Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 34 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 33

Fin mai 67, le film de Jacques Rivette La Religieuse est enfin sorti en salles. Il était censuré depuis 62 par le gouvernement, à la demande de l'Église. L'histoire d'une jeune femme enfermée par ses parents dans un couvent.

L'héroïne tente de toutes ses forces de se libérer. La seule porte qui s'ouvre à elle est une fenêtre, d'où elle se jette. Elle meurt sans avoir jamais connu la délivrance. Ce film te bouleverse.

L'idée qu'on ne puisse pas être entièrement libre, d'avoir à obéir à des parents, comme tu as obéi toi jusqu'à l'âge de quinze ans avant de faire semblant, d'avoir à respecter des codes, de ne pas uniquement agir par amour, de ne pas avoir le droit de se consacrer aux chiens, aux ânes, aux perroquets, d'être empêchée de t'agenouiller devant une femme âgée te brise le cœur.

Alors cette religieuse de Rivette, enfermée, incapable d'agir, oui, elle te bouleverse.

Je peux faire la liste exacte des films que nous sommes allés voir ensemble et dans quelle salle de cinéma.

La Religieuse rue Champollion, Blow up d'Antonioni au Biarritz, La Blonde et le Shérif de Raoul Walsh à l'Action et de nouveau au Biarritz Belle de jour de Buñuel. Tu sors de la salle en colère.

« C'est dégoûtant. Et puis les robes beiges de Catherine Deneuve sont tristes. »

Je réplique « mais elle porte aussi une robe rouge ».

Tu détestes ce film.

Le sexe ne peut être pervers, sale, vendu.

Tu détestes cette idée.

Tu me proposes d'aller voir Persona d'Ingmar Bergman au Publicis Champs-Élysées. Il n'y a plus de place.

On en trouve pour La Blonde défie le FBI avec Doris Day. Des spectateurs chuchotent, on t'a reconnue. J'entends « mais non, ce n'est pas elle, tu as vu le petit gars, ce n'est pas son mari ».

On fréquentait aussi le nouveau cinéma Les Trois Luxembourg, si moderne avec ses hôtesses vêtues d'une chasuble en plastique vert et ses trois films différents par jour. C'est là qu'on a vu l'après-midi Qui a peur de Virginia Woolf ? et le soir Jeu de massacre d'Alain Jessua.

Tu racontes à Olga les films que nous allons voir ensemble.

Elle t'envoie des scripts.

Tu les refuses, parfois tu choisis mal, tu sembles ne pas t'intéresser à ton travail.

Mes amis de la Cinémathèque ne te prennent pas au sérieux. Tu ne serais pas une véritable actrice car sur un plateau tu ne travailles pas, tu te contentes d'être toi.

Edward Dmytryk avait réalisé L'Homme aux colts d'or, un western avec Henry Fonda. Tu connaissais l'histoire d'Edward Dmytryk, membre du Parti communiste américain, inscrit sur la liste des dix d'Hollywood, il avait fait de la prison, s'était exilé en Angleterre. Tu trouvais cela injuste. Alors quand tu as reçu le scénario de Shalako, avec le nom du réalisateur Edward Dmytryk, tu as tout de suite donné ton accord.

Dès que tu apprenais que quelqu'un avait souffert, tu accourais pour lui tendre la main. Il y avait cela, cette compassion dès que tu voyais une blessure et aussi, tu avais aimé L'Homme aux colts d'or, tu aurais aimé être la blonde de La Blonde et le Shérif de Raoul Walsh.

Jouer dans un western, monter à cheval, apprendre à monter à cheval, un nouveau terrain de jeu.

Le tournage aurait lieu l'hiver prochain à Almeria, au sud de l'Espagne. Deux mois dans un village avec un téléphone qui fonctionne par intermittence.

Tu préfères ne pas y penser.

Pour te convaincre de ne pas partir, de ne pas faire ce film, je te raconte que Dmytryk n'est pas qu'un héros, qu'il y a aussi du gris dans sa vie (il a témoigné pour sortir de prison, donné vingt-six noms de membres du Parti communiste américain qui ont été poursuivis à leur tour).

« Qui suis-je pour juger les autres ? » me réponds-tu.

 

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