Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 31
Un après-midi très chaud de la fin juin 67, dans la vitrine d'un libraire de la rue de Passy, tu es attirée par ce titre, Élise ou la vraie vie, de Claire Etcherelli. Tu n'es pas une intellectuelle, tu te moques de toi, « je ne suis pas une intellectuelle », mais tu lis des livres. Tu lis des romans, tu aimes lire.
Tu lis Élise ou la vraie vie, qui est le succès de l'année.
Tu me racontes cette histoire d'amour interdite entre une jeune femme française et un ouvrier algérien.
Un jour, l'amoureux disparaît. On ne sait pas ce qui lui est arrivé.
« Voilà, c'est exactement mon cauchemar. »
Je ne te comprends pas.
J'ai obtenu un boulot comme remplaçant du costumier sur Le Gendarme se marie de Jean Girault avec Louis de Funès, je pars le matin à 6 heures au marché Saint-Pierre afin d'être le premier aux arrivages de tissus. Je fais attention à ne pas te réveiller, car si tu t'aperçois que je te laisse, alors tu t'agrippes à moi. Un matin, tu te réveilles et je ne peux pas partir, tu pleures, tu cries que je t'abandonne, que sans moi tu n'es plus rien.
Je reste avec toi, je n'ai aucun regret. Tu as raison, chaque fois que nos corps sont l'un contre l'autre, c'est un miracle.
Je rate comme ça plusieurs rendez-vous. Je ne t'en veux pas.
Avec toi, il y avait deux sortes de fins.
La fin « Jean-Louis », celle avec les garçons intelligents qui ont un métier. « Jean-Louis » s'absente (service militaire, tournage...) et à peine a-t-il le dos tourné que tu le trompes. Ce n'est pas que tu ne l'aimes plus et que tu en aimes un autre, c'est que tu ne supportes pas d'être seule.
Alors, quand tu crois que tu es allée au bout, que plus de solitude te serait insupportable, que tu as pleuré toutes les larmes possibles, hurlant vouloir mourir, là, tout de suite, tu croises le regard de Machin ou de Truc et tu vois en Machin ou en Truc le type qui va te sauver, t'empêcher de te jeter par la fenêtre. Et ça marche, tu passes la nuit avec Machin et pendant une nuit tu crois entièrement à Machin. Sauf que le lendemain Jean-Louis ou Sami apprend que tu as passé la nuit avec Machin et c'est leur tour d'avoir envie de mourir. Mais eux, c'est pour de vrai. Ils te quittent, ne veulent plus jamais te voir de leur vie. Et toi, tu ne meurs pas, tu te consoles avec Machin. La fin de l'histoire avec Machin est différente de la fin « Jean-Louis ». La fin « Machin » s'étiole. Machin est là, il ne travaille pas, il est collé à toi, tu as enfin ce que tu veux, un homme qui t'est dédié jour et nuit, à faire l'amour, à jouer aux cartes, à te regarder te coiffer, prendre tes deux bains par jour, à sortir acheter des entrecôtes, à t'accompagner dans ta loge les jours où tu tournes. Il est là, tu es ravie, et puis tu n'en peux plus. Il t'ennuie, Machin.
Jean-Louis te manque. Tu sais qu'avec lui tu avais une histoire miraculeuse.
C'est à ce moment que tu rencontres Truc qui est tellement plus rigolo, ou un autre. Et c'en est fini de Machin, tu l'as oublié. Parfois tu penses à Jean-Louis, que tu as aimé, ou à Sami, et tu te dis : « Quelle conne, mais quelle conne », mais c'est trop tard.
Souvent, je me demande dans quelle case je rentre. Un « Machin » ? Un « Jean-Louis » ? Un type qui a compté dans ta vie ou un « Truc » que tu as oublié ?
Bon, je connais la réponse, elle tient en une ligne dans ton autobiographie.
La fille d'Eugène Rosenfeld passait voir son père dans son atelier, elle s'arrangeait pour que ce soit des jours où j'avais rendez-vous avec lui. Elle me le disait, tranquillement, « je t'attends », avec la même assurance que toi avenue Paul-Doumer quand nous sommes rentrés de Rome et que je t'ai déposée en bas de chez toi le 27 mai 67.
Vous aviez toutes les deux cette confiance, vous ne pouviez qu'être aimées.
Le 28 décembre 72, elle m'a prêté son exemplaire du Guépard, le roman de Lampedusa, après que je lui ai avoué que j'avais adoré le film et admiré la beauté de Claudia Cardinale. Il y a dans ce roman une phrase que je n'ai jamais oubliée. « Elle était pudique et prête à être possédée. » Lampedusa décrit ainsi Concetta, la comtesse sicilienne dont tombe amoureux Tancredi. Et j'ai compris que c'était dans ton lit rose et blanc que j'avais saisi dans sa totalité la phrase de Lampedusa, « pudique, mais prête à être possédée », bien avant de la lire.
Cette jeune fille aux yeux gris, modeste, assurée, précise dans ses mots, ses gestes, ses choix, qui m'avait offert ce roman, était elle aussi « pudique et prête à être possédée ».
Je suis en voiture avec ma femme, cela doit être à la fin des années 70, à la radio passe Véronique Sanson. Elle chante « Combien de gens tu as trahis, à combien de gens tu as menti ». La chanson a pour titre « Le Maudit ».
Je pense à toi, à mon père, qu'une même personne peut faire du bien et du mal, être généreuse et cruelle, selon les circonstances, qui elle a en face d'elle.
Quand j'ai présenté Bonté à mon père, il a tenté envers elle un geste, même si elle n'était pas son genre. Il ne pouvait pas s'en empêcher. C'était le genre d'homme qui pense que tout lui est dû, qu'il n'en aura jamais assez, femmes, argent, costumes.
Ma future femme a tendu une protection invisible entre elle et lui. Quand elle venait me chercher rue de Cléry, où nous avions un pas de porte de demi-gros de chemises, mon père, contrairement à ses habitudes (accourir dès qu'une femme se présentait), se cachait. Il savait qu'elle n'avait aucune indulgence pour lui.
Au printemps 73, tu es passée dans une émission de télévision présentée par Jean-Pierre Elkabbach avec un panel de journalistes dont Lucien Bodard. C'était la première fois depuis juillet 67 que je pouvais te voir, t'entendre, sans être bouleversé. J'étais soulagé, enfin, je ne t'aimais plus, et déçu, c'était terminé, je ne t'aimais plus.
Tu y expliquais à Lucien Bodard qui t'interrogeait : « Ma seule réussite aurait été de vivre avec le même homme toute ma vie et ça, je l'ai raté.
« J'ai besoin d'un homme qui soit à mon entière disposition. S'il le fait, c'est qu'il est bête et je me lasse. S'il est intelligent, il refuse et me quitte.
« Je ne me rendais pas compte de la rareté de l'amour. Aujourd'hui, je l'ai comprise. » Lucien Bodard te regarde avec la tête du type qui se dit qu'il n'est pas trop tard, que tu pourrais prolonger l'histoire avec lui.
Sur le tournage de ton dernier film, L'Histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-Chemise, tu as trente-six ans. Tu es allongée sur le lit avec Francis Huster, en costume. On a dû arrêter de tourner, tu avais des palpitations, Nina Companeez, la réalisatrice (une des rares de ce milieu du cinéma que j'ai quitté en 68 avec laquelle j'ai gardé un lien), m'a raconté qu'elle t'avait pris la main. Tu étais tétanisée à l'idée de ne pas y arriver.
Ton petit copain de l'époque, Truc ? ou Machin ?, c'est un des rares détails que j'oublie parfois avec toi, le nom de tes petits copains, était violent avec toi.
Sur le tournage un an auparavant de L'Ours et la Poupée de Michel Deville, dont Nina est l'assistante, le seul obstacle à ta capacité de travail, c'est déjà ce jeune homme. Tu pleures, tu as peur qu'il soit avec une autre fille, plus jeune, parce qu'il n'a pas téléphoné, alors il faut te consoler, essuyer tes larmes et te remaquiller.
Tu as trente-six ans, des amoureux qui ont dix ans de moins que toi, d'autres plus âgés. Tu te lasses toujours aussi vite. Certains sont méchants, t'utilisent, te manipulent, disparaissent, puis réapparaissent, avec ceux-là, tu restes un peu plus longtemps.
Ils s'appellent Machin ou Truc, ont un physique, ils sont jeunes, ils sont étudiants, barmen, DJ, artistes, comédiens. Ils sont les fiancés que l'on voit en photo avec toi.
Tu fais toujours semblant de croire que cette fois c'est la bonne. Ils n'en reviennent pas d'avoir été choisis.
OceanofPDF.com