Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 36
Quand je suis revenu de Bruxelles, tu étais partie pour un mois à Búzios, au Brésil.
Je courais d'un entrepôt à l'autre. Je cherchais des costumes militaires que personne ne m'avait commandés, mais on ne sait jamais.
J'attendais ton retour.
Et tu es rentrée, nous déjeunons ensemble le 16 août 67.
Voilà, c'est terminé.
Il n'y a rien à dire.
Je ne crois même pas que l'on se le dit.
« C'est terminé » ou, pire, « je te quitte ».
Je tente de m'accrocher à nos souvenirs, je te rappelle l'histoire des nouilles aux noix.
C'était une recette ou plutôt un sketch filmé par Jean-Christophe Averty pour l'émission « Dim Dam Dom » que nous avions regardée ensemble.
Mapie de Toulouse-Lautrec, la créatrice des fiches cuisine de Elle, détaillait sa recette de nouilles aux noix. Elle répétait « nouilles aux noix », « nouilles aux noix », précisait que ces « nouilles aux noix » seraient meilleures au lait de chèvre. On ne savait pas si elle était sérieuse ou si elle nous racontait n'importe quoi. Elle se contentait de mélanger la poudre de noix à du lait de vache. Et elle répétait « lait de chèvre », « lait de chèvre », puis à nouveau « nouilles aux noix ». Elle malaxait le tout, la poudre de lait, les noix, avec une grande spatule en bois, éclaboussant tout autour d'elle, impassible, ne se rendant pas compte des salissures, certaine du résultat. « Les nouilles aux noix sont délicieuses. »
En générique de fin, Averty avait filmé les nouilles collées à un mur, avant que Mapie de Toulouse-Lautrec ne répète une dernière fois, comme s'il s'agissait d'une prière, avec son accent lent et aristocratique, « nouilles aux noix », « nouilles aux noix », « nouilles aux noix ».
Tu t'étais alors lancée, pleine de bonne volonté, pour faire à ton tour des nouilles aux noix. C'était notre deuxième week-end ensemble à la Paul-Doumer. C'était tout début juin 67.
Nous riions rien qu'en évoquant l'expression « nouilles aux noix », nous hoquetions de rire.
À l'époque, à la télévision, on inventait des trucs assez drôles.
Je me demande parfois ce que nous avons fait de tout ça.
L'inventivité, la liberté, la confiance de cette année 67, 191 000 chômeurs, Jean-Christophe Averty à la télévision, toi, ton corps, les jupes trop courtes, l'enchantement, notre âge d'or, où tout cela est-il parti ?
« C'est vrai que nous sommes faits pour le bonheur, c'est vrai que nous avons cru le tenir à certains moments, l'avons serré contre notre poitrine », écrit François Mauriac dans son bloc-notes de L'Express ce 7 mai 67 miraculeux où tu me proposes « ce soir, tu me racontes une histoire dans ma chambre ? ».
Il faut une vie pour le savoir, à la fin « tous finissent dans cette dernière solitude d'avant la mort, qui au vrai commence bien avant la mort », écrit encore François Mauriac ce même jour.
Nous ne voulions le savoir ni l'un ni l'autre.
Ce 16 août 67, tu ris aussi au souvenir de ces nouilles. Et moi, je m'y accroche comme une moule à son rocher. Si tu ris, c'est qu'il ne reste pas rien de notre histoire. Je suis face à toi, dans ce restaurant de la place du Trocadéro, mon cerveau ne fonctionne plus. Je n'ai que le mot « nouille » dans la tête.
Tu ne me donnes pas d'explication, mais tu as un fou rire à cause de cette histoire de nouilles aux noix, tu as encore de l'eau dans la bouche et tu manques cracher dans ta serviette, car tu ne peux pas avaler l'eau et rire en même temps.
Tu me dis « c'est bien, nous avons de bons souvenirs ».
Tu as raison, mais je ne le sais pas encore.
J'ai de bons souvenirs que tu as certainement oubliés.
On se quitte bons amis. C'est ce que tu me dis. « Nous sommes de bons amis. »
À cette minute, je veux mourir. C'est épouvantable, je n'existe plus. Je me suis trompé.
Je n'ai pas encore rencontré Bonté.
Renée Lichtig me dit « tu as vécu une belle histoire, garde-la pour toi et maintenant, tire-toi, tire-toi ».
Elle me recommande au producteur du Rouble à deux faces, une comédie avec Marie Dubois et Georges Chakiris dont elle va assurer le montage. L'histoire incompréhensible d'un employé suédois de chez IBM qui achète une malle dans un grand magasin où trois vieilles dames commandent un modèle identique. L'employé suédois se fait livrer par erreur la malle d'une des dames dans laquelle se trouve le cadavre du gardien du standard téléphonique de chez IBM, obligeant la standardiste, qui se nomme Natacha car elle est russe, à câbler un faux message du Kremlin à Washington...
Le film ne sortira jamais en salle. Ce sera mon dernier tournage.
Je rentre à Paris pour les vacances de Noël, à la télévision, c'est toi aussi, au générique de l'émission du jour de l'an 68, produite par Bob Zagury.
Je ne reconnais pas ta voix, elle me paraît plus molle que celle avec laquelle tu t'adressais à moi.
Dans cette émission, tu te tiens exactement comme sur notre film romain, tu es filmée en pied, tu bouges peu, tu te balances légèrement, tournant ta tête à droite, à gauche, en bas, en haut. Seul ton costume change, à la place de la robe et de la perruque noire, tu es torse nu, vêtue d'un drapeau bleu, blanc, rouge en tissu transparent.
J'imagine que nous sommes encore ensemble, que c'est pour moi que tu danses à la télévision, que le monde entier le sait.
J'invente des centaines de scènes de retrouvailles.
On se croise avenue Mozart, tu t'arrêtes face à moi et tu me prends la main, tu sonnes à ma porte, tu m'envoies un télégramme « je t'aime, reviens », je reçois par porteur spécial un billet de train pour Saint-Raphaël, tu regrettes, tu ne m'as jamais oublié, les autres, ce n'est rien.
Nous dînons au Relais de l'entrecôte de la rue Saint-Benoît, tu joues avec tes frites, nous prenons un bain ensemble, tu frottes mes pieds avec une pierre ponce et tu te plains, la corne est trop rugueuse, tu chantes « Que sera, sera ».
Tu me laisses regarder tes fesses. Tu sais très bien que j'aime regarder tes fesses. « Ça va ? Tout va bien ? » J'ai un peu honte.
Il y a aussi des rêves moins drôles. J'entre dans ma chambre, je te vois étendue dans mon lit dans les bras de mon remplaçant. Vous êtes devenus des familiers de ma chambre, je vous dis bonsoir. Vous faites semblant de ne pas me voir. Je m'allonge à vos côtés. Le matin, vous êtes encore là, tu lui répètes des phrases que je connais.
« Tu es l'homme qui me protège. »
« Avant toi, ma vie était ratée. »
« Tu me permets d'effacer d'horribles souvenirs. »
Vous avez l'air très heureux sans moi.
Les bons jours, vous restez dans ma chambre, et je peux à nouveau profiter des terrasses de café et des jolies filles qui passent devant, les moins bons, vous me poursuivez en dehors. Vous fréquentez le Berkeley, le Stella, le Fouquet's.
Quand ce n'est pas dans ma tête, c'est pour de vrai. Vous êtes dans les journaux, dans les conversations sur les plateaux de cinéma, dans les cars régies, dans les bureaux des producteurs, dans les brasseries de la porte d'Auteuil à 7 heures du matin que fréquentent les techniciens avant de se rendre dans les studios de Boulogne-Billancourt.
Je crois aussi que c'est pour t'échapper que je quitte le cinéma en 68 et ouvre une première boutique boulevard de Strasbourg.
Je rencontre Bonté en janvier 72. D'abord je ne la vois pas. Elle ne cherche pas à me séduire. Elle travaille dans l'atelier de son père. Lui qui ne peut parler de son passé me dit, en regardant sa fille, « je ne pouvais imaginer que la vie me donne autant. Elle est la bonté même ».
C'est ainsi que lui vient ce nom, Bonté. Je ne la vois pas, je n'entends pas ce que me confie son père. Ce qui me préoccupe, c'est d'ouvrir des magasins, de trouver les meilleurs emplacements. Boulevard de Strasbourg, rue de Rivoli, rue du Four.
Cette année 72, j'ai aussi retrouvé mon père, il ne m'a pas posé de questions, il avait su qu'il m'était arrivé une histoire qui me dépassait, il y a fait une fois une allusion, c'est tout.
Il avait eu une commande spéciale pour la télévision, créer et fournir les costumes de la série « Arsène Lupin » pour Antenne 2 avec Georges Descrières et Marthe Keller. Il fallait un frac à l'ancienne pour l'acteur, veston à revers de satin, crans aigus, sans boutonnage, pantalon à galons parallèles, chemise en popeline empesée, non plastronnée, à col cassé nœud papillon et gilet en piqué de coton. Il m'avait demandé de l'aider, « mais fais attention à l'actrice ».
L'acteur était un bon client de nos boutiques et un séducteur. Marthe Keller, professionnelle, charmante. Il n'y avait aucun danger. J'avais sous-traité la fourniture des robes, mais j'avais fait découper dans une belle soie rouge, qui servait de doublure pour des vestes fantaisies, un châle pour Marthe Keller, qui fut l'accessoire essentiel d'un épisode.
Je gagne de l'argent, je fais bien mon travail, je me fournis pour mes magasins dans des usines en Roumanie, au Portugal, à Shanghai, je continue d'aller beaucoup au cinéma.
Le soir, ce début d'hiver 72, je pense à la coupe, au patron, aux trois essayages, le bâti du devant, du dos, des côtés, des épaules, à ce monde qui se termine, à Eugène Rosenfeld, à sa fille.
Bonté, cet hiver si froid de l'année, m'a offert une paire de gants en cabretta fourrés très chauds. Ils me rappellent le chapeau de paille que tu m'avais offert « pour te protéger du soleil romain ».
J'aime Bonté grâce à toi.
Tu m'as appris à aimer, tu as été mon professeur d'amour. Sans toi, je n'aurais pas vu Bonté, je n'aurais pas touché le cuir de ses gants fourrés.
Je suis l'époux de Bonté. Je prends des bains de mer. Je mange des glaces l'hiver. Je quitte mon bureau et j'annule des rendez-vous pour m'asseoir au café de la rue d'Aboukir avec elle.
Nous allons au cinéma, nous n'avons pas eu d'enfant.
Eugène Rosenfeld est mort en 76. Il est enterré au cimetière de Bagneux à côté de sa première femme et de son fils Moïse.
J'écoute « Summertime » du Modern Jazz Quartet, le disque que nous écoutions en mai 67, je te vois danser comme tu le faisais, chez toi, avec moi comme unique spectateur.
Je n'ai jamais vu quelqu'un danser ainsi, après toi. C'est toi qui as inventé cette manière de danser, la danse suave, cette façon de balancer les bras comme s'il s'agissait d'ailes, de poser ton talon et que l'on croie qu'il est encore en l'air, de tendre ton cou-de-pied, de détourner la tête à l'acmé de l'excitation.
Bonté n'est pas ta remplaçante. Elle est Bonté. Elle ne danse pas seule. Elle m'enlace avec tendresse et nous tournons tous les deux très doucement sur « Hey Jo » ou « Michelle » des Beatles, je crois qu'elle adore cette chanson parce que c'est son vrai prénom, Michelle, et j'aime cette chanson pour la même raison.
J'ai racheté le disque du Modern Jazz Quartet, je le pose sur l'électrophone, Bonté écoute, elle est assise sur un canapé en mousse recouvert de velours crème, elle porte une robe chemisier blanche en soie sauvage, elle a enlevé ses sandales. Elle applique du vernis à ongles rose sur ses pieds, j'ai peur qu'elle ne tache le canapé neuf acheté chez Roche-Bobois. Je ne le lui dis pas. Elle ne fait aucune tache. Elle est délicate. Je suis soulagé de n'avoir rien dit. Elle me regarde, elle a compris que j'étais inquiet pour le canapé neuf. Elle ne dit rien non plus. Nous écoutons ensemble « Summertime » du Modern Jazz Quartet. Aucun de nous deux ne danse comme toi. Ce n'est pas grave. Nous sommes bien.
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