Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 26 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 25

Tu viens à peine de te réveiller, tu as encore les yeux fermés, tu es une jeune femme de trente-deux ans nue dans son lit, tu tends la main, tu tâtonnes, tu ouvres un œil, regardes sous un oreiller, puis l'autre, soulèves le drap, t'allonges vers le bord du lit pour regarder en dessous, d'un côté, puis de l'autre. Tu cherches de manière très méticuleuse. Tu me cherches. C'est ce que tu murmures.

Je suis là, je te regarde. J'ai oublié ce qui m'effrayait il y a trente secondes.

Tu as faim, tu bois du thé, tu coupes ton croissant en deux, ajoutes une couche de confiture à la fraise, tu imites Gunter et son accent, tu me parles d'un projet de western à Almeria réalisé par Edward Dmytryk dans le sud de l'Espagne. Tu t'absenterais deux mois. Ce n'est pas grave. C'est rien, deux mois.

Je ne t'embrassais jamais en premier, je te tournais autour, incapable de faire le premier pas. J'avais toujours peur que tu refuses, je te laissais faire.

Pour les hommes et les femmes, tu sais tout mieux que moi.

Ce que je sais faire, c'est cela, entrer chez un fournisseur, annoncer « ce manteau, j'en veux cent en gris, et cette veste, j'en prends trois cents », et je vendrai les cent manteaux, pas un de moins, et les trois cents vestes.

D'un coup d'œil, je vois la différence entre une trame de 150, avec le fil le plus long, et un tissu au fil court.

Je sais que ce manteau va se vendre, cet autre moins.

Tu te moques de moi parce que je fais une remarque sur un homme à la veste impeccablement coupée que nous venons de croiser.

« Tu ne serais pas un peu homo ? »

Qu'est-ce que tu aimes chez moi ?

Je te pose la question.

Tu réponds « tu es le garçon le plus gentil que j'aie jamais rencontré ».

Je te crois, j'ai oublié Martine et la gare de Dijon, j'ai oublié Nicole et même Dominique.

Quand nous sommes rentrés à Paris, je suis allé chercher Nicole chez ses parents rue de la Pompe.

Elle devait se douter d'un truc. Je la trouve amaigrie. Elle est maquillée avec soin, les yeux soulignés de noir, les cheveux ramenés en chignon bouffant.

En 67, toutes les jeunes filles se maquillent et se coiffent comme Brigitte Bardot.

Nicole paraît toute frêle sur ses talons, ses jambes si solides ont perdu de leur force.

Son parfum me trouble un peu.

Il faut que je lui dise que ma vie a changé, qu'une porte s'est ouverte, que j'ai découvert un monde que je ne soupçonnais pas. Elle me demande « tu as rencontré quelqu'un d'autre ? ».

Elle pleure, tout le long de la rue de la Pompe jusqu'à l'avenue Mozart, elle pleure. Je lui dis ton nom.

Alors là, elle s'arrête de pleurer, elle éclate de rire.

« Tu te fiches de moi ou tu es mythomane, c'est ça, un menteur ! Sois courageux, dis-moi qui c'est, comment elle s'appelle. »

Je répète ton prénom et ton nom.

Elle crie « menteur, menteur, menteur » et j'entends en écho la voix de ma mère dans les rues de Rome en juillet 53, « menteur, menteur », hurlait-elle à mon père.

Ma mère se trompait-elle comme Nicole à cet instant ?

Je n'ai aucun argument. Comment lui prouver que nous existons pour de vrai ?

Alors, je renonce, j'invente une histoire. Je pense à Dominique, et je lui décris Dominique, une fille qui a confiance en elle et dans les autres.

Nicole fond de nouveau en larmes. Je la force à faire demi-tour, car on approche de l'avenue Paul-Doumer, elle se laisse faire, je la raccompagne jusqu'à la porte de chez ses parents. On croise sa mère qui m'assène « vous avez gâché la vie de ma fille. Vous allez aussi gâcher la vôtre ».

Je cours jusque chez toi.

 

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