Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 7
Notre première rencontre est ratée. Je suis invisible, dans le sillage du producteur qui vient t'accueillir à l'aéroport de Fiumicino.
On m'a envoyé en renfort. Pour faire la claque.
C'est le quatrième film sur lequel je travaille. J'ai accepté de diviser mes revenus par deux par rapport à ce que je gagnais avec mon père. Je ne sais pas encore comment me comporter. Je sais juste que je dois obéir, me faire le plus discret possible.
Mais là, face à toi, j'aimerais exister un tout petit peu, que tu me remarques, même de loin. Alors je me fais un film, je pense à la perruque noire que tu dois porter et je me convaincs que tu ne l'aimes pas, que mon rôle est de te persuader de l'essayer. Je veux aussi en profiter pour te montrer des rubans que j'ai trouvés dans une brocante pour agrémenter ta robe.
Je suis fier de moi, je tiens à démontrer à tous et surtout à toi que je suis un garçon débrouillard, gentil, serviable. Ces galons que personne ne m'a demandé de chercher en sont la preuve.
Mais la preuve de ma supposée gentillesse n'intéresse personne.
Tu as d'autres soucis.
Tu es cernée par des journalistes, des photographes, des cameramen.
« La chasse à Bardot s'ouvre à Rome », titre France-Soir, ce 2 mai 67.
Tu descends de la passerelle de l'avion, tu portes une jupe très courte en velours côtelé, un trench assorti, de larges lunettes de soleil en plastique blanc. Tu salues de la main, tu envoies des baisers. Tu as l'air radieuse.
Tu réponds aux questions, « je suis si heureuse d'être à Rome », « j'adore les Italiens ». « Vous êtes si gentils de me dire cela. »
C'est une phrase que tu répètes souvent, avec un ton surpris, « vous êtes si gentil » ou « tu es si gentil ». Tu es étonnée qu'on soit « gentil » avec toi.
Je rêve que c'est moi qui ai posé cette question et que c'est à moi que tu as fait cette réponse.
Dans cette foule, j'ai disparu comme une baguette de pain chez le boulanger et je suis rentré en taxi, car les voitures de la production m'avaient oublié. Je ne suis pas quelqu'un que l'on remarque, mais là, j'étais au sommet de mon invisibilité.
J'étais obsédé par cette histoire de perruque noire. Je m'étais trouvé un sujet avec toi, mais comment t'aborder ? Je craignais le pire. Je me consolais en pensant aux beaux rubans blancs, espérant qu'ils allaient compenser la perruque.
J'avais mal au ventre, cherchant les mots pour te convaincre, j'imaginais que tu allais m'engueuler, crier que non, jamais tu ne porterais une perruque brune, je cherchais les bons arguments : cette perruque te donnait un air mystérieux ; ce serait le clou du film, Brigitte en perruque noire.
Ce qui était vrai, c'est ce qu'on a retenu de ce film : « Ah oui, c'est celui où elle porte une perruque noire. »
Je me donnais un rôle, je ne savais pas que cette perruque tu l'avais déjà essayée à Paris. Et que cette conversation perruquière nous ne l'aurions jamais ensemble.
Louis Malle voulait que tu sois méconnaissable. Il ne voulait pas de toi dans ce rôle, avait choisi une actrice inconnue et tu avais été imposée par la production. Il avait accepté ce choix, persuadé que tu refuserais. Tu as accepté, le rôle et la perruque noire. Louis s'est incliné. De toute façon, ce n'était pas pour lui un projet important. Il était davantage préoccupé par la postproduction du Voleur avec Belmondo.
Louis nous présente, officiellement cette fois, quelques heures après l'aéroport, au bar de l'hôtel. La production franco-italienne donne un cocktail en l'honneur des deux stars du film. Du vin blanc pétillant et des olives vertes géantes. Nous, les Français, on se lançait les olives comme des ballons, et puis tu es arrivée. J'ai des olives plein les mains, je suis ridicule, je ne sais pas quoi faire de ce tas d'olives, les manger, les reposer mine de rien ? Comment te serrer la main ?
Il faut que je te parle de la perruque avec mes mains huileuses et je ne sais plus où est le sac avec les rubans.
Je ne m'attendais pas à ce que tu sois si belle.
Je te propose des olives. C'est idiot. Je suis si mal à l'aise.
Tu me regardes, tu me souris, sans me répondre.
Et à chacune de tes apparitions, c'était la même paralysie.
Je ne savais pas quoi faire de moi-même.
Il était impossible de s'habituer à tes yeux, ta bouche, ton nez, tes poignets, ton menton, tes oreilles minuscules.
Tu arrivais à la cantine, sur le plateau, dans une loge, et tout le monde, hommes et femmes, levait la tête, les comédiens, les techniciens, et pourtant ils en avaient vu d'autres. Tu rendais fous les garçons comme les filles. J'en ai entendu une dire, en te voyant passer, « c'est beau », et sa copine lui répondre « mon Dieu, je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi beau ».
Sagone, le directeur de production, s'approche de nous. J'ai reposé les olives et je me suis essuyé les mains. Il me désigne, « mon ami ». Tout cela parce que la veille nous avons eu une grande conversation sur le boutonnage des vestes et que nous étions d'accord sur certains principes. Tu m'embrasses, « un bisou pour l'ami alors ».
Et puis tu te moques de moi gentiment : « Vous collectionnez les olives ? »
Je balbutie : « Votre chambre vous plaît ? », toujours obnubilé par cette histoire de perruque, mais impossible de sortir le mot « perruque » de ma bouche.
Tu as trente-trois ans, tu es la fille la plus belle du monde, tu es une révolutionnaire, tu n'es pas un être humain, tu es une déesse. Et moi, ce type pathétique avec ses olives dans les mains et le mot « perruque » coincé au fond de la gorge.
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