Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 18 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 17

L'immeuble surplombe la place du Trocadéro, un immeuble 1930. On ne voit que lui, comme s'il était le centre de Paris. Tout le monde sait que tu habites là, au dernier étage. Ta chambre, comme en proue, est visible par tous.

L'appartement n'est pas très grand, moins de cent mètres carrés. Ce n'est pas le pied-à-terre d'une star, mais celui d'une jeune bourgeoise dont les riches parents auraient financé le logement en attendant le mariage, un bébé, un appartement plus grand.

Un étroit vestibule au carrelage noir et blanc donne sur la salle de séjour.

Des bergères recouvertes d'un tissu fleuri en Dralon, une commode ancienne, de toutes petites chaises en bois tourné.

Tu as une télévision. Est-ce qu'elle est en couleur ? Il me semble que oui. Le soir, nous regardons souvent des films sur la première chaîne. L'assassin habite au 21, de Clouzot, Pour avoir Adrienne avec Danièle Lebrun, Les Demoiselles de Rochefort diffusé en hommage à Françoise Dorléac qui meurt fin juin dans un accident de voiture.

Je pleure Françoise à qui je n'ai jamais parlé car Jacqueline Moreau, la costumière que j'avais assistée sur ce film, ne voulait pas que les petites mains fréquentent les actrices. Sur un tournage, chacun sa place, m'enseignait-elle.

Tu me consoles. Tu trouves horribles les titres de la presse sur l'accident de Françoise Dorléac.

Tu t'offres une combinaison à fines bretelles en éponge mandarine chez Eddy, passage du Havre, tu l'as payée 42 francs et tu regrettes cet achat.

Tu achètes des coussins en vichy bleu et blanc pour les petites chaises du salon aux Galeries Lafayette.

Tu adores décorer, t'occuper de ta maison. Tu as choisi les rideaux à carreaux, trouvé le tissu bariolé des coussins et du canapé. Tu as transformé la cuisine, elle est moderne, avec un carrelage orange, très gai. Tu y passes beaucoup de temps. Tu refais les recettes de ta famille, la charlotte aux marrons, la tarte au citron, le poulet à l'estragon. Tu sais monter un soufflé au fromage. Tu es adorable avec ton petit tablier en vichy. Tu es ravie de régaler tes proches. Tu attends les compliments avec impatience. Je t'en fais et tu m'écoutes éberluée, comme si c'étaient les premiers qu'on te faisait, comme si tu n'avais pas l'habitude d'être admirée. Tu es une parfaite maîtresse de maison. Tu connais des trucs de bonne ménagère. Si ton linge a tendance à devenir gris, tu le trempes dans de l'eau chaude citronnée pour qu'il reste bien blanc. S'il a tendance à jaunir, tu ajoutes du lait. Tu sais que l'on doit laver l'argenterie à part afin qu'elle ne perde pas son brillant. Gérer ton ménage, l'argent pour les courses, établir des listes, diriger le personnel de maison, fréquenter la boucherie de la rue de l'Assomption, celle de la rue de Passy est trop chère, tu veilles à tout cela avec soin.

Tu es cette bourgeoise des années 60 et aussi cette fille qui mène la révolution à elle toute seule. Presque sans le faire exprès.

 

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