contredis dans la seconde.
« J'aime beaucoup les vieilles dames. »
« J'ai hâte que nous soyons vieux tous les deux. »
La détresse revient aussi vite qu'elle est partie, tu cries « tu ne vois pas que je suis laide, regarde mes yeux trop petits, ce grain de beauté épais beige qui tache mon visage, ces lignes qui barrent mon front, ces plis autour de ma bouche ».
Tu peux toujours te maquiller, colorer davantage tes paupières, épaissir d'une couche de fond de teint ta peau. Tu n'as que trente-deux ans et tu détailles la mollesse nouvelle de ton menton, la paupière grise, et aussi gris ce cerne, la ligne creusée entre l'aile du nez et ta bouche, la peau du front à peine striée.
Tout cela est invisible. Je vois ta peau, tes cils, tes taches de rousseur, tes lèvres roses, de mon index je fais le tour de ton visage, je remonte au milieu par le menton, la bouche, le nez, le front, tout est parfait.
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