Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 30 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 29

Dans l'inventaire de ce qu'on te reproche à travers les lettres, les menaces de mort, le mépris, les insultes de ceux qui te veulent du mal parce que tu es trop belle, trop vivante, que tu fais ce que tu veux avec qui tu veux, parce qu'ils trouvent cela injuste, qu'ils sont laids, emprisonnés, jaloux, aigris, qu'ils n'ont pas été assez aimés par leur maman, leur papa, qu'ils n'avaient pas de copains à l'école, qu'ils ont raté leurs examens, que ce n'est jamais leur faute s'ils ratent, si la fille qu'ils veulent n'est pas amoureuse d'eux mais d'un autre, c'est la tienne, voilà ce qui arrive en bonne place, pour tout justifier : tu es une salope, la preuve, tu n'es pas une mère pour ton fils.

Tu ne parles jamais de ton fils, mais je me souviens d'une histoire qui t'avait fait pleurer.

C'est une histoire que ma mère me contait enfant à Oujda quand nous étions seuls car mon père était en « voyage d'affaires » à Casa, à Paris, à Rome.

Un fils adoré par sa mère tombe amoureux d'une mauvaise femme. Celle-ci lui demande comme preuve de son amour de lui apporter le cœur de sa mère. Il tue sa mère, découpe son cœur et le porte en courant vers la mauvaise femme dont il est amoureux, en courant, il trébuche sur le chemin, le cœur de sa mère lui glisse des doigts et tombe à terre. Il entend la voix de sa mère qui lui dit « tu t'es fait mal, mon fils ? ».

Je riais, toi, tu pleurais. J'étais désolé et tu m'as rassuré, « non, ce n'est pas grave que je pleure, cette histoire me fait du bien ».

Tu chantes aussi, souvent, des chansons enfantines et je ne sais pas à qui tu t'adresses, à toi enfant ?

Tu es une petite fille, tu chantes un « ta peti peta » sur des airs de n'importe quoi, suivi de « pom, pom... pidou, boum... tra la la lère... Na-po-lé-on ! » et « de Gaulle » qui débarquent à l'improviste.

Tu tentes de vivre dans un monde imaginaire qui serait merveilleux, où tout le monde s'aimerait, tu aimerais tout le monde et ce serait réciproque et tu te heurtes à la réalité.

Tu as choisi comme parrain pour ton fils Pierre Lazareff. Il est âgé, vif, malin, aime les femmes, les belles histoires, il dirige France-Soir, il est le parrain de la presse. Il fera comme les autres avec toi. Il t'aimera, mais ce qui compte avant tout, c'est son journal et l'émission de télévision qu'il produit, « Cinq Colonnes à la une ».

Il fera très bien son travail. L'image est parfaite. Une jeune mère heureuse avec son fils.

Rien ne peut mentir comme une image de télévision.

Pierre Desgraupes dans « Cinq Colonnes à la une », le 15 janvier 60 :

« Depuis cinq jours, les caméras du monde entier ont été refoulées, sauf celle de “Cinq Colonnes à la une”. C'est chez Brigitte que nous sommes, elle cessera de téléphoner quand le bébé va s'approcher. Jacques Charrier sait déjà tenir l'enfant. Nicolas est charmant. Une femme comme les autres, plus heureuse depuis cinq jours. Laissons-les se sourire tous les deux. »

Il suffira de neuf mois à Pierre Lazareff, le parrain de ton fils, pour te trahir à son tour. En décembre 60, il divulgue les mémoires de ton secrétaire et confident Alain Carré.

Alain Carré est ton homme à tout faire, « secrétaire et confident », tu le payes, il gère ta vie, tes emmerdes, les types collants, jette ton courrier, cache les insultes, te protège, tu lui fais confiance. Comme tu l'as fait avec moi, tu lui racontes tes mauvaises actions, tu lui écris ce qu'il y a au fond de ton cœur.

Cela dure cinq ans. Un jour de décembre 60, tu apprends qu'Alain, ton ami, a vendu ses mémoires, les lettres et les mots que tu lui écrivais à un homme âgé qui lui aussi était censé te protéger.

Tu ouvres France-Soir, la première édition, tu lis un fac-similé d'un mot que tu lui avais laissé. « Je suis au bord du lac du bois de Boulogne, je vais me jeter dedans. » Tu appelles Pierre Lazareff en hurlant.

Lui te répond qu'il a fait son métier, que tu te sers de la presse.

Peut-être qu'ils ont raison.

 

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