Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 24
On était surveillés par ce drôle de couple. Samir et Monique.
Ils se ressemblaient, Samir, grand, maigrichon, obséquieux, des chaussures pointues, Monique, blonde, des jambes comme des allumettes et un ventre rebondi qu'elle tentait de cacher sous des robes trop fleuries.
Lui me faisait de grands sourires collants, tout va bien pour toi.
Elle nous flattait de manière absurde.
Ils faisaient ami-ami avec nous, mais nous savions que tout était rapporté le jour même à Gunter. Tu détestais Samir et tu pensais ne pas avoir le choix, il fallait se le coltiner. « Vraiment un sale type. » Tu croyais Monique innocente. « Elle est rigolote, c'est mon amie. »
J'ai vite compris que « l'amie » aussi émargeait chez Gunter.
On n'arrêtait pas de les croiser par hasard, rue des Écoles, rue Saint-Jacques, dans le jardin du Luxembourg, chez Pons, le salon de thé, chez Mahieu, le café du boulevard Saint-Michel. « Comme c'est rigolo, prenons un verre, que faites-vous dans ce quartier ? »
Ils nous interrogeaient, faussement amicaux.
« Vous allez à Saint-Tropez ? »
« Tu accompagnes Bri au déjeuner chez les Lazareff dimanche à Louveciennes ? »
« C'est bien, vous avez raison de rester tous les deux, de ne voir personne, de profiter de votre amour. »
J'en avais vraiment ma claque de ces deux-là, mais c'étaient eux qui maintenaient les paparazzis à distance. Gunter ne tenait pas à ce qu'apparaissent des photos de sa femme avec un amant.
Le boulot de Samir, c'était d'éviter que l'on puisse croire que « l'homme au tigre » était cocu. Tous les trois ou quatre jours, la presse publiait des photos ou des échos sur toi.
Tu lis les journaux et tu ne les aimes pas. Quand on parle de toi, tu t'énerves, tu cries « c'est n'importe quoi ».
Durant ces mois de mai et juin que nous passons ensemble, tu es, si on lit la presse, censée être avec Johnny Hallyday, puis avec ton mari, avoir mis La Madrague en vente. Ça n'arrêtait jamais. Dans France-Soir, tu étais à Deauville et Gunter avait gagné un million au casino, dans Elle, tu étais à Saint-Tropez, tu avais chanté avec Johnny, dans Match, toujours à Rome où tu faisais les boutiques, dans Marie Claire, tu posais avec ton fils et un poney dans un champ de marguerites. Et ainsi de suite, tout était à moitié vrai, à moitié faux.
J'étais terrifié à l'idée que quelqu'un me tape sur l'épaule et me dise « mon coco, c'est bien joli ton histoire, maintenant tu rentres chez toi et tu arrêtes de rêver ».
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