Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 12
Fin avril, juste avant de partir pour Rome, avec Nicole nous avions regardé, pétrifiés, les images de ta montée des marches dans l'émission de François Chalais, « Reflets de Cannes ». Les images sont terrifiantes, Gunter et toi êtes encerclés par des centaines de photographes et d'admirateurs accrochés à des pylônes, serrés les uns contre les autres. On entend des cris, « ne l'écrasez pas ». Tu es souriante, comme si tu n'étouffais pas, alors que l'on ne perçoit que cela, l'étouffement. Lui a l'air affolé. Tu m'as avoué avoir eu très peur, pour toi et pour les autres, que quelqu'un meure piétiné. Tu ne voulais pas aller à Cannes, Gunter l'avait exigé, « tu dois le faire pour moi ». Tu étais amoureuse de lui.
Tu te disais « si j'accepte cela, il m'aimera ».
La première semaine de ce tournage à Rome, chaque jour en fin d'après-midi, tu envoyais soit Olga, soit ton amie Monique. « Elle a besoin de vous voir. Elle vous attend dans sa chambre. »
La 101, une chambre et un petit salon donnant sur le parc du palais Borghese. Le lit, le canapé, tout est en mousse recouvert d'un tissu-éponge rose pâle.
La première fois tu m'as ouvert la porte, tes cheveux étaient dénoués « une catastrophe, mes cheveux, tu ne trouves pas ? ».
Je ne sais pas quoi répondre. Je suis ébloui, je ne comprends pas ce que le mot « catastrophe » vient faire là.
Je reste debout, immobile, ne sachant pas quoi faire de mon corps. Tu bouges, debout fumant une cigarette, assise devant la coiffeuse, allongée sur ton lit en peignoir, je reste toujours debout. Je suis assistant costumier, toi, l'actrice principale. Tu te fiches de la hiérarchie.
Tu ne respectes aucune règle. Elles sont nombreuses en mai 67, les règles. Des codes de bienséance, de politesse, d'éducation, des cases sociales qui imposent un certain comportement. Un assistant peut répondre à une question, mais il ne prend pas la parole devant une actrice. Une femme n'invite pas un homme dans sa chambre.
Dans ta chambre, donc, où je me rends sans comprendre, tu veux, il me semble, parler de travail, mais là encore, je ne vois pas pourquoi. La règle est que tu passes par le réalisateur qui s'adresse à son assistant qui transmet la question au costumier qui relaie à son équipe.
Je tente de te parler de costume, mon sujet. Je vois bien que cela ne t'intéresse pas. Je cherche des sujets de conversation. De toute façon, je suis perdu, je ne reconnais rien, le décor de ta chambre, tes mots, ta façon de bouger, rien ne ressemble à ce que j'ai connu jusque-là.
On passe vite de conversations sans importance à des confidences. C'est toi qui l'as décidé.
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