Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 10
Le tournage a lieu à Cineccità. Tu as demandé que je te conduise le matin et le soir. Cela n'étonne personne. Un assistant, ça peut tout faire. On rentre tous les deux en voiture, parlant de tout et de rien.
« Alors, dis-moi, la meilleure pizzeria ? Da Remo ou La Casa ? Et pour le pepe e cacio, on va où ? »
On découvre qu'on aurait pu se rencontrer à Rome en 52.
Et c'est comme si une évidence nous tombait dessus.
Tous les amoureux voient dans les rencontres manquées, dans leurs goûts communs – « toi aussi, tu aimes les fraises à la crème, te coucher tard, tu es maladroit, le bleu est ta couleur préférée, tu passais tes vacances à Roquebrune-Cap-Martin » –, le hasard des signes du destin.
En 52, j'accompagnais ma mère à Rome avec ses petits gilets et ses chaussures aux lacets bien serrés et toi tu y tournais des films biftecks. On aurait été si heureux de se connaître alors. On imaginait la vie qu'on aurait eue tous les deux. Tout ce qu'on n'aurait pas raté. Je classai soudain sans remords Nicole dans la colonne des ratés. Voilà, c'était fait. Moi qui me voyais comme un brave garçon, à part l'accident Martine, je ne valais décidément pas mieux que mon père, un opportuniste.
Pour notre dernière soirée à Paris avant de rejoindre le tournage, si soulagé de me débarrasser de Nicole pendant quatre semaines, je l'avais invitée à dîner au Drugstore Saint-Germain.
Nous avions partagé des croques hawaïens, un croque-monsieur avec une rondelle d'ananas, ce qui nous semblait si exotique, et admiré le décor avec ses sculptures de mains en bronze dessinées par Slavík qui sortaient des murs.
Nicole avait été choquée par la présence de jeunes gigolos dans le restaurant, et je l'avais rassurée, cherchant à me rassurer moi-même.
Des garçons d'une vingtaine d'années, portant des pantalons étroits aux hanches et larges en bas, se tenant assis les jambes écartées. Ces garçons m'attiraient et m'angoissaient.
Nous étions sortis du Drugstore en nous tenant par la main.
Avoir une petite amie comme Nicole me donnait de l'assurance. Elle était marocaine comme moi, j'avais le sentiment qu'avec elle, au moins, je savais où j'allais. Elle était grande, campée sur de solides jambes toujours bronzées qu'elle montrait avec plaisir. Elle s'habillait avec soin, des jupes à la taille haute, des chemisiers en soie, des escarpins, maquillée d'un rouge foncé et parfumée d'un goût sucré.
Ses parents étaient les propriétaires d'un magasin de chaussures rue de la Pompe. Il me semble qu'elle avait un accès illimité à leurs stocks et que tous les jours, elle arrivait juchée sur une nouvelle paire de talons.
Grâce à ce renouvellement permanent de chaussures, j'avais le sentiment chaque fois que je la voyais qu'une nouvelle femme entrait dans la pièce.
C'était une vraie femme. Pas une étudiante négligée comme Martine, avec son teint de papier mâché, ses lunettes Sécurité sociale et sa robe chasuble.
J'aimais beaucoup Nicole, je m'étais persuadé qu'elle était la fille qu'il me fallait, mais je ne me laissais pas atteindre.
Et dix jours plus tard, je suis prêt à m'abandonner, je flirte avec toi et ris des bêtises que nous racontons ensemble. Il a suffi que j'admire de loin ta peau lustrée au bord d'une piscine, ton sourire indulgent devant mes mains refermées sur une poignée d'olives huileuses.
Nicole, son curriculum parfait, son odeur sucrée et son lasso ont disparu.
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