Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 4 sur 40

Pages du PDF

Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 3

Quand nous nous sommes rencontrés, le 2 mai 67 à Rome, j'étais ce jeune homme qui rêvait de cinéma et d'additionner des corps de filles – il n'y en a pas eu tant que cela avant toi.

Il y avait eu Nicole, Martine avant.

J'en étais fier, je couchais avec des filles.

J'avais mon petit succès, j'en profitais. J'avais trouvé un truc pour draguer. Je pensais être le premier à avoir cette idée. Je leur faisais croire que j'étais amoureux, que j'avais hâte de les voir, que je ne pouvais passer un jour sans elles, que le vendredi devait impérativement être ramené à un mercredi.

Et ça marchait. Je n'en revenais pas. Après, il fallait me dépêtrer d'histoires compliquées. La quatrième avec laquelle j'ai couché en lui faisant croire qu'entre nous, c'était gros, s'appelait Martine. Une Française de Grenoble, étudiante en philosophie à la Sorbonne, j'étais impressionné. Elle était rigolote, délurée, buvait de la bière, parlait beaucoup (je ne comprenais pas tout, je faisais semblant), elle avait aussi un petit air buté, une frange très courte, tranchante, dont j'aurais dû me méfier.

Elle m'avait rassuré, nous, on couche mais on n'est pas amoureux. Elle m'avait cité en exemple Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Il y avait ce truc nouveau, l'amour libre. On pouvait coucher sans être amoureux. Juste pour le plaisir. On pouvait être amoureux et ne pas être fidèle. J'ai ravalé mes grandes phrases.

Le problème, c'est qu'un mois après avoir « couché pour le plaisir », Martine tombe enceinte. Du premier coup. Je n'ai pas le choix, me dit-elle, je dois t'épouser. Je suis d'accord avec elle. Je suis un type bien, pas un salaud qui va abandonner une fille enceinte. On est en 63, pas au Moyen Âge.

On prend le train tous les deux pour aller rencontrer ses parents à Grenoble. Elle va aux toilettes. Elle revient, elle m'annonce qu'elle a ses règles. Je me tais. À la gare suivante, Dijon, je lui dis que je vais fumer une cigarette sur le quai, qu'elle m'attende dans le wagon de l'autorail. Je ne remonte pas dans le train, je le laisse repartir sans moi avec Martine à l'intérieur.

J'ai honte, mais je prends la fuite. Je ne sais pas faire autrement. J'aurais pu aller jusqu'à Grenoble, rencontrer ses parents, faire semblant, attendre notre retour à Paris, et puis lui annoncer : c'est terminé.

Alors, nous, après ce genre d'histoire, la fuite devant Martine, la fuite devant l'affiche de La Peau douce, je suis projeté dans un autre monde.

 

OceanofPDF.com