Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 38 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 37

Le 16 août 67, je suis rentré à pied de notre dernier déjeuner dans ce restaurant de la place du Trocadéro. Un pied devant l'autre, c'est tout ce que je suis capable de faire.

Alors il me semble que ma vie est foutue et je n'arrive même pas à t'en vouloir.

Je n'ai pas encore compris.

Et puis, soudainement, je sais très bien comment faire pour que tout cela s'arrête pour de bon.

Je prends ma voiture ; il est 2 heures du matin, je fais trois fois le tour de Paris, prêt à foncer dans le premier camion.

Il faut que je meure, je veux mourir. Je regarde les camions devant moi, il faut que j'en trouve un gros, que le choc soit le plus fort possible.

Il y a cette affiche pour le « Salon international de la Radio Télévision, du 1 er au 10 septembre 1967 – Paris – Porte de Versailles ».

Je la vois trois fois. À chaque tour du périphérique. La troisième fois, j'ai le temps de lire « sur le podium, les plus grandes vedettes du music-hall ».

Voilà, c'est un signe, c'est la fin. Et puis non, tout à coup, ce n'est plus cela.

Je n'ai plus envie de mourir. Je veux vivre.

Il était 5 heures du matin, je suis rentré me coucher.

Tu as tenté de mourir plusieurs fois, mais c'est le désir de vivre que tu m'as donné. Tu m'as dit un jour – c'était presque la fin pour nous – « je ne désire rien de plus que de vivre et aimer ». C'était il y a trente ans.

Aujourd'hui, tous les samedis, je déjeune au Flandrin avec les anciens d'Oujda et de Casa.

Je prends un steak-frites, je pense à toi.

Tu as résumé nos deux mois, les quatre-vingt-dix-sept fois où nous avons fait l'amour en une phrase dans ton autobiographie, « F., qui m'a consolée de mon mariage de pacotille ».

Tu te souviens comme tu jouais toujours à faire semblant de ne pas voir la catastrophe qui s'annonçait ?

À la manière que tu avais de jouer avec la nourriture « tu vois la viande est amoureuse de la frite, elle la poursuit, mais la frite ne l'aime pas, comme c'est triste. La frite est seule, la viande aussi. Comment faire ? Et cette autre petite frite, elle est mignonne, elle regarde la viande gentiment, mais la viande ne regarde que la première frite. Oh, regarde, c'est chouette, la première frite se rapproche de la viande. Ils s'aiment. Tu crois qu'ils s'aiment pour de bon, pour toujours ou la petite frite va rester toute seule et abandonnée dans un coin de l'assiette ? ».

F.

 

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